20 ans après, les débuts du groupe TTC retour sur l'histoire de la rencontre du trio TTC.

TTC, thugs de l'an 2000

© TTC

L'histoire de la rencontre de trois nerds qui ont bouleversé les codes du rap français pour toujours.

C'était à l'aube du nouveau millénaire. Julien Pradeyrol, Alexandre Miranda et Dominique Bolore fomentaient depuis leur chambre d'ado une révolution musicale à venir : à coups d'instrus électroniques, de thèmes novateurs et d'une grande part d'autodérision, ces trois passionnés de hip-hop s'invitaient à la table d'un rap français ultra-conservateur pour en bouleverser les codes à jamais. 20 ans après, retour sur l'histoire de la rencontre de ce trio de nerds et de leur irrésistible ascension.

Depuis Montréal et cette partie-là du Canada, le chemin le plus rapide menant au voisin américain consiste à embarquer sur l’autoroute numéro 15 et dévaler ses kilomètres en quasi-ligne droite jusqu'au fameux bourg de Saint-Bernard-de-Lacolle. C’est ici, coincé au milieu des sapins environnants, que trône le poste-frontière gardant l’accès aux États-Unis et à l’Interstate 87 qui, elle, fonce vers les lumières de New York. Un carrefour que l’on pourrait aisément confondre avec un simple péage tant la circulation y est régulière et fluide, banale. Il n’y a pas grand-chose à contrôler à Saint-Bernard-de-Lacolle. À moins de transporter dans le noir de son coffre des caisses entières de disques et de t-shirt siglés comme ce drôle de van que les douaniers yankees arraisonnent ce jour-là sur le bas côté de la voie rapide. Des trafiquants de quelque chose ? Des contrebandiers ? Des receleurs ?

Dans tous les cas, les passagers arrêtés traînent là des airs suffisamment bigarrés pour que l’on en fasse des suspects réglementaires : il y a ce grand touffu dont le regard est caché par une large paire de lunettes aux verres violacés, cet autre grand, qui porte la casquette droite et plate et la chaîne épaisse à la manière des meilleurs gangsters, celui-ci encore, crâne rasé, noyé dans une parka bouffante de proto-cosmonaute, et enfin, un dernier, plus classique dans sa mise, mais déployant une faconde aussi baroque qu’elle est agitée. « Vous ne comprenez rien », lance ainsi ce dernier aux agents assermentés. « It’s a group and they play a show, you know ! Laissez-nous passer, nous devons être à New York ce soir ! », éructe alors Laurent Ayrault, alias Mago, l’homme chargé il y a une grosse dizaine d’années de veiller au bon déroulement de la tournée de concerts internationaux de Tido Berman, Teki Latex et Cuizinier. TTC. Très certainement les premiers – et même les seuls – rappeurs français à avoir défilé hors de France à l’époque.

Avant l’Amérique, il y avait déjà eu à cette époque Montréal donc mais aussi Tokyo, la Belgique, l’Allemagne et la Scandinavie. « À Montréal, ça a été presque l’émeute à l’aéroport pour nous accueillir », rigole aujourd’hui Cuizinier. « Des gens un peu dingues chantaient à tue-tête nos morceaux. C’était très étrange. » En Finlande, Tido, lui, se souvient d’avoir été presque asphyxié par une cohue de jeunes filles passionnées à la sortie d’un concert : « Je ne pouvais plus bouger, elles voulaient toutes me parler en même temps. J’ai marché jusqu’à ma loge avec une nana accrochée à chacune de mes jambes. » Étrange, encore. Parce que le rap français n’a jamais vraiment été habitué aux hourras du monde et parce que TTC n’est alors pas vraiment le genre de formation que l’on s’attend à faire office de porte-drapeau national.

Sacrée formule quand même : deux blancs et un noir comme trois pieds nickelés géniaux avec leurs fringues pleines de couleurs, une musique à la fois bondissante et rêche, des tons oscillants entre l’humeur nonchalante et les variations crécelles, et puis toutes ces histoires de triste bourgeois, de clown meurtrier et de dancing suant. On dit alors qu’ils font du « rap indépendant » pour caractériser leur différence, à rebours des canons français de l’époque, boom bap 2000 façon Mafia K’1 Fry et leurs rimes énervées de garçons de cité en veston de cuir. « En vrai, on faisait simplement les trucs à notre manière. C’était notre délire musical et on voulait juste enculer la planète comme ça. On faisait du rap », sourit aujourd’hui Tido.

