Pierre Gasly de retour à Monza pour un shooting photo exclusif
© Sandro Baebler
F1

Pierre Gasly : « La motivation, je la trouve en moi-même »

En se concentrant sur lui-même, en étant son propre mentor et son challenger privilégié, Pierre Gasly est parvenu à décupler sa performance en F1. Rencontre avec un phénomène sans idole.
Écrit par PH Camy
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Pierre Gasly

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En France, si vous vous lancez dans le football, le rap ou la cuisine, les exemples à suivre sont nombreux, et les titres pleuvent sur les plus brillants des talents. Pour faire carrière en Formule 1, difficile de s’inspirer d’une icône locale. Heureusement, aujourd'hui, Pierre Gasly est là.

6 septembre 2020

Piscine à débordement. Mer Egée en contre-bas. Hôtel branché. Au top, la Grèce. Sur son transat, smartphone en main, cocktail dans l’autre, un touriste français (il existe vrai- ment, ndlr) s’agite depuis quelques minutes, comme pris de spasmes. Soudain, il exulte, hurle ! Sur son écran, vient de se produire quelque chose d’ultra rare : la victoire d’un pilote compatriote en F1. Le Rouennais Pierre Gasly (24 ans alors) a remporté son premier Grand Prix.
Après avoir rejoint l’élite de la F1 en 2017 au sein de la Scuderia Toro Rosso, puis avoir intégré Red Bull Racing, pour finalement se voir rappelé chez Toro Rosso (la junior team de Red Bull Racing, devenue Scuderia AlphaTauri), et s’être imposé comme plus jeune pilote de l’Histoire sur un podium (en 2017 au Brésil, devant Lewis Hamilton), Pierre Gasly offre à la France sa première victoire depuis Olivier Panis en 1996. Pour tout Français dingue de sports mécaniques, en vacances ou pas, ce jour est monumental. Enfin, notre pays s’est retrouvé un héros en F1 ! Un héros sans héros, car il n’a toujours cru qu’en lui-même.
Dramaturgie : Pierre le sait, sur un circuit de F1, tout peut arriver, les drames effroyables comme les victoires inspirantes.
Pierre le sait, sur un circuit de F1, tout peut arriver

L’espoir d’une nation de fans

Si Michael Schumacher a été sa motivation pour devenir pilote de F1 au début des années 2000, alors qu’il n’était qu’un gamin féru de karting, Pierre n’a pas souvenir d’une victoire française en Grand Prix. En vrai. Même au cœur de cette super classe du sport automobile, il n’a jamais pu se féliciter qu’un compatriote gagne la course pour laquelle ils ont tous bataillé. En fait, le premier pilote français victorieux que côtoiera Pierre, c’est Pierre lui-même. Ce fameux 6 septembre, sur le circuit de Monza, aux portes de Milan, Gasly prend la tête d’un Grand Prix fou, pour la garder jusqu’à la ligne d’arrivée, vingt cinq tours plus tard.
Et s’il y est parvenu, ce n’est pas en se remémorant l’une des 51 victoires d’Alain Prost. Il n’était pas né quand le légendaire pilote roulait. Ou celle de Panis, en mai 1996. Gasly était alors âgé de trois mois. Inutile de se chercher un héros ou un mentor quand un simple miroir suffit à vous motiver au quotidien. « Dans tout ce que je fais, la motivation, je ne la trouve pas chez quelqu’un d’autre, mais en moi-même, nous dit Pierre depuis l’hôtel anglais où il est en quarantaine à l’approche de son début de saison 2021. C’est moi que j’ai envie de challenger. Je ne viens pas pour rattraper un autre, ou faire comme untel. »
En rejoignant les Hamilton, Vettel et autres, je ne les percevais pas comme des héros.
Quand Pierre débarque dans le game de la F1 en Malaisie, le 1er octobre 2017, la compétition est dominée par Lewis Hamilton et Sebastien Vettel, et les références françaises sont Esteban Ocon (alors 8e du classement général) et Romain Grosjean (12e). Le dernier podium français (pour Grosjean), date de 2015. Alors, forcément, un nouveau gladiateur frenchie sur la grille, et c’est toute une nation de fans de F1 qui se prend à espérer. Pierre sourit.
« La question que l’on n’a cessé de me poser le jour de ma première course en F1, c’est : ce sera vous le prochain ? Vingt-et-un ans... cela faisait très longtemps que les gens n’avaient pas eu la chance d’entendre la Marseillaise et de goûter au succès à travers la Formule 1. C’est l’un des plus gros sports pour le public français, et je pense qu’on y a un vrai ADN, à travers des pilotes comme Alain Prost, et tous les autres, tous ceux qui ont pu avoir du succès dans la discipline. »
Ensemble ! Derrière le Français, ce sont des dizaines d’équipiers qui se donnent, avec un but commun : la performance ultime.
Derrière le Français, ce sont des dizaines d’équipiers qui se donnent

