Album après album, Shygirl s’affirme un peu plus et ici, avec SWALLOW! convoque ses fondamentaux avec glamour.
© Olivier Bell
Musique

Shygirl : désir compris

Avec SWALLOW!, son deuxième album, Shygirl revient à ses sources. Entre sonorités indie, instruments acoustiques et racines club, la Britannique explore l'amour sous toutes ses formes.
Écrit par Jacques Simonian
Temps de lecture estimé : 9 minutesUpdated on
Avec SWALLOW!, son très attendu deuxième album, Shygirl effectue une sorte de retour aux sources. Après avoir exploré un large spectre de cette musique électronique en constante mutation, la Britannique a, cette fois, construit son disque autour d’instruments naturels, à l’instar du piano ou de la guitare. Indie sur les bords, sans pour autant renier ses racines club, cette double esthétique montre la mue de cette chanteuse enivrée par l’amour. Authentique fil rouge de ses chansons, elle dissèque ce sentiment sous toutes ses coutures afin de le capturer dans son intégralité.
Aujourd’hui, Blane Muise, alias Shygirl, 33 ans, va particulièrement bien. Le sourire accroché aux lèvres, la Londonienne apparaît extrêmement heureuse à l’idée de présenter son nouvel album et de l’offrir au monde. Fière de ce disque, elle affirme d’emblée avoir réussi à se sentir fondamentalement elle-même grâce à ce corpus de titres.
« Lorsqu’on est jeune, on passe par plusieurs styles avant de trouver le bon. Tu vois cette satisfaction que l’on ressent quand, au final, on comprend ce qui nous va le mieux ? Eh bien c’est exactement ce qui m’arrive en ce moment », souffle-t-elle. À la manière de ces kids en pleine recherche d’identité, Shygirl a également eu besoin de franchir tous ces paliers préliminaires pour enfin découvrir cette version d’elle, qu’elle chante sur SWALLOW!. Plus qu’une quête égoïste de perfection, elle insiste sur le fait qu’elle aimerait donner l’exemple et inspirer les gens. Comme d’autres l’ont fait auparavant.

Les expériences forment la jeunesse

Le premier bouleversement que la Londonienne a connu s’est manifesté dès la parution de son premier opus, Nymph. Alors qu’elle évoluait depuis 2015 dans les limbes underground de la musique électronique, ce disque a sans conteste été un tournant. Après sa sortie en septembre 2022, sa vie s’est littéralement emballée, sans que son quotidien soit nécessairement affecté. « J’ai été sur les routes pendant environ deux ans pour promouvoir cet album. Bizarrement, quand on est en tournée, on est en quelque sorte enfermée dans sa propre bulle, reprend Shygirl. En parallèle, il y a eu cet autre phénomène qui s’est déroulé à un niveau plus large, et qui est vraiment difficile à… rendre tangible. Je me suis rendu compte que de plus en plus de gens me reconnaissaient et que mon nom revenait plus souvent sur Internet ou dans la presse. À part ça, je vivais toujours plus ou moins comme d’habitude. » Rétrospectivement, Blane Muise estime que cette période était une transition, durant laquelle elle a peu à peu pris conscience de son nouveau statut.
Plutôt que de l’accepter passivement, la Britannique a au contraire misé sur sa force créatrice. C’est en partie de cette énergie brute que les deux EPs Club Shy (2024) et Club Shy Room 2 (2025) sont nés. Puisqu’elle compose en fonction de ses expériences de vie, ces deux courts projets ont traduit sa volonté de s’amuser. Mais, là encore, quelque chose avait changé : « Après Nymph, je suis entrée dans une phase où je voulais seulement faire la fête. Avec les répercussions de l’album, le contexte de fête que je connaissais n’était plus le même. Les clubs que je fréquentais passaient désormais ma musique. Cela m’a donné du pouvoir dans cet espace. J’ai pu organiser leurs programmations, ouvrir leurs portes à d’autres personnes et aussi jouer des démos de morceaux sur lesquels je bossais. Finalement, je me suis servie de ça comme d’un laboratoire. » Incroyablement inspirée par les retours qu’elle avait, Shygirl s’estime chanceuse d’avoir pu profiter d’un tel avantage. Reconnaissante également, car à chaque fois qu’elle a pris des risques artistiques, son équipe l’a suivie sans sourciller.

Une artiste en confiance

Grâce à cette confiance acquise au gré de ses expérimentations, Blane Muise s’est lancée, à l’été 2023, dans la confection de SWALLOW!. Avec ce deuxième album, elle s’est fixé le défi de prendre son temps et de « ne pas terminer ce disque tout de suite ». Toujours absorbée par ses multiples projets – que ce soit des événements hors musique ou propres à la publication de ses EPs –, la chanteuse avait tendance à se laisser porter par l’élan du moment. En ralentissant la cadence, Shygirl a pu se recentrer sur sa personne et toucher du doigt un objectif précis : « Si une chanson est bonne, elle le restera. Peu importe quand tu la sors. Elle doit être intemporelle, et c’était mon but. » Pour la soutenir dans ce processus peu commun, outre son fidèle Casey MQ, elle a dû convaincre son autre compère de longue date, Karma Kid.
Depuis ALIAS (2020), la paire a exploré bon nombre de langages soniques. Là, ils sont encore partis dans une direction artistique inédite où, à des éléments acoustiques et indie sont venus s’en ajouter d’autres, de rigueur électronique.
Quotation
Si une chanson est bonne, elle le restera. Peu importe quand tu la sors. Elle doit être intemporelle.
Shygirl
Shygirl l’avoue, la guitare et les styles qui lui sont associés ont toujours été une source d’inspiration. Pour autant, avant d’enfiler le costume de cheffe d’orchestre face aux musiciens qui l’ont accompagnée sur son disque, elle admet avoir eu besoin « d’affiner » ses compétences. Concernant cette volonté de se reconnecter à quelque chose de plus concret, elle a été influencée par un constat : « Quand on a commencé l’album, l’offre de musique électronique au sens large était devenue vraiment vaste. Jamais elle n’avait connu une telle popularité. Il y avait aussi ce climat étrange, entre réalité et fake news. Pour ces raisons, j’ai eu envie de renouer avec certains fondamentaux. D’où le choix de ces instruments plus naturels. »
En opérant ce retour aux sources, la Londonienne sort délibérément de la course à l’avant-gardisme. Consciente d’avoir souvent été la première à innover, sa discographie comme fidèle témoignage, elle préfère aujourd’hui se concentrer sur la sincérité de sa démarche. Malgré tout, avec SWALLOW!, elle dépasse le simple hommage à tout un pan de ce genre indie en lui insufflant une vraie valeur ajoutée. À sa façon donc, elle contribue déjà à définir cette grande tendance musicale qui risque de chambouler 2027, jusqu’ici annoncée en grande pompe par les phénomènes Geese et Mk.gee.
La ­chanteuse britannique Shygirl se dévoile sans détour, et sans plus perdre de vue celles et ceux qui l’ont ­soutenue en chemin.