Tido Berman, Teki Latex et Cuizinier du groupe TTC ont bouleversé les codes du rap français.
Retour sur la naissance de TTC

Le XVème arrondissement de Paris et les fameuses tours du quartier Beaugrenelle, cette enfilade de tiges toutes en plexiglas plantée sur les bords de Seine. C’est le milieu des années 1990 et un journal raconte alors qu’on organisera dans ce coin-là une scène rap à l’occasion de la prochaine Fête de la musique. « C’était l’endroit où il fallait être absolument », se souvient aujourd’hui Teki Latex. « Quelque chose se passait enfin dans le XVème, ça ne pouvait pas se rater. » Ce gros morceau du sud parisien, où l’on trouve la Tour Eiffel comme le chapiteau accueillant le Salon de l’Agriculture, est une terre tranquille faite d’immeubles en pierres de taille où vivent bon nombre de familles sans histoires aux revenus confortables et de retraités. Un pays d’ennui pour Julien Pradeyrol, fils de médecins et élève d’un lycée privé des environs qui rêve d’aventure avec son groupe de rap Side Effect. Le temps de cette soirée, le jeune homme embarque avec lui son cousin Alexandre Miranda, tout aussi fana des hymnes californiens du moment, qui se prépare à intégrer les rangs d’une école hôtelière.

Sous la skyline de Beaugrenelle, les deux adolescents tombent d’abord sur cette jolie blonde qui, montée sur une paire de rollers, escorte les membres du TNT Posse, l’un des groupe du soir. Ils ont le logo de leur boutique sur leurs t-shirts, ceux-là. «Une fille de clip, des rappeurs qui avaient l’air vrais… On était assez intimidés. Dans notre petit monde, on ne côtoyait pas ces gens-là », note Teki Latex. Au sein du fameux TNT Posse, il y a notamment ce garçon que l’on dirait lui aussi tout droit sorti d’une vidéo, avec sa tignasse crépue et ses manières batifolantes quand il confisque le micro de sa voix grave. C’est un sacré bon rappeur, qui semble connaître la musique et ses variations. Peut-être tient-il un peu cela de son oncle guitariste, Slim Pezin, légende de la Guyane et vieux complice de Claude François et Cerrone. Dominique Bolore est un gars du XIème arrondissement. Lycée public Voltaire. Parents séparés, lui dans l’import-export et elle dans le tourisme. «Teki avait un baggie et un bonnet à visière », sourit celui qu’il faut désormais appeler Tido, donc. « On a un petit peu échangé. On était tous les trois des passionnés de musique. »

Quelques temps plus tard, à la faveur de connaissances communes, la petite troupe se retrouve et ne tarde pas bientôt à s’associer. Ils sont OCP, comme l’Omni Cartel des Produits, du nom de la méchante faction industrielle du film Robocop, et traînent partout dans Paris, là où l’on peut écouter et faire du rap. Les voilà du côté du disquaire Vibe Sations, à Bastille, où bien chez ce fameux Cruz, brésilien que l’on soupçonne en réalité d’être portugais, et aussi producteur dont l’appartement voit alors défiler des cohortes d’aspirants rappeurs parmi lesquels les garçons de La Caution, Les Reptile ou bien encore Naja et Cyanure. Chez Cruz, on s’inspire de manière assez classique du Wu-Tang ou de Dr. Dre, mais on s’essaye aussi aux variations barrées des Californiens de Funkdoobiest. « C’était un véritable petit laboratoire. On avait peu d’opportunités, peu de contacts et on se serrait les coudes en enregistrant tout un tas de morceaux ensemble », raconte Cuizinier.

Le groupe rap électro TTC à bouleversé les codes du rap français ultra-conservateur à jamais.
TTC, l'ovni du rap des années 2000

Pour se faire connaître, les OCP assiègent les radios tendant leurs micros aux inconnus. Après avoir passé un coup de fil depuis une cabine téléphonique au standard de Fréquence Paris Pluriel, les voilà qui finissent ainsi dans l’émission « Vagues Nocturnes » le temps d’un freestyle. « Et ça a été un fiasco terrible. Je me suis lamentablement vautré. J’étais comme tout le monde », souffle Teki Latex. Pour le jeune homme, cette débandade fait l’effet d’un électrochoc : afin de s’imposer sur l’avant-scène qu’il tient dans son viseur, il lui faut absolument creuser son propre sillon, trouver son costume à lui. « Pour me faire respecter dans la rap, je me suis dit qu’il fallait que je fasse peur, que j’inspire quelque chose de malsain. Je n’aime pas les clowns, mais je suis devenu un clown vicieux au micro », explique le rappeur qui, inspiré par le flow d'un MC d'un autre groupe de l'époque, les Res-K-P, prend alors cette voix pincée reconnaissable entre toutes.