L’adversaire qui n’existait pas

À 21 ans, comment ne pas se sentir perdu, voire illégitime, en intégrant une compétition qui manque si cruellement de moments français dans son histoire récente. Comment, du coup, ne pas voir dans les pilotes étrangers, ceux qui gagnent, des exemples auxquels on veut ressembler. « En rejoignant les Hamilton, Vettel et autres, je ne les percevais pas comme des héros, rembobine Gasly, mais je suis quelqu’un qui observe, et je pense qu’il y a toujours de bonnes choses à apprendre des autres, que ce soit en F1 ou pas. Que ce soit dans d’autres sports, ou même dans le business, qu’est-ce qui fait que cette personne réussisse dans ce qu’elle entreprend, comment a-t-elle réussi à atteindre ses objectifs et à être différente des autres ? »
En s’installant en F1, tout de suite, Pierre a nourri une ambition personnelle d’amélioration et de progression, sans jamais se mettre en miroir des autres pilotes, mais en se challengeant lui-même, pour faire mieux que l’autre. « Si je me nourris de ce que je peux observer autour de moi, chez un autre, c’est dans un seul but : m’aider à me faire grandir et à me développer pour devenir une meilleure personne, un meilleur athlète, ou un meilleur pilote. »
Pierre Gasly : « Mets-moi une personne en face et je serai à 4 000 % pour la démonter. »
« Mets-moi une personne en face et je serai à 4 000 % pour la démonter. »
En discutant avec Pierre, on comprend vite qu’il n’a jamais eu besoin d’exemple, que c’est sa propre motivation qui a toujours importé, sa capacité à se dépasser, quelle que soit la voiture dans laquelle il s’est glissé durant sa carrière de pilote : mini kart, kart, KF3, F4, For- mule Renault 2.0, World Series Renault 3.5, GP2 (ou Formule 2), Super Formula et enfin F1.
Donnez-lui juste une voiture et un challenger. « Je n’ai pas besoin de grand-chose, en fait... Mets-moi une per- sonne en face et je serai à 4000% pour la démonter », assène le Français. Et si aucun adversaire ne traîne dans le coin, si l’on n’est pas en jour de course, Pierre sait sur qui compter pour se motiver... « Quand je suis tout seul à la gym, c’est pareil. Même quand je m’entraîne, il faut que j’en fasse plus : contre moi-même. »
Pierre Gasly
Pierre Gasly
Être le Gasly le plus performant face à ses habituels homologues du dimanche peut finalement sembler évident, mais au fond de lui, Pierre pense aussi aux pilotes qui n’évoluent pas encore en F1. « Mes adversaires d’aujourd’hui, les autres pilotes, je les connais, mais demain ? Dans cinq ans ou dans dix ans ? Ça sera quelqu’un d’autre. C’est une question de mentalité, quand je suis tout seul à m’entraîner, qu’il n’y a personne en face, ce que je fais, c’est pour quand demain, quand ce nouveau mec, ce nouveau pilote sera là, je sois sûr de le battre.

