Myriam Nicole et Loïc Bruni à l’œuvre dans les sous-bois de La Grand-Combe
Bike

Myriam Nicole et Loïc Bruni : rencontre avec deux fortes têtes

© Jeremy Bernard
Cette année, la saison VTT de Loïc Bruni et Myriam Nicole sera celle de la reconquête. Il faudra aller vite, et surtout avoir le mental nécessaire pour s'élever au sommet de la DH mondiale. Entretien.
Écrit par PH CamyPublié le The Red Bulletin
Descendre, à une vitesse folle, et à VTT, des pistes sur lesquelles vous n’oseriez même pas poser vos souliers de rando Quechua : c’est l’expertise de Loïc Bruni, 26 ans, et Myriam Nicole, 31. En 2019, le natif de Nice a été vainqueur de la Coupe du monde et champion du monde de VTT DH (pour Downhill), et la kinésithérapeute héraultaise s’est également octroyé le titre de championne du monde de VTT DH. En 2020, ces trophées leur ont échappé. Plutôt que de leur demander pourquoi, nous les avons rencontrés pour une interview en marche avant, afin de connaître leur soif de reconquête, les dynamiques mentales dont ils seront armés pour les six étapes de la Coupe du monde, et l’étape unique du Championnat du monde à venir. Comment maîtriser des challenges fulgurants, quand la domination au classement ou le titre mondial se joue en à peine trois minutes, lors d’un run où tout peut arriver ? Car pour les deux Français habitués des sommets de la descente (Loïc affiche six titres mondiaux, et Myriam deux), les phases finales d’une saison de DH se jouent sur moins de trente minutes, soit moins qu’une mi-temps de football! Au-delà des défis physiques et de pilotage qui se présenteront à eux, l’aspect mental des courses sera d’une importance extrême. Entretien bicéphale avec la paire la plus conviviale du circuit.
The Red Bulletin : Myriam, vous qui connaissez bien Loïc Bruni, pourquoi est-ce un pilote à part ?
Myriam Nicole : Loïc est impressionnant de sérénité, de consistance, à mesure que l’on avance dans le calendrier de la saison ou sur un jour de compétition, il reste posé, tranquille, et quand ça devient décisif, tu ne le vois pas venir, et il remet le couvert avec une nouvelle victoire ! Je pense que c’est sa force, sa capacité à monter en puissance, sereinement, jusqu’aux derniers runs. Sans parler de son style, impressionnant, toujours clean, magnifique. Il est unique.
Tout le monde s’entraîne au même niveau, et il n’y a plus grand chose à cacher aux autres, que ce soit du côté physique ou technique. Les derniers petits détails se jouent vraiment sur le mental.
Qu’est-ce qu’il possède que vous n’avez pas ?
Myriam Nicole : C’est un entrepreneur, un avant-gardiste, que ce soit sur les aspects technologiques de son sport, son entraînement, ou sa capacité à bien s’entourer, à créer son cercle de performance. Il est dans l’action.
Loïc, à votre tour, que diriez-vous à propos de Myriam ?
Loïc Bruni : Myriam Nicole ? C’est l’icône féminine du VTT DH, avec tant de victoires à son actif. Celle qui s’est toujours battue pour revenir de blessures. Pompon (le surnom de Myriam, ndlr) est une personne adorable, ceux qui la connaissent en ont tous l’image de la championne magnifique… En vrai ? C’est un cas soc’! (rire général)
À respectivement 26 et 31 ans, Loïc Bruni et Myriam Nicole ont fait vivre au VTT DH certains de ses plus beaux instants.
Pilotes iconiques
Qui pourrait être sa plus rude adversaire cette saison ?
Loïc Bruni : Même si je pense qu’elle l’apprécie beaucoup, je dirais Marine Cabirou, la Française qui a gagné la Coupe du monde de VTT DH en 2020. Petit à petit, Marine s’est beaucoup inspirée de Myriam, et elle a beaucoup appris sur les faiblesses des autres filles, pour capitaliser dessus. C’est une adversaire sérieuse et ça va être beau de voir Myriam l’affronter.
La force de Loïc, c’est sa capacité à monter en puissance, sereinement, jusqu’au dernier run.
Quel a été le plus dur moment de la carrière de Myriam ?
Loïc Bruni : Je me souviens de ce 11 avril 2019… On faisait ensemble une séance d’entraînement à La Grand Combe (près d’Alès, sur le site où ont été réalisées les photos de cette parution, ndlr) et Myriam est tombée à cause du vent. Elle s’est déboîté le pied, elle s’est défoncé plein d’os… On ne savait pas trop quoi dire, on ne savait pas à quel point c’était grave. Les nouvelles des médecins ont été mauvaises. On était à deux semaines du début de la saison de Coupe du monde, et ça tournait mal. Ça a dû être horrible à gérer mentalement. Mais Myriam n’a pas lâché, elle est allée se faire des sessions de rééducation dans son coin, et elle a réussi à surmonter cela. Au final, elle a remporté le Championnat du monde cette même année !