Dans le même temps, lui et ses compères explorent un peu plus les tréfonds du rap de ce temps-là, passant des heures sur des forums où ils découvrent, passé Funkdoobiest, les bouffées délirantes d’Arsonists et de Necro, emblèmes du rap indépendant. Soit un rap sans filtre, ciselé par une technique méticuleuse emballant un monde d’images allumées. « C’était notre religion. On se fichait du Wu-Tang », explique Cuizinier. « Il fallait mettre le plus de mots dans une phrase sans jamais donner l’impression de s’arrêter. On suivait une doctrine qui nous amenait dans des endroits un peu compliqués, à vrai dire. »

C’est le temps du morceau « Game Over 99 ». Sur un rythme confectionné par le producteur Mr. Flash, où l’on croise avec surprise des samples tirés du jeu vidéo Mario Kart, les trois rappeurs répètent alors selon les manières d’un coeur malfaisant : « Un pour les putes, deux pour le fric, trois pour le massacre, quatre pour la panique […] Viens, on fait le pari que je nique plus de putes que toi avant que les astéroïdes ne pleuvent sur Paris. »

En 1999, du temps de la sortie de Game Over 99, Cuizinier passe une bonne partie de son temps derrière les fourneaux, à répéter ses gammes à coups de poêlées et de cassolettes : comme prévu, il est bien élève dans une école hôtelière. De son côté, Teki Latex a très vite abandonné ses études de lettres pour s’essayer au journalisme. Sous le nom de « Docteur Feel Good », le voici collaborateur de quelques parutions rap pour lesquelles il embarque parfois pour New York et Londres, le temps d’un voyage de presse. Quant à Tido, lui, il s’occupe de livrer des rouleaux de tissus dans tout Paris, missionné par son oncle, un poids lourd du Sentier. Surtout, les trois garçons ne sont plus OCP. Désormais, il faudra les appeler TTC. « On était forcé de se renommer comme ça. Parce que ce sont les initiales de nos noms, mais aussi parce que “toute taxe comprise” », rigole Tido. « C’est une expression que l’on voit partout ! C’était presque trop beau pour être vrai. »

C’est donc ainsi que Mr. Flash les présente lorsqu’il glisse le maxi de Game Over 99 sous le nez du britannique Will Ashon, chroniqueur du magazine Hip Hop Connection et patron du label Big Dada, émanation du multi-étoilé Ninja Tune. Qui s’empresse de s’amouracher des trois garçons et de les signer sous son étendard. Des rappeurs de Paris, plutôt givrés que quartier, applaudis par le voisin anglais : « une folie », martèle Teki Latex. Un sacré pied de nez aussi à ceux qui ne croyaient pas jusque-là à l’étoile de TTC, comme ce cadre de Skyrock qui, quelques mois plus tôt, leur balançaient: « Pourquoi, vous ne ressemblez pas à NTM ? » Certifiés Big Dada, les garçons enregistrent plusieurs EP et sortent même un premier album, Ceci n’est pas un disque, continuant de creuser l’ornière indépendante. Plus de mots, plus de technique, et plus de tentatives à l’image du morceau « Pauvres Riches », dissection cruelle d’une jeunesse dorée en mal de sensations fortes sur une mélodie délicieusement claudiquante.

Pour accompagner leurs sorties, les TTC investissent la scène. Si une petite communauté de fidèles se forme, ravis de trouver ici le pendant hexagonale des expérimentations des Américains de Rawkus, l’enthousiasme n’est pas toujours au rendez-vous. Il y a cette soirée au Divan du Monde à Paris, où chargés d’animer la première partie du pionnier new-yorkais Jeru The Damaja, les TTC s’attirent les foudres du public. Même ambiance sous les néons des Trans Musicales de Rennes. « C’était un carnage, on a pris une sacrée carotte. On nous prenait pour des rigolos, des fous », pouffe Teki Latex. Du rap de blanc, disent encore d’autres pour stigmatiser ces façons hors cadre, marges pas forcément révoltées d’un genre que beaucoup considèrent alors encore comme devant être le seul apanage de ceux qui se sont extirpés de l’enfer des faubourgs. Et surtout pas du XVème arrondissement de Paris. « Au départ, ce genre de critique me chauffait. Et puis je me suis convaincu qu’en réalité, on faisait une musique du futur. Notre futur, c’était le passé des autres. On a dit ça à des sacrés lascars, et on était sincères. On était heureux d’être ensemble, tous les trois, et de faire ça », claironne Tido. Sur la scène des Trans Musicales de Rennes, les TTC se sont amusés avec une poupée gonflable et une tête de citrouille. Ils étaient saouls.