Gasly contre Gasly

L’un de ses récents posts Instagram résume l’état d’esprit du pilote de la Scuderia AlphaTauri : “Everyday is a new opportunity to become a better version of yourself.” Okay. On en lit des formules philosophiques éculées sur les réseaux sociaux, exact ? Mais notre bonhomme est un pilote de Formule 1, qui « se butte » pour se montrer digne de ses déclarations. Et qui s’exécute. « Chaque jour, j’ai envie de me réveiller en me disant que je peux être meilleur que la veille. Et chaque jour, j’ai envie de me coucher en me disant que j’ai été meilleur que la veille. J’ai cette mentalité : qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui pour être sûr d’être meilleur que Pierre ? Ça fonctionne aussi dans la vie de tous les jours et chaque jour est une nouvelle opportunité. L’important, c’est que l’envie vienne de toi, de l’intérieur. En te rappelant bien d’une chose : tu es ton seul moteur. »
Occupé : la saison 2021 de Formule 1 s’annonce chargée pour Pierre, avec 23 Grand Prix (un record !) et seulement deux pilotes français seront alignés, Gasly et Esteban Ocon.
La saison 2021 de Formule 1 s’annonce chargée pour Pierre Gasly
S’auto-propulser, se confronter à soi-même pour être d’attaque quand l’adversaire se présentera. Malgré un environnement d’écurie, de coaches, de techniciens, mécaniciens, managers ou médias, en course, le pilote de Formule 1 agit seul, une heure et trente minutes environ dans un cockpit dont l’étroitesse ferait s’évanouir un claustrophobe. C’est peut-être, finalement, pour ces instants-là, ce lieu-là, que si peu d’humains connaissent, que Gasly se motive au quotidien.
Des situations où l’extrême solitude est appréciable. « Être en tête d’une course, c’est vraiment la meilleure sensation, et j’ai clairement vécu ça à Monza l’an dernier : tu es devant, il n’y a plus personne qui te précède... À ce moment-là, tu n’as qu’une seule chose en tête : attaquer et être au max de ce que tu peux faire. Cela m’a rappelé des bons souvenirs en Formule 2 et Super Formula. » Car si un autre pilote vous colle aux basques, c’est finalement votre propre maîtrise de la course qui vous permettra de l’emporter. Et durant ces quelques minutes en tête vers la victoire à Monza, c’est bien l’ultime combat de Gasly contre Gasly qui s’est joué, jusqu’à un dénouement magnifique.
L’important, c’est que l’envie vienne de toi, de l’intérieur. En te rappelant bien une chose : tu es ton seul moteur.

Talent et travail

Une victoire historique, à domicile (Pierre habite Milan, proche de Monza, depuis 2020), pour un pilote que personne n’a ménagé depuis ses débuts – à commencer par lui-même – et qui subissait en cette saison 2020, de ses propres mots, « énormément de pression ». La formule long terme, mais régulière de Gasly, semble avoir payé ce jour-là. « Si j’ai réussi à gérer ce moment, c’est parce que chaque jour, je fais le nécessaire pour être au meilleur niveau. Je fais attention à mon sommeil, à ma nutrition, je sais que je pousse plus que quiconque... À l’entraînement, je fais attention à chaque détail de la préparation. Je sais que Pierre fait tout le nécessaire pour être à 200 %. »
Branché : Pierre porte du AlphaTauri, la griffe mode qui prête son nom à son écurie de F1. Derrière lui, sa Honda NSX.
Pierre porte du AlphaTauri, griffe mode qui prête son nom à son écurie F1
On pourrait oser dire que la fameuse course italienne a été plus facile à gagner qu’une autre, avec un Hamilton pénalisé et relégué à l’arrière, et un Verstappen aux stands. Qu’importe, il fallait être dispo. « Cette chance à saisir, j’étais plus que prêt à la saisir, explique Gasly. J’avais abattu le travail nécessaire en amont, j’avais les cartes en main pour gagner une course le jour où ça arriverait. Si je n’avais pas été préparé au max, je n’y serais pas arrivé. » L’acharnement est l’un des fondamentaux de Pierre.
Au moment où il se pointait en rendez-vous avec sa mère pour séduire des sponsors en karting, jusqu’au moment où le patron de Red Bull Racing lui a expliqué qu’il n’avait plus sa place dans son écurie et devait s’en retourner chez Toro Rosso (devenue depuis AlphaTauri), le jeune pilote s’est toujours impliqué avec autant de conviction. Et dans les moments les plus éprouvants de sa carrière (comme lorsque son ami d’enfance, Anthoine Hubert, se tue en Formule 2 sur le circuit belge où Pierre devra rouler en Grand Prix le lendemain), il n’a eu que deux choix : 1. Se morfondre 2. Continuer, et s’investir encore plus. Et il n’a pas pensé une seule seconde à la première option. « C’est le travail qui fait la différence, je tiens à le préciser. Et, j’assume ce que je vais te dire : j’ai le talent qui va avec. Sinon, je n’en serais pas là aujourd’hui.
Si tu es au départ d’un Grand Prix, c’est que tu as du talent, oui, mais aussi que tu as atteint un certain niveau d’excellence, en travaillant dur. Quand on arrive au plus haut niveau, le talent tout le monde en a, vraiment tout le monde, mais tout passe par le travail. Tu regardes en foot, Cristiano, Mbappé ou un Messi, ils ont tous un talent inné, mais après, ce qui va faire la différence c’est le travail qu’ils ont accompli pendant toutes ces années, pour tirer un maximum de leur talent. »
Borné : dès ses débuts en kart, Pierre Gasly n’avait qu’une idée en tête, être un pilote de F1. Et devenir Champion du monde.
Dès ses débuts en kart, Gasly n’avait qu’une idée, être un pilote de F1.

