Douze années de développement, une communauté immense, une popularité largement justifiée… Voici les raisons pour lesquelles le jeu Grand Theft Auto VI est attendu comme le messie par ses fans.
Écrit par Ade Adeniji
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Août 2021. En plein direct d’une célèbre émission de jeu télévisé allemande, Schlag den Star, l’animateur Elton interroge une candidate lorsqu’un inconnu fait irruption sur scène. « Moi, c’est Taser, et je voudrais bien savoir quand va sortir GTA 6, bordel ? » « Aucune idée, réplique Elton. Et je n’ai toujours pas fini GTA 5. »
La question de Taser fait écho à celle de millions d’autres fans dans le monde entier. À ce moment-là, huit ans ont passé depuis la sortie de GTA 5, qui a rapporté plus de 800 millions de dollars dès son premier jour de lancement et plus d’un milliard de dollars en 72 heures, soit le meilleur lancement de l’histoire pour un produit de divertissement.
Bonnie & Clyde : les personnages jouables du jeu, Lucia et Jason
L’attente est telle qu’en 2023, avant même la sortie du premier trailer en décembre, elle donne naissance à un mème : “We got [X] before GTA 6”, selon lequel, d’après knowyourmeme.com, tout événement important ou improbable se sera probablement déjà produit avant la sortie du prochain Grand Theft Auto.
Cette année-là, l’ancien officier de l’US Air Force David Grusch déclare que le gouvernement américain est en possession d’un ovni : « On a eu les extraterrestres avant GTA 6 », poste Jaden Dunn sur TikTok. National Geographic reconnaît officiellement l’océan Austral dans l’Antarctique : « On a eu un nouvel océan avant GTA 6. » Il y a eu le retour de Mike Tyson sur le ring, la suite de Top Gun, Taylor Swift a remixé l’ensemble de son catalogue… tout ça avant GTA 6.
Puis, le 6 mai 2025, Rockstar Games, le développeur de GTA, publie un deuxième trailer. Résultat : plus de 475 millions de vues toutes plateformes confondues en 24 heures, le lancement vidéo le plus massif de tous les temps. Le 27 août 2026, la bande-annonce façon gameplay de GTA 6 est dévoilée sur Netflix. En quatre jours, la vidéo de près de 27 minutes cumule 31,1 millions de vues. Et après un report de six mois, la sortie du jeu est officiellement annoncée pour le 19 novembre 2026. Les précommandes ont débuté fin juin, et Newzoo, une société d’analyse du marché du jeu vidéo, estime que les ventes devraient dépasser les 260 millions de dollars dès la première semaine.
L’immense machine qu’est Grand Theft Auto VI va entrer en mode stratosphérique. La franchise la plus célèbre au monde n’a jamais cessé d’être un phénomène culturel. Retour en arrière.
31,1 millions de vues en 4 jours pour le gameplay de GTA VI.
Le crime parfait
Keith R. Hamilton ignorait qu’il allait changer le monde du jeu vidéo. En 1993, ce programmeur britannique écrit des logiciels pour des terminaux de cartes bancaires. « Je voulais faire quelque chose d’un peu plus fun », raconte-t-il.
Il répond alors à une petite annonce de DMA Design, un modeste développeur de jeux vidéo en Écosse. Hamilton se fait les dents sur All New World of Lemmings, troisième volet d’une série populaire dont le principe est de guider de minuscules personnages d’un point A à un point B en évitant tout un tas d’obstacles mortels. Il est ensuite attaché à un simulateur de conduite libre en vue de dessus au cœur de la ville : Race’n’Chase. Au moment de sa sortie, à l’automne 1997, le jeu est rebaptisé Grand Theft Auto.
En milieu naturel : GTA VI propose tout un éventail de décors immenses
Comme il en est le programmeur principal, lui et sa petite équipe viennent présenter une version du jeu lors de la toute première Electronic Entertainment Expo (E3), à Los Angeles, en 1995, au milieu de 50000 gameurs qui viennent flairer la nouvelle Sony PlayStation. « Le jeu était plein de bugs, se souvient Hamilton. C’était un désastre. Il n’arrêtait pas de planter. » Mais les choses prennent une autre tournure quand une démo upgradée avec 10 minutes de gameplay apparaît sur le disque du magazine Official PlayStation Magazine UK. E-mails et réseaux sociaux ne sont pas encore en vogue, mais les bureaux de DMA se remplissent de lettres de fans venues du monde entier. « [On voulait] retrouver cette euphorie que provoquaient les jeux des années 1980 auxquels on avait l’habitude de jouer, mais avec un thème et un humour plus adultes, explique Hamilton. »
Ces thématiques adultes, braquages de voitures, délits de fuite, guerres de gangs, s’inspirent des films américains. Mais peu avant la sortie du jeu en 1997, la sphère politique se déchire au sujet de sa violence, ce qui contribue un peu plus au coté culte de GTA. En fait, cette croisade morale a été savamment orchestrée. « La boîte a fait appel à un as des relations publiques pour faire campagne contre le jeu. Le parlement britannique s’est emparé de la polémique et les ventes se sont envolées », explique Obbe Vermeij, alors directeur technique chez DMA, rebaptisé Rockstar North en 1999. BMG Interactive, l’éditeur allemand du jeu, engage le sulfureux Max Clifford, qui n’en est pas à sa première controverse. Il fait publier de gros titres scandalisés dans la presse, accusant GTA de corrompre la jeunesse et s’assure que les tabloïds hurlent aux « simulateurs de meurtre ». Résultat : une énorme publicité gratuite.
Quand sort Grand Theft Auto III en 2001, ce genre de faux buzz créé de toutes pièces n’a plus lieu d’être. Ainsi que le précise Vermeij : « Normalement, après deux, trois mois, les ventes baissent ; là, le bouche-à-oreille a pris le relais. »
Rockstar a bien compris ce que veulent les fans. Avant la sortie de GTA III, l’entreprise lance un site présentant la map du jeu, Liberty City (calquée sur New York), et trois îles mystérieuses, dont Staunton Island, où joue l’équipe de foot locale, les Liberty City Cocks. Le manuel papier inclut des petites annonces vantant les produits du jeu : « 15% de réduction sur les balles perforantes » au magasin d’armes Ammu-Nation ; « Bitch’n’Dog Food, avec de vrais morceaux récupérés sur le sol de l’abattoir » ; le SUV Maibatsu Monstrosity : « Pourquoi conduire une petite voiture ? T’es un petit mec ? »
Trop stylé : que serait GTA sans la personnalisation de ses personnages ?
Ce n’est plus une entreprise qui impose ses produits à son public, mais une sorte de fandom réciproque. « Si l’on comprenait si bien le marché, c’est parce que le marché, c’était nous : des jeunes dans la vingtaine qui voulaient s’éclater sur leur console, explique Hamilton, qui doit quitter Rockstar en 2000. On développait des jeux auxquels on avait envie de jouer. » Puis arrive GTA : San Andreas, en 2004. Ce n’est plus un lancement de produit. C’est une communion culturelle. Dès minuit, des centaines de fans font le pied de grue devant les magasins pour obtenir un exemplaire du jeu. Pour célébrer les vingt ans de cet événement, Vermeij évoque ceci sur Twitter le 26 octobre 2024 : « À l’époque, c’était différent… On n’achetait pas encore en ligne… Internet était nul et à part deux trois trailers, les joueurs ne savaient presque rien du jeu. Je suis allé à HMV, le plus gros magasin à Édimbourg, près des bureaux de Rockstar North. Malgré la bruine nocturne, la queue s’étendait dans tout le magasin et débordait sur la rue. Imaginez le spectacle de tous ces gens surexcités qui allaient rentrer chez eux pour jouer toute la nuit. »
Quand sort le dernier GTA, Daft Punk vient de publier l’album Random Access Memories, c’est la dernière saison de Breaking Bad et la Xbox 360 est encore à la mode. Des produits du passé que l’on retrouve avec une pointe de nostalgie. GTA V, en revanche, est toujours solidement ancré dans le présent. En juin 2025, c’est le deuxième jeu le plus téléchargé des États-Unis et le troisième d’Europe sur PS5. Et d’après le forum IconEra, le même mois, on compte plus de 18 millions d’utilisateurs entre le mode solo et le mode multijoueur, GTA Online.
GTA, c’est une expérience culturelle.
Une longévité en partie due au soutien de Rockstar avec les contenus téléchargeables (DLC) : nouveaux véhicules, armes, apparences des personnages, stations de radio, entreprises, braquages et missions. Dans un DLC de 2021, Dr. Dre recherche des morceaux inédits qui lui ont été volés (et quand on les retrouve, ce sont de vrais titres exclusifs), 77 nouveaux tubes sont proposés sur les ondes ainsi que des apparitions de Snoop Dogg, DJ Pooh et Anderson .Paak. Pas mal pour un jeu qui a déjà huit ans à l’époque.