Le groupe TTC formé par Tido Berman, Teki Latex et Cuizinier s'imposé comme un nouveau rap.
TTC, l'histoire de trois nerds qui ont changé les codes du rap

Défricheurs compulsifs sur Internet et dans la vie, les rappeurs de TTC se plaisent à dériver depuis les rives de leurs premières passions, et se mettent à flirter de plus en plus avec la musique électronique. Lorgnant du côtés des embardées bricolées de DJ Vadim, DJ Shadow et de l’écurie Warp, Tido se fait lui aussi laborantin en triturant des machines qu’il collectionne en nombre. Et puis il y a ces types-là qui les abreuvent, comme Orgasmic, un jeune DJ versaillais, transfuge du Klub des Loosers ou Tacteel, rejeton dans le civil de l'écrivain français Jean Echenoz, qui forme le duo électronique FuckALoop avec un certain Para One. Ce dernier, ancien étudiant en cinéma, à ce rythme sous le coude : un truc qui cisaille, pleins de cassures hurlantes qui agrippent au col et en même temps font valser. Une explosion. Pour Para One, l’affaire semble impossible à dompter, peu importe le rappeur. De quoi, bien sûr, titiller l’esprit de Teki Latex, Cuizinier, et Tido. La méthode est alors chirurgicale : les membres de TTC enregistrent leurs textes sur des faces B et Para One se charge de les agencer en fonction de la musique. C’est ainsi, par exemple, qu’il extraie un bout de couplet pour en faire un refrain. « Quand les mecs de TTC débarquent dans le club / Avec leurs dégaines de branleurs / Moitié thugs moitié nerds / Soudain toutes les meufs ressentent quelque chose de bizarre dans leurs cœurs », crie alors ledit refrain, pierre angulaire de « Dans le Club ». La bande-son d’une paillardise néo-futuriste programmée pour les pistes de danse, francophones ou pas. « On a fait ce morceau afin de montrer que nous n’étions pas ces rappeurs intellos omnibulés par l’envie de faire l’abstrait. Nous aussi on pouvait être dans les clubs en faisant des choses expérimentales. C’est d’ailleurs ce que faisaient Missy Elliott et Swizz Beatz à l’époque, aux États-Unis », explique Cuizinier. Avant la sortie imminente d’un deuxième album baptisé Bâtards Sensibles, le morceau « Dans le Club » provoque plusieurs pogos, élargit la foule acquise à la cause de TTC et fait voyager toujours plus ces derniers. Jusqu’à ce satané checkpoint.

À Saint-Bernard-de-Lacolle, l'évocation du label Ninja Tune par le tour manager de TTC semble alors avoir fait tressaillir les gardes-frontières. Les hommes en uniforme pensent désormais qu’ils n’ont pas affaire à des fourgues de vêtements et de musiques copiés, mais bel et bien à des ninjas. « Et les types ont commencé à nous dire que la pratique de l’art des ninjas était interdite aux États-Unis ! On était bloqués », se marre encore aujourd’hui Teki Latex. Fort heureusement, la raison finit vite par reprendre le dessus et l’équipée TTC est enfin autorisée à s’engager sur l’Interstate 87. Jusqu’à New York, et cette rue étroite du Lower East Side, au sud de Manhattan. Le fronton du numéro 158 de Ludlow Street est barré par une vieille enseigne disant un boogie d’antan : Piano’s. L’endroit fut longtemps une boutique de pianos avant d’être reconverti au début des années 2000 en un bar qui a eu le bon goût de ne pas toucher à ce nom. Chez Piano’s, on mange au comptoir des beignets frits à la mozzarella que l’on trempe dans une sauce à la tomate baptisée « marinara » et si l’on monte à l’étage , ou bien si l’on plonge dans l'arrière-salle, on danse sous cet écriteau qui stipule pourtant « no dancing ». C’est sous ces ors-là que TTC tient l’affiche ce soir sur l'invitation de M. Sayyid, l’un des rappeurs du groupe Anti-Pop Consortium.

Dans les loges, quelques heures avant de monter sur scène, Teki Latex tue le temps en remontant le flot des messages reçus sur le compte Myspace du groupe. Il y a ces adresses que leur envoient leurs fans après chacun de leurs concerts, leur proposant de continuer la fête chez eux ; tout un tas de remixes autoproduits qu'il faudra écouter méticuleusement dans l'avion et puis les copains restés à Paris qui prennent des nouvelles de leurs aventures. Parmi les messages ce jour-là, l'avatar de l'un d'entre-eux retient immédiatement l'attention de Teki Latex. Son expéditeur lui demande à quelle heure le groupe monte sur scène. À peine lui a-t-il répondu que le rappeur attrape un stylo et s'empresse d'ajouter son nom à la liste des invités. « Si des gens comme Diplo s’intéressaient alors à nous, c’est que quelque chose était vraiment en train de se passer », avance Teki Latex. « À ce moment précis, on s’est dit que l’on avait une carte à jouer. C’était parti. »