Jody Scