Il suffit de s’y mettre. Comme un guitariste de renommée internationale a forcément commencé à gratter dans sa piaule, gamin, une autorité de l’esport a forcément commencé à jouer aux jeux vidéo ado. Au jeu StarCraft (sur PC), dans le cas de Kamel Kebir, ce fils d'Algériens de 27 ans, né à Corbeil-Essonnes en Île-de-France. Le jeu le passionne au point de participer à des compétitions, et, en 2014, à la Paris Game Week, événement majeur pour tous les fans français de gaming. Devenu Kameto (surnom hommage à l’un de ses oncles décédé), et avant même de finaliser une licence de Langues, littératures et civilisations étrangères régionales, il tente sa chance en Angleterre pour y rejoindre Eclypsia, un média en ligne dédié à l’esport. Il a 20 ans.
C’est en tant que streamer en ascension que Kameto fait le move. Streamer ? C’est diffuser en direct, en ligne, ses parties de jeu vidéo, en solo ou entre potes, avec d’autres icônes de la sphère gaming. Il peut aussi s’agir de commenter des tournois nationaux ou internationaux d’esport, en live. Partout derrière leurs écrans, des kids se passionnent pour ses retransmissions, où ils peuvent apprécier les skills de joueurs confirmés, l’intensité d’une partie qui s’emballe un soir plutôt qu’un autre, et interagir avec les streamers, via le fameux « chat » – qui laisse apparaître les messages des followers auxquels les streamers peuvent répondre à l’envie. Streamer de plus en plus réputé et suivi, Kamel lance ensuite sa chaîne YouTube Kotei et Kameto avec son compère Zouhair Darji (Kotei, donc), avant de déchaîner les foules sur sa propre chaîne Twitch où il bat régulièrement tous les records d’audience avec plus de 1,6 million de followers à date. Ce qu’ils aiment chez Kamel ? Sa ferveur incroyable, sa passion sans limite, sa positivité et sa bonne humeur communicative. Un stream de Kameto, c’est le feu !
La communauté de Kameto pète un câble lorsque, en mars 2020, il lance sa propre structure esport, la Karmine Corp (d’abord Kameto Corp, aussi désignée par KCorp), créée en association avec une autre vedette du digital, le youtubeur, rappeur, entrepreneur et designer Prime. Déjà ultra-suivis, les deux compères fédèrent leurs deux communautés autour de leur KCorp, qui fait d’abord sensation avec son équipe engagée sur le League of Legends, le jeu suprême de l’esport (voir notre article sur le caster Tweekz dans ce même numéro) auquel sont dédiés des championnats nationaux et internationaux, en stream et IRL. Sur LoL, la KCorp génère une véritable armée d’ultras (à maillots, écharpes et fumigènes, comme ceux du football) surnommée le Blue Wall, et enchaîne les victoires de manière fulgurante. Un après sa création, la toute fraîche équipe remporte la LFL et les European Masters. Pour résumer grossièrement, l’équivalent d’un titre en L1 et d’une Champion’s League pour une équipe tout juste montée en L1.
Travailler dans l’industrie, c’est ça que je voulais faire.
Derrière la réussite de ses joueurs, Kamel est l’ambassadeur d’une entité dont les activités (désormais sur Valorant, Teamfight Tactics ou TFT, Rocket League, Trackmania, et Super Smash Bros. Ultimate, et des événements) et les partenaires (des sociétés d’envergure pas forcément issues du monde de l’esport) grossissent.
En quelques années seulement, Kamel est passé du statut de gameur lambda à celui d’acteur majeur de l’esport. À 27 ans, il est aujourd’hui l’un des patrons d’une industrie qui, à elle seule, surpasse les revenus réunis de celles du cinéma et de la musique. Au niveau planétaire. Un monde de passionnés, œuvrant pour d’autres passionnés. Le 21 juin 2022, grâce à un simple tweet d’annonce, la KCorp, vend, en une poignée d’heures, l’intégralité des billets pour son événement KCX (Karmine Corp Experience). Il ne s’agit pas là d’une petite fiesta entre gameurs dans une salle underground, mais bien d’une cérémonie de fous d’esport, essentiellement des ultras de la KCorp, au sein de l’Accor Arena de Paris. Ce sont 12 000 billets que le Blue Wall s’est arraché sans les besoins d’une campagne publicitaire ou de relais dans les médias. Un simple message sur les réseaux, et les fans répondent présent (plus de 175 000 personnes connectées sur Twitch le soir même).
Autre fait d’armes, en avril 2022, Kameto s’impose en général d’une conviviale guerre de pixels (la pixel war), où sa communauté se déchaîne des jours durant, pour défier tout ce que la planète compte de types connectés, afin de défendre (créativement) un espace virtuel mis en place sur le site de discussion et d’actualités sociales Reddit. Une manœuvre pour laquelle la légende du foot, lui aussi d’origine algérienne, Zinedine Zidane, adresse un message vidéo de félicitations à « Kamel » (qui débute par un « Bonjour Kamel, c’est Zizou » légendaire). Une validation ultime, au-delà de l’esport.
Malgré l’ascension fulgurante de sa KCorp et une communauté massive, Kamel est resté un type simple, toujours proche de sa fanbase, à laquelle il dédie un investissement et une franchise sans faille. Mais être un boss de l’esport peut parfois exiger un agenda des plus chargés. Le jour de janvier où Kamel rejoint le studio E-Do de Saint-Ouen (banlieue parisienne) pour une séance de prises de vues avec notre photographe (l’Anglais Sam Riley), il débarque d’un vol de douze heures depuis San Francisco. Il vient en effet d’assister en Californie, à San José, au Genesis 9, énorme tournoi de Smash Bros. (entre autres) pour y annoncer le dernier recrutement de la KCorp : Pedro « Kurama » Alonso, 18 ans, un joueur américain et en ascension sur le jeu Super Smash Bros. Ultimate.
Après notre shooting, Kamel enchaînera un meeting avec sa toute nouvelle équipe – féminine – sur le jeu Valorant. Et peut-être qu’avant de se coucher, il assurera un stream dont il a le secret.
Dans l’immédiat, c’est à The Red Bulletin que Kamel, ou Kameto, dédie son après-midi, comme on l’apprécie : authentique.
Je n’ai pas de talent particulier... Je suis un mec normal.
La crise est partout donc l’esport va forcément être impacté.
Désormais, je sais ce que demain peut m’apporter.