En milieu hostile

Ceux qui n’auraient pas eu l’opportunité de le rencontrer pourraient se dire que ce garçon évoque facilement son talent, et «se la pète un peu», à évoquer des Mbappé ou Messi ? Mais que penseraient-ils s’il abordait la F1 en dilettante ? Le Rouennais est sincèrement engagé dans sa mission, heureux d’être là où il rêvait d’évoluer alors qu’il était un gosse qui faisait ses premiers tours au volant sur un circuit.
Mais rêver ne suffit pas. Gasly : « Aux gamins qui voudraient arriver en F1 et qui pourraient me prendre comme exemple, je dirais qu’il faut toujours se dire, chaque jour, que les choses que tu ne fais pas, ton voisin les fera à ta place, qu’un autre le fera à ta place. Beaucoup de gens veulent atteindre un certain niveau, accéder à des choses, mais ils ne s’en donnent pas les moyens. Des morts de faim qui veulent y arriver, il y en a des milliers, mais si tu n’es pas un mort de faim toi-même, si tu n’es pas prêt à faire les sacrifices nécessaires pour arriver au top niveau, ça ne sert à rien. »
Que j’aime ou que je n’aime pas ce qu’exige la F1, rien à f**tre.
Pierre Gasly
Après tout, avec une passion aussi franche (on l’a compris : il vit pour la F1), sa détermination (depuis ses premiers tours de kart), sa résilience (le voyage Toro Rosso puis Red Bull Racing puis Toro Rosso/AlphaTauri sans vaciller, - pour y signer une victoire légendaire, la seconde pour cette écurie), et son naturel accessible, on aurait le droit de considérer Pierre Gasly comme un héros français de la Formule 1, mais tout dans son discours invite à nous concentrer sur nous-même, nous dépasser, nous auto-motiver, plutôt qu’admirer qui que ce soit. Lui inclus. Car dans son milieu, la notion de mentor ou d’idole n’existe pas.
« En F1, les autres pilotes ne te donnent pas de conseils (sourire). À chaque course, je me bats contre 19 adversaires... et peu importe qu’ils s’appellent Fernando, Charles, Carlos ou Ricciardo... au final, c’est la même chose : tous ces mecs-là, je veux les battre. Et pour battre des mecs qui sont excellents, il faut que tu sois excellent toi-même, que tu sois à la recherche de la perfection sans arrêt. »
Pierre Gasly retrouvera Monza le 12 septembre pour le Grand Prix d’Italie.
Fin de shooting pour Pierre Gasly
Les fondus de la série Drive to Survive sur Netflix le savent, son sport est l’un des plus dangereux et hostiles – et pas seulement sur la piste. Mais comment une personne aussi abordable, si bon esprit, a pu se faire à un monde si brutal, fait d’hommes transformés en torches, et de patrons intraitables ? Comment a t-il pu choisir d’évoluer dans un monde où rien n’est pardonné ?
« Si ton but ultime est d’être le meilleur, rien ne te paraîtra un sacrifice, explique le jeune pilote. Rien ne pourra te rendre triste. Si tu veux y arriver, tu dois passer par là, que ça te plaise ou non, et tu le feras parce que tu sais où tu veux aller. Je sais où je veux aller, et si je suis sûr que ce que je fais me rendra meilleur. Alors, que j’aime ou que je n’aime pas ce qu’exige la F1, rien à f**tre. Si ça me rapproche d’un titre de champion du monde, je le fais ! »
Instagram : @pierregasly
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