Myriam, Loïc vient d’évoquer le mental, comment est le vôtre à l’approche de cette nouvelle saison, que vous n’abordez pas en tenante d’un des deux titres mondiaux ? Est-ce que vous commencez à passer dans un mode particulier dans votre tête ?
Myriam Nicole : Je pense que le mental, c’est en nous. C’est vraiment connecté à tout ce qu’on fait tous les jours, ce qui nous fait nous lever le matin: être meilleure tous les jours. À l’entraînement, tout le temps.
28.12.2020: sur ce spot de VTT très prisé proche d’Alès (Gard), Loïc Bruni clôture une année rocambolesque en mode pur plaisir.
Loïc Bruni clôture une année rocambolesque en mode pur plaisir
Revenons quatre, cinq ans en arrière. Votre mental était-il déjà aussi fort ? Est-ce qu’un mental, de sportif de haut niveau ou pas, ça s’améliore ? Quels sont les déclics ?
Myriam Nicole : C’est coach Phil ! (rires)
Loïc Bruni : Comme dirait notre coach, Philippe (les deux riders sont accompagnés par le même coach mental, Philippe Angel, ndlr), un mental, ça s’optimise. Ça se travaille, bien sûr. On a tous du mental, mais chacun avec des capacités différentes pour le développer. Il y en a qui sont capables de choses plus que d’autres personnes, malheureusement.
Si tu as l’intelligence émotionnelle suffisante pour te donner le déclic, tu peux arriver à optimiser ton mental par toi-même.
Myriam Nicole
Pourquoi, selon vous ?
Loïc Bruni : Certaines personnes n’ont jamais vraiment eu conscience de leur potentiel mental, ou n’ont pas trouvé les clés pour le développer. Quand j’ai commencé, j’étais très loin d’avoir un mental d’acier. J’ai travaillé dessus, parce que je sentais que j’étais très irrégulier, je n’arrivais pas à enchaîner les week-ends de compétition, et je pense qu’au cours des trois ou quatre dernières années, mon mental a été ma force. Comme le disait Pompon, des fois ça ne va pas forcément, ou je ne roule pas comme je voudrais, et puis, au final, personne ne m’a vu venir et je gagne la course. Je pense que c’est lié à tout ce travail, à cette expérience avec Philippe. Il arrive à trouver les clés pour t’amener à ce niveau-là.
En 2019, à l’endroit où a été prise cette photo, une blessure mettait à mal la saison de Myriam… qu’elle clôtura avec un titre de championne du monde !
En 2019, une blessure mettait à mal la saison de Myriam Nicole
Tout le monde a-t-il besoin d’un Philippe Angel ?
Loïc Bruni : Pas forcément. Tu vas parler à certaines personnes d’un coach mental et elles vont te dire : « Non merci! », parce qu’elles sont capables de faire un travail mental elles-mêmes. Et d’autres vont te dire : « Pas question ! », parce qu’elles n’ont pas la capacité d’assumer qu’elles ont besoin d’aller plus loin mentalement. L’important, c’est d’être bien entouré. Quand tu vas faire le choix d’un entraîneur, d’un psy ou d’un coach mental, il faut que tes tripes te donnent confiance en cette personne. Car elle peut te dire des choses qui vont un peu chambouler tes croyances, et si tu n’as pas confiance, tu vas détester le mec… parce que ça peut être dur à entendre. Si tu as confiance, tu vas te jeter corps et âme dans son accompagnement, et les progrès seront flagrants. Même notre entraîneur physique, Nicolas Arschoot, que nous partageons avec Myriam, et qui vient du BMX, se fait former mentalement par Philippe.
Votre coach mental coache votre coach physique ?!
Loïc Bruni : Pour être plus à l’écoute, pour s’adapter plus rapidement, pour progresser et être le meilleur coach, un des meilleurs du circuit, alors que d’autres ne feront pas cette démarche.
Myriam, pensez-vous qu’il faut être accompagné(e) pour développer ou optimiser son mental, ou est-ce que chacun(e) d’entre nous a la capacité à fortifier son mental seul(e) ?
Myriam Nicole : C’est plus facile si tu te fais accompagner, mais si tu as l’intelligence émotionnelle suffisante pour te donner le déclic, tu peux arriver à optimiser ton mental par toi-même. En te plongeant dans des livres, ou toutes ces choses super intéressantes sur la positive attitude.
