En 1985, les alpinistes Joe Simpson (25 ans) et Simon Yates (21 ans) réussissent la première ascension de la face ouest de la Siula Grande dans les Andes péruviennes. Si la gloire est au sommet des 6 344 mètres d’altitude de cette montagne, la suite va rapidement virer au cauchemar.
Pendant la descente, Simpson glisse et chute sur la paroi. Il se brise la jambe alors que la nuit tombe et qu'une tempête se rapproche rapidement, contraignant les deux hommes à gérer dans le noir. Ils sont séparés par 45 mètres de corde, sans aucun moyen de communication. Soudain, Simpson dévisse et se retrouve suspendu dans le vide au-dessus d’une crevasse. Plus haut, Yates tient encore pendant plus d’une heure avant de prendre une décision irrémédiable : Il coupe la corde, envoyant son compagnon vers une mort certaine.
Pourtant, Simpson a survécu à la chute. Quatre jours plus tard, il parvient à rentrer au camp de base en rampant. Trois ans plus tard, Simpson tirera un livre de son histoire : « La mort suspendue ». Un ouvrage qui sera adapté en documentaire en 2003 et deviendra même une pièce de théâtre en 2018.
« Est-ce que j’aurais moi-aussi coupé la corde ? Si j’avais été dans la même situation que Simon, ça ne fait aucun doute » explique Simpson au Red Bulletin. « Mon seul doute concerne l’unique couteau que l’on avait emmené avec nous. Il a fallu plus d’une heure à Simon pour se souvenir qu’il était dans la poche supérieure de son sac à dos. Aurais-je eu la force de couper moi-même la corde à laquelle j’étais suspendu si le couteau avait été dans mon sac ? Je ne pense pas.»
Aurais-je moi aussi coupé la corde ? Si j’avais été dans la même situation que Simon, ça ne fait aucun doute
À 59 ans, Simpson est aujourd’hui un auteur à succès. Il donne également des conférences de motivation. « Je déteste ce terme de motivation, ce sont des conneries » dit-il en sirotant une tasse de thé dans sa maison du comté britannique de Derbyshire.
35 ans plus tard, il accepte tout de même de se remémorer son face-à-face avec la mort. Voici son témoignage.
Le moment qui a tout changé
Au tiers de la descente sur cette falaise de glace, je me disais : « Ne tombe surtout pas ici » parce que Simon descendait également à ce moment-là et qu’il y avait donc du mou entre nous. J’ai planté mon piolet droit dans la glace et elle s’est désintégrée. J’ai atterri plus bas au pied de la falaise.
Ma jambe droite était bloquée en arrière. Mon tibia avait frappé dans mon fémur et le choc avait continué jusqu’à mon articulation du genou. J’avais déchiré mon ligament croisé antérieur, endommagé mon nerf fibulaire et détruit le cartilage des deux ménisques. Je m’étais aussi fracturé le talon et la cheville. La douleur était atroce.
Après la chute, j’étais dans le déni. Alors j’ai essayé de me lever et j’ai senti tous ces os bouger. Simon est apparu et il m’a demandé si j’allais bien. Quand je lui ai dit que je m'étais cassé la jambe, son visage a changé. Avant cela, nous étions coéquipier, on travaillait ensemble. Mais tout d’un coup, l’un de nous deux était invalide. Il nous restait encore 914 mètres à descendre. Il a pensé que j’allais mourir.
Une descente rapide
Avec les blessures, les hémorragies internes m’ont probablement fait perdre un quart de mon sang (presque un litre). Simon me descendait et je suivais le rythme. Tous les 45 mètres, le nœud rejoignait les deux longueurs de corde et tapait le point d’ancrage de Simon. C’était le signal pour que je retire mon poids de la corde et repasse le nœud dans mon descendeur en huit. Simon déclipsait, mettait le nœud de l'autre côté et recommençait à nouveau à me redescendre.
Après une heure à évoluer comme ça, nous avions descendu de 91 mètres. Il nous restait à faire la même chose 10 fois pour arriver au camp de base. Mais on ne savait pas que nous étions dans l’axe de cette falaise de glace qui dépassait de la pente. À 21h30, Simon m’a fait descendre le long de la falaise et je me suis arrêté avec 30 mètres de vide sous mes pieds et une crevasse juste en-dessous. Je me suis retrouvé suspendu dans le vide sans pouvoir détendre la corde et donner le mou nécessaire à Simon. C’était irrémédiable, nous allions mourir. Simon s’est alors accroché à un espoir de survie. C’est là que je me suis senti tomber.
Le tombeau de glace
J'ai frappé la crête de la crevasse et je l’ai traversée. J’ai percuté le sol sur une partie de la corniche qui venait de céder et je me suis arrêté. En regardant en l’air, j’ai vu le trou de l’entrée de la crevasse qui était à 20 mètres de hauteur et j’ai pensé : « Simon s’est envolé, il est parti. » J'ai tiré sur la corde, pensant qu’elle me ramènerait son corps. J’imaginais pouvoir l’utiliser comme contrepoids et grimper sur la corde. Mais c’est le bout de la corde qui est venu à moi. C’est là que j’ai compris que Simon l’avait coupée.
Les gens me demandent souvent : « Étiez-vous en colère contre Simon ? » Mais je ne l’étais pas. Je me suis dit : « Dieux merci, Simon est vivant. » En plus d'être mon ami, il m’était beaucoup plus utile vivant car il avait encore la possibilité de venir me chercher. Puis je me suis dit : « Merde, jamais il ne me trouvera dans le noir. Tu dois crier son nom aussi fort que possible toutes les cinq minutes. »
Les crevasses sont des endroits effrayants surtout quand vous vous rendez compte que vous n’en sortirez jamais. J’ai pensé à la mort qui viendrait doucement et ça m’a glacé le sang. Je n’avais plus d’espoir vers 9h30 du matin quand j’ai réalisé que Simon ne m’avais toujours pas retrouvé.
L'évasion
J'ai essayé de grimper, mais je n'ai pas pu. Quand je baissais les yeux, je ne voyais que l'obscurité. Cette crevasse était en fait un rimaye, c’est à dire qu’elle se situait à la frontière supérieure entre la glace en mouvement et l'environnement immobile du glacier. Ce type de crevasse peut faire de 15 à 150 mètres de profondeur. Je n’ai pas eu le courage de simplement me jeter dedans. J’ai clipé mon descendeur et j’ai délibérément choisi de ne pas faire de nœud au bout de la corde. J'ai pensé : « Si je descend là-dedans et que je suis suspendu dans le vide, pourquoi est-ce que je voudrais remonter et passer six jours à mourir?».
À environ 21 mètres sous la surface, j’ai vu que des avalanches avaient créé un point d'étranglement et une pente qui était probablement de 65 °. Sur cette neige non consolidée, j’ai pu avancer de saut en saut. Je ne cherchais pas à savoir comment survivre mais juste comment sortir. S’il fallait mourir, autant le faire au soleil
Ramper lentement
J'ai sorti ma tête de la crevasse vers une heure de l'après-midi et je me suis assis là en riant bêtement. J’ai vu la corde de Simon sur la gauche. Il avait descendu le glacier en rappel. Je savais maintenant que je devrais me débrouiller seul. Un cadavre ne revient jamais. Je me suis posé beaucoup de questions à cet instant. J'étais loin du camp de base. Il me restait 2,5 km de glacier et de crevasses à passer puis 10,5 km de moraines (débris de glace de et de roche).
Lorsque vous tentez de survire, la dernière chose dont vous avez besoin sont les sentiments. C’est un gaspillage d’énergie. Une partie de moi était pragmatique, jugeant mes chances de survie, dans quel état se trouvait mon corps et le peu de nourriture que j’avais. Finalement, j’en ai conclue que je n’y arriverais pas. « Si je meurs ici, mon corps sera enseveli par la neige et je disparaîtrez à jamais. Personne ne saura ce qui m’est arrivé. » J’ai alors rampé pendant les trois jours et demi suivants.
En mode survivant
Lorsque vous êtes seul pendant longtemps, que vous n’interagissez avec personne, votre esprit part à la dérive. Quand je pensais me reposer cinq minutes, je me rendais compte en regardant ma montre que j’avais en fait été inactif pendant 45 minutes.
J’étais mort depuis quatre jours maintenant. C’était le point de non-retour.
J’ai pris les étapes une par une. J’ai vu une crevasse et je me suis dit : « J’y serai dans 20 minutes ». Puis un rocher rouge et là aussi je me suis dit « encore 20 minutes et j’y suis ». Ca m’a permis d’avoir une certaine discipline, de structurer mon avancée. Parfois, j’arrivais à temps à l’objectif que je m’étais fixé. Et d’autre fois pas. Ca m’énervait. Mais ça m’a permis d’échapper à l’idée que seule la mort était au bout du chemin.
La dernière nuit, j’ai commencé à flancher. J’étais probablement à seulement 10 minutes à pied du camp de base. Mais cela m’a pris neuf heures. Je ne sais plus si tout mon esprit était là. J’avais des hallucinations, dont certaines étaient agréables. J'étais probablement en train de mourir. J'ai crié, en espérant que Simon et Richard (Hawking, leur assistant de camp) m’entendent. Ils m’ont dit plus tard qu’ils avaient entendu des cris mais ils avaient pris ça pour un chien qui aboyait. Pourquoi auraient-ils pu penser que c’était moi. J’étais mort depuis quatre jours maintenant. C’était le point de non-retour.
Fin de partie
Dans un certain sens, ça confirmait le sentiment latent que je ne m’en sortirais jamais. C’était un endroit solitaire. Je me souviens avoir lutté avec l’idée de me mettre dans mon sac de couchage. Je savais que si je le faisais, je n’en sortirais plus jamais.