Shygirl se dévoile sans détour

© Olivier Bell

L’amour, toujours

Au fur et à mesure que Shygirl avançait sur son album, son envie de réaliser un disque à deux têtes s’est précisée. À ce côté plus acoustique, notamment symbolisé par les morceaux Lucky[Hymn] ou Sublime, elle a voulu ajouter cette partie électronique caractérisée par les plus minimalistes Real et Déjà Vu. Puis, par moment, ces deux approches ont fusionné pour n’en former qu’une seule, à l’image du titre Mantra qu’elle associe autant à « Oasis qu’au Born Slippy d’Underworld ». Avec le recul, elle estime que sa capacité innée à tester différentes choses est le résultat de plusieurs luttes : « Aujourd’hui, j’ai le privilège de pouvoir me reposer sur le travail acharné de tous les artistes, de toutes les femmes, de toutes les personnes en général qui ont pris position et se sont exposés, au point que cela semble désormais tout à fait normal. Tous ces privilèges que j’ai maintenant et ceux dont j’ai bénéficié par le passé viennent de là et me permettent de partager mon expérience queer ainsi que de femme de couleur avec une visibilité internationale. » Dans le sillage des contemporains cités plus haut, Shygirl a élevé le niveau de son song-writing. Et pour retranscrire au mieux ce qui lui traversait le cœur et l’esprit, la guitare est devenue sa meilleure alliée.
Quotation
Tous ces privilèges que j’ai maintenant et ceux dont j’ai bénéficié par le passé me permettent de partager mon expérience queer ainsi que de femme de couleur avec une visibilité internationale.
Shygirl
« Il y a une certaine chaleur dans cet instrument et j’avais besoin de quelque chose qui exprime vraiment l’émotion de ce que j’essayais de capturer, enchaîne la Britannique. J’attribue souvent des genres aux sons. J’ai l’impression qu’il y a une masculinité dans la tonalité de la guitare, tandis que pour les cordes, je vois de la féminité. Je voulais ce duo spécifique avec ma voix, car c’était exactement ce que je vivais. » Lors d’une majeure partie de la création de SWALLOW!, Blane Muise était enivrée par l’amour. Pour ne pas perdre la puissance de cette sensation qu’elle savait d’avance éphémère, elle l’a tout simplement figée dans le marbre de ses chansons. Au lieu d’en avoir une vision monotone, elle a souhaité explorer toutes ces nuances. Alors que sur Alyse, elle chante le manque, Luvli rugit de désir. Quand Real rappelle ces premières rencontres innocentes de tous mensonges, Eternal est plus sévère et moins fleur bleue. Ensemble, ses compositions capturent l’essence la plus pure de ce sentiment. Et si un jour l’ivresse du moment s’estompe, pour connaître à nouveau ces sensations, elle aura tout à portée pour se replonger dedans.

Satisfaction maximum

Dans cet état de grâce qu’elle qualifie en rigolant de « quasi-biblique », les paroles sont venues d’elles-mêmes. Chose totalement neuve dans son parcours, elle n’a pas ou peu écrit de textes en amont des sessions. Pour cette fois, à la façon de ces rappeurs partant en freestyle, elle s’est tenue face à son micro et a laissé libre cours à sa spontanéité. Pendant que la mélodie coulait, les mots sortaient et les chansons ont ainsi été construites. Si elle a ensuite peaufiné certains passages, l’ensemble demeure très fidèle à ces moments où l’improvisation prenait les devants. « Je fais du son depuis 2015 et cette confiance que je ressens à présent m’a permis d’exprimer tout ce que j’avais appris jusqu’ici. Si je mourais demain et que ce disque était la dernière chose de moi qui restait, je pourrais partir en paix. Je pense sincèrement que cette musique est bonne et qu’elle peut se suffire à elle-même. Et ce n’est pas tous les jours qu’on peut dire ça de son propre travail », conclut l’Anglaise.
Puisqu’elle s’est reconnectée à toute une partie de son histoire passée et qu’elle a vécu à fond celles qui lui sont récemment arrivées, Shygirl a, en réalité, déjà commencé à écrire son futur. Pour affronter ces lendemains, qu’ils soient radieux ou pas, elle pourra dorénavant s’appuyer sur cette version d’elle, qu’elle dévoile avec SWALLOW!. En prouvant qu’avec cet album, il lui a été possible d’atteindre cet état de plénitude, elle aimerait maintenant que tous ceux qui l’écouteront soient suffisamment inspirés pour y parvenir à leur tour.