Mais les véritables gardiens du temple, ce sont les joueurs de GTA Online, ces moddeurs qui retouchent le jeu pour proposer des missions totalement inédites. En tête du mouvement, la communauté GTA RP (Role-Playing, ou jeu de rôle), qui propose des mods sur des serveurs PC dédiés permettant aux joueurs de vivre dans des réalités improvisées en tant que flic ou gangster, au cœur de drames judiciaires, dans des simulateurs de vol, ou dans des jobs ordinaires. On trouve des serveurs de survie à l’apocalypse zombie, de pseudo-fantasy, des espaces pour les personnes queer, neurodivergentes ou les minorités. Beaucoup les découvrent en regardant les streams des stars de GTA RP sur Twitch.
Comme le souligne le Youtubeur English Ben : « Les gens n’ont pas envie de recommencer dix mille fois le même jeu, sauf si on propose de nouvelles histoires et de nouvelles missions. » Ben est un speedrunner qui streame ses parties de GTA vintage en niveau super hard. Dans un mod de GTA : Vice City, il transforme une simple mission de neuf minutes en une épuisante épreuve d’endurance d’une heure. « J’ai découvert cet univers quand j’étais gamin (j’étais beaucoup trop jeune d’ailleurs !), et je me suis mis au speedrun à force d’y jouer encore et encore en cherchant à être plus efficace. »
Attention, danger ! GTA VI se déroule dans l’État fictif de Leonida
Dans les années 2020, deux événements vont contribuer au développement endémique de la communauté GTA RP. La pandémie pour commencer. Puis, en 2022, la fuite d’une version test de GTA VI avec le code source et des éléments de GTA V. Les moddeurs ont désormais les clés du royaume. Au lieu de tout faire pour y mettre un frein, Rockstar prend tout le monde de court en rachetant deux des plus grandes plateformes de RP, FiveM et RedM. Une véritable profession de foi de la part de l’éditeur. « Nous sommes emballés par la communauté créative de Rockstar, qui cherche le moyen d’étendre les possibilités de GTA V, annonce le développeur du jeu après cette acquisition. Nous ferons tout pour les soutenir dans cette démarche et continuer de faire vivre la communauté. » Fidèle à ce principe, Rockstar annonce en septembre 2025 sa collaboration avec le plus grand serveur RP de GTA V, nopixel, afin de l’intégrer directement au jeu. Ce sera sans doute la même chose pour GTA VI, ce qui permettra aux joueurs de créer, partager et monétiser leurs expériences. Trois mois avant la date de sortie de GTA VI (le 19 novembre 2026), l’attente atteint son paroxysme avant une révélation de gameplay très attendue sur Netflix annoncée pour le 27 août. Mais neuf jours plus tôt, des extraits du jeu commencent à fuiter quotidiennement en ligne…
En 48 heures, l’action de Take-Two Interactive (maison mère de Rockstar) perd 2,83 milliards de dollars en bourse.
Les fans ont soupçonné un coup marketing de Rockstar. Mais le fuiteur révèle sa motivation : punir Rockstar pour la sortie 100 % numérique de GTA VI. Un hacker mystérieux tenant en otage le jeu le plus attendu de l’histoire… On croirait un scénario tout droit sorti de GTA. « On se calme ! Ce n’est qu’un coup dans l’eau, écrit Obbe Vermeij sur X. GTA VI s’annonce phénoménal ! » Dixit un homme qui a déjà tout vu.
Comment l’idée de jouer Shakespeare dans GTA Online est devenue le documentaire de la génération gaming.
Excepté le pitch de base, le public du festival South by Southwest 2024 savait peu de choses de Grand Theft Hamlet : « Deux acteurs au chômage montent Hamlet dans l’univers impitoyable de Grand Theft Auto. » À la fin du film, tout le monde avait compris qu’ils venaient d’assister à quelque chose d’unique.
« C’était la première mondiale, se souvient l’acteur britannique Sam Crane, et ça nous a vraiment fait chaud au cœur de voir toute la salle exploser de rire pendant le film et nous ovationner à la fin. » « On a remporté le Prix du jury du meilleur long-métrage documentaire », ajoute Pinny Grylls, la réalisatrice.
L’idée est venue pendant la pandémie. Les acteurs Sam Crane et Mark Oosterveen se retrouvent au chômage. GTA Online leur offre un peu d’évasion. Grand Theft Hamlet est un machinima (un film réalisé à partir d’un univers virtuel en temps réel) qui pose un regard d’une profonde humanité sur les communautés de la réalité virtuelle à l’époque du confinement.
The Red Bulletin : Quelle est la genèse du projet ?
Sam Crane:Alors qu’on testait plusieurs trucs sur GTA Online avec Mark, j’ai trouvé comment enregistrer des séquences. Ensuite, on est tombés sur l’amphithéâtre de Sisyphus à Los Santos, on y a tourné la première scène de Hamlet et on l’a mise en ligne, ce qui a piqué la curiosité des médias du gaming.
Vous connaissiez le machinima à ce moment-là ?
SC:Quelqu’un nous a dit : « Allez faire un tour chez Total Refusal, un collectif d’artistes autrichiens très actifs dans Red Dead Redemption. » Je les ai contactés et ils nous ont fait une formation accélérée. Aussi Eva et Franco Mattes, qui ont réalisé Freedom dans Counter-Strike, nous ont inspiré. Dans ce film, ils disent : « Ne tirez pas, on essaie de réaliser un projet artistique », et ils se font massacrer. Ça m’a fait comprendre qu’il fallait s’ouvrir au chaos de la réalité virtuelle.
SC:GTA et lui, c’est le même principe : Shakespeare était violent, drôle, féroce et satirique. Ses pièces n’étaient pas considérées comme du grand art, mais comme un divertissement populaire bon marché. Un peu les jeux-vidéo de l’époque.
Pinny Grylls:Et le public était moins discipliné : quand les acteurs jouaient mal, ils se prenaient des pommes sur la figure.
Le tournage a duré combien de temps ?
SC:Cinq mois pour les répétitions et plus d’un an en amont, quand on tâtonnait.
PG:On avait 500 heures de séquences. Au début du montage, j’ai compris que c’était une bromance.
Y a-t-il des moments que vous avez créés de toutes pièces ?
PG:Sam a essayé d’obtenir la bénédiction du National Theatre en les appelant et en leur envoyant des e-mails, mais on ne savait pas trop comment inclure ça.
SC:Même si elle n’est pas apparue dans le jeu, la Royal Shakespeare Company a regardé le livestream.
Et des moments de grâce ?
PG:Rien que le fait que les gens viennent aux auditions, c’était magique. Et on ne refusait pas d’auditionner quelqu’un sous prétexte qu’il n’avait pas d’expérience. ParTeb [un joueur en costume d’E.T.] est arrivé et nous a dit : « Shakespeare, je m’en fiche un peu. » Il nous a récité un poème du Coran et là, j’ai su qu’on avait un film, un film sur l’humanité.
Avez-vous joué Hamlet en une seule prise ?
SC:Oui. Avec les différents fuseaux horaires, c’était compliqué de réunir tout le monde, mais c’était maintenant ou jamais.
PG:En plus un 4 juillet, pas top pour les Américains.
Est-ce qu’il y avait beaucoup de public ?
SC:Le nombre de personnages présents simultanément dans le jeu était limité. On avait dix acteurs, donc je dirais qu’on avait également un public de dix personnes.
PG:Certains étaient assez bizarres, et comme c’était un spectacle itinérant : ils nous suivaient de scène en scène. Et il y avait un livestream, c’est quelque chose que toutes les pièces de théâtre devraient avoir. On a eu des commentaires du genre : « C’est nul à chier, qu’est-ce que je m’emmerde. »
SC:J’adore ce moment où Hamlet se meurt. C’est intense et solennel, et en même temps on voit ParTeb en arrière-plan [faire des mouvements très suggestifs avec son bassin].
Vous avez encore des nouvelles de la distribution ?
SC:On a gardé le contact. On en a même rencontré en vrai. Les gens pensent que ce n’est pas tout à fait pareil si l’on ne se côtoie pas dans le monde réel. Mais des relations comme celles que l’on a avec ParTeb, uniquement à travers le gaming, sont tout aussi authentiques. Il a vu le film et n’en a dit que du bien. On pense qu’il vit en Finlande.
Est-ce que ça a changé vos vies ?
PG:Complètement. Quand Anthony Lane écrit un article sur vous dans The New Yorker ou que Peter Bradshaw vous consacre une critique cinq étoiles dans The Guardian, l’impact est massif et vous ouvre toutes les portes. C’est l’une des plus belles époques de notre vie.