J’imaginais qu’en rampant jusqu’au lit de la rivière, on finirait par trouver mon corps. Je n’espérais même plus croiser quelqu’un mais seulement mourir là-bas. C'était assez horrible. Par malchance, je me suis retrouvé à ramper dans le coin des toilettes du camp de base. J’étais couvert d’excréments. Mais l’odeur m’a aussi rappelé celle du sel. Au moins, je savais où j’étais. À moins de 91 mètres des tentes du campement.
Les gens ont une image de la survie, mais la réalité est bien plus brutale.
Sans réponse, j’ai imaginé que Simon et Richard étaient partis. Alors je me suis assis là, triste. Je savais que c’était la fin. Mais je n’avais pas pensé au fait que Simon avait également eu le besoin de récupérer après la descente et qu’il n’était pas forcément pressé de dire à tous nos amis qu’il venait de me tuer. J’ai soudainement vu une sorte de dôme rouge et jaune que j’ai pris pour un vaisseau spatial. Puis des rayons blancs sont apparus et c’est là que j’ai entendu la voix de Simon.
Les gens ont une image de la survie, mais la réalité est bien plus brutale. Cela vous détruit à plusieurs niveaux. Physiquement, vous n’avez pas de carburant et ça vous pousse à ne rien faire. Sur le plan psychologique, vous découvrez des nouvelles facettes de vous-même, des ressorts internes que vous ne soupçonniez pas. Mais vous pouvez aussi vous montrer incroyablement faible. Vous perdez espoir tout le temps, ce qui était mon cas. J’avais accepté cette fatalité. Alors ce fut un évidemment un choc quand Simon et Richard son apparus. Je me suis juste effondré.
Retour à la vie
J'avais perdu environ 35% de mon poids. Lorsque vous êtes dans un état de famine votre corps utilise des cétones (des produits chimiques créés par le foie) pour décomposer les protéines contenues dans vos muscles et vos organes. Votre haleine à une odeur douce comme celle du dissolvant pour enlever le vernis à ongles.
Je suis arrivé à l’hôpital 11 jours après m’être cassé la jambe.
Simon a senti ma respiration et a tout de suite compris que je faisais de l'acidocétose (quand le corps produit des cétones en trop grand quantité). J’étais en train de mourir. J’avais besoin d’une intraveineuse de sel et de sucre, mais nous n’avions ni tube ni aiguille. On ne le savait pas à l’époque, mais il existe une technique simple pour ça. Il faut remplir une bouteille de sucre et d'eau salée et vous la coller contre les fesses Avec des gens qui s’occupaient enfin de moi, j’ai mis fin au stade de la survie. J’ai eu très peur, probablement parce que je fonctionnais aux endomorphines et à l’adrénaline depuis quatre jours.
J’étais à peine conscient mais nous sommet partis à dos de mule pendant deux jours. Puis nous avons passé 23 heures dans une camionnette. J'étais assez énervé. Je voulais dormir, mais Simon était tellement inquiet de l'état dans lequel je me trouvais. Il voulait en priorité que je reçoive des soins médicaux. J'ai juste pensé: "Quand est-ce que ça va finir?" Je suis finalement arrivé à l’hôpital 11 jours après m’être cassé la jambe.
La résurrection
Beaucoup de personnes me disent : "Une telle expérience a dû changer votre vie, votre attitude face à la mort. Vous devez vous sentir plus fort." En réalité, tout ce que cela m'a appris, c'est que je ne veux pas connaître ma propre mort. J'ai également appris que Simon et moi étions de bons alpinistes. Parce que si nous avions été des amateurs, on ne serait pas sortis vivants de cet enfer. Quand on a raconté notre histoire, les gens nous disaient que Simon avait eu tort de couper la corde. Mais ils ne pouvaient pas comprendre ce qui s’était réellement passé.
Je pensais que les gens allaient me reprocher d'avoir profité de mon histoire
J’ai donc écrit une première version de « La mort suspendue » pendant environ sept semaines. Je pensais que les gens allaient me reprocher d'avoir profité de mon histoire. Mais c’est finalement devenu un énorme succès. Cela m’a aussi permis de me rendre compte que je pouvais écrire des livres. J’ai commencé à raconter mon histoire dans le milieu de l’escalade, j’ai donné des conférences pour des entreprises. Aujourd’hui, c’est comme ça que je gagne confortablement ma vie. Se tenir debout et parler devant un public, ce n’est pas simple. Mais c’est ce que j’aime.
Je n’aime pas l’alpinisme parce que c’est dangereux ou effrayant, mais parce qu'il y a un prix à payer si vous vous trompez. C’est une question de compétences. Aujourd’hui, j’ai les compétences nécessaires pour donner des conférences. Ce qui a vraiment changé ma vie, ce n’est pas ma survie au Pérou, c’est l’opportunité que cela m’a donné d’en vivre aujourd’hui. Je sais que je pourrais avoir une vision plus philosophique de ce qui m’est arrivé, mais c’est juste la vérité.
Le dernier ebook de Joe Simpson « Walking the Wrong Side of the Grass » (non traduit en français) est disponible sur Kindle. « La Mort suspendue » est jouée au Duke of York’s Theatre à Londres jusqu'au 29 février ; thedukeofyorks.com.