Le négatif, il y en aura toujours, ça fait partie de la vie. Le seul truc qui va faire la différence, c’est comment tu l’intègres à ta recette.
Dans votre vie quotidienne, votre mental de championne vous aide-t-il ?
Myriam Nicole : C’est tous les jours, tout le temps, dans toutes les actions. Comme on dit, le sport, c’est l’école de la vie. Par exemple, j’ai appris à moins péter des câbles dès qu’il y a le moindre petit changement ou le moindre petit coup de stress. Éviter de partir un peu dans tous les sens. (rires) loïc bruni: Malgré tout, on restera toujours les mêmes à l’intérieur, et je fais toujours plein de conneries sur le vélo ou en dehors, mais si je prends l’exemple de mes relations humaines, je pense que j’arrive à mieux m’adapter, à mieux répondre aux attentes des autres personnes. Ce que tu apprends sur le sport, tu arrives à l’adapter dans plein d’autres domaines. Que ce soit dans les relations avec ma famille, ma copine ou mes sponsors, j’ai réussi, je pense, à installer une forme de « statut », j’arrive à mieux les écouter. Ça surprend même quelques personnes qui auraient pu me prendre pour un jeune athlète qui s’éparpille.
La sérénité qu’évoquait Myriam à votre propos sera-t-il l’un de vos atouts cette saison ?
Loïc Bruni : Le mental, c’est le facteur qui différencie Myriam et moi de la plupart des autres athlètes en descente, même s’il y en a plein qui commencent à travailler dessus et à prendre ça au sérieux. Sur une course, on est tous très rapides, très performants, on s’entraîne tous pour atteindre la perfection, plus ou moins, et nos vélos marchent vraiment bien, donc, ce qui va nous différencier, pour 2, 3 dixièmes de secondes, c’est le mental. Qui va avoir le plus envie ? Qui va être le plus prêt dans sa tête pour aller chercher la victoire ? Ça peut paraître bête, mais des fois, c’est là que ça se joue.
Quand leur saison sera lancée en avril, Loïc Bruni et Myriam Nicole se soutiendront mutuellement.
Moment de détente et plein d’énergie entre deux prises de vue.
Myriam Nicole : C’est vrai, tout le monde s’entraîne au même niveau, et il n’y a plus grand chose à cacher aux autres, que ce soit du côté physique ou technique. On fait tous de plus en plus des tests, on a tous des vélos au top, du coup les derniers petits détails se jouent vraiment sur le mental: comment tu es dans ta tête au départ de la course.
Des départs de course, dans vos runs finaux, en Coupe ou Championnats du monde, il n’y en a finalement pas tant que ça sur une saison complète. La Coupe du monde UCI de VTT DH compte six étapes, et le Championnat du monde se déroule sur une date dans l’année. Au final, hors qualifications, vous roulez peut-être trente minutes sur une saison entière pour accéder à deux titres mondiaux potentiels… Cela paraît incroyable! La pression doit être forte… Comment être méga focus, 100% concentré(e) sur ces quelques dizaines de secondes qui peuvent faire de vous le meilleur descendeur ou la meilleure descendeuse au monde ?
Loïc Bruni : Notre sport, c’est beaucoup de travail en amont, invisible pour les gens qui nous regardent sur les courses, mais qui est pourtant très important. Tout ce qu’on va faire en amont, physiquement, mentalement, sur le vélo, quand je suis au départ d’une Coupe du monde, je vais m’appuyer sur ces choses-là pour être prêt. Pour n’être perturbé par aucune question au moment où je dois mettre 100% d’engagement et prendre des risques.
Myriam Nicole ? C’est l’icône féminine du VTT DH, avec tant de victoires à son actif. Celle qui s’est toujours battue pour revenir de blessures.
Votre check-list mentale doit être validée à 100% ?
Loïc Bruni : Je le sais : le vélo est prêt, je suis prêt, pour donner la meilleure performance. Le travail en amont, se poser des questions, et les réponses à ces questions, de ton entourage, par exemple, seront bénéfiques.
Si j’ai un rendez-vous galant ce soir, est-ce que je dois le préparer au maximum, et consulter mon entourage ?
Loïc Bruni : Si tes potes te disent à longueur de temps que tu es trop laid et que tu as les dents déboîtées, tu vas aller à ton rendez-vous, mais tu ne vas pas être le même que si tes potes te disent: « Mec ! T’es beau gosse aujourd’hui, vas-y! » L’entourage, toi-même, les questions que tu peux te poser, tout ça, en amont, ça compte pour donner ton meilleur sur ces instants très courts, ces quelques minutes ou secondes déterminantes.
Ayant atteint les sommets mondiaux de sa discipline, Myriam associe un mental optimisé à son expérience du circuit.
Myriam Nicole associe un mental optimisé à son expérience du circuit.
Être super bien préparé(e), avoir tout questionné, avoir discuté avec ses amis, son équipe, ses collègues, ça peut permettre de dégager tout aspect négatif de son esprit quand arrive l’instant fatal où tout se joue sur une poignée de minutes, que ce soit en compétition ou dans la vie ?
Loïc Bruni : Le négatif, il y en aura toujours, ça fait partie de la vie. Le seul truc qui va faire la différence, c’est comment tu l’intègres à ta recette. Si tu arrives à le transformer en quelque chose de neuf ou de positif, c’est très bien. Si tu n’y arrives pas, là ça va être plus compliqué.
Tout faire à la perfection, ça n’arrive que certaines fois dans une vie.
Dans des situations comme un entretien d’embauche, par exemple, difficile de ne pas se prendre la tête avec ce qui pourrait mal tourner, le truc à ne pas dire, le geste à ne pas faire, et transformer tout ça en positif ou force…
Loïc Bruni : Si tu sais que la personne qui va te recevoir peut-être coriace, tu peux choisir de débrancher, en te disant: «Pas grave, j’y vais au talent, pour me faire plaisir, totalement moi-même. » Au meilleur des cas, elle t’adore. Au pire, elle t’envoie chier… On est tous confrontés à des choses négatives au quotidien, et on a parfois très peu de temps pour y faire face, c’est la façon dont on va les gérer qui vont nous remettre sur le bon pied.
Rares sont les pilotes capables d’associer à leur science du pilotage une telle notion d’aisance.
100% style
Qu’est-ce qui peut vous poser souci à quelques secondes de vous engager sur un run pour remporter une finale ou une manche de Coupe du monde ?
Loïc Bruni : Si un type te dit : « Oh putain, j’ai vu Minnaar passer, trop classe par rapport à toi, il a fait ça vachement plus vite. » (Greg Minnaar est un pilote sud-africain parmi les plus titrés au monde, ndlr.) Là, non seulement on te dit qu’un mec va plus vite que toi, donc c’est négatif, et en plus c’est subjectif, c’est un autre mec qui te dit ça! Il va falloir que, rapidement, tu procèdes à une analyse dans ta tête pour retourner ça d’une manière à te pousser à être meilleur, ou à ce que ça ne te perturbe pas du tout. C’est assez chaud, mais j’arrive de mieux en mieux à le faire. Pas question de penser à Minnaar au moment où je me lance.
Myriam, c’est la même dynamique de votre côté ?
Myriam Nicole : Oui, il faut se servir du travail qu’on a fait en amont, de tout ce travail mental, physique, technique, pour le mettre en œuvre au moment donné.
Est-ce que tout ce travail préparatoire se concrétise d’une certaine manière à l’instant T ?
Myriam Nicole : Il vous permet de vous créer une bulle, positive, au départ de la course, qui fera que vous êtes prêt à laisser s’exprimer votre meilleur potentiel.
Le pilote de VTT descente Loïc Bruni et son casque Red Bull.
Le casque Red Bull de Loïc Bruni
Un titre de championne du monde de VTT DH, hormis vos préparations et runs de qualifications, ça se joue sur une journée, avec un run final qui peut ne pas dépasser trois minutes… Qu’est-ce qu’on a dans la tête dans ces conditions très particulières ?
Myriam Nicole : J’essaie de prendre chaque course de la même manière, que ce soit une course régionale ou un championnat du monde. Inconsciemment, forcément, il y a plein de choses qui ne vont pas être pareil, mais dans ma tête c’est la même. Je donne le meilleur, en fonction de mes ressources du moment.
Et si on échoue, si on se loupe, si l’entretien d’embauche, le rendez-vous important pour développer son business, se passe mal, si on n’est pas le plus rapide sur la ligne d’arrivée en championnat du monde ?
Loïc Bruni : Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Tu auras beau tout faire nickel, tu vas taper une pierre… Mais si tu oublies de l’avoir vue, c’est parce que tu as mal préparé aussi. C’est très, très compliqué de tout faire à la perfection. Mais de toute façon, tout faire à la perfection, ça n’arrive que certaines fois dans une vie. Tu ne peux pas être parfait tous les jours.

Six étapes (seulement) pour vaincre

Agenda de la Coupe du monde UCI de VTT DH 2021
  • 24-25 avril : Maribor (Slovénie)
  • 22-23 mai : Fort William (Royaume-Uni)
  • 12-13 juin : Leogang (Autriche)
  • 3-4 juillet : Les Gets (France)
  • 4-5 septembre : Lenzerheide (Suisse)
  • 18-19 septembre : Snowshoe (USA)
  • *25-29 août : championnats du monde UCI de VTT 2021 à Val Di Sole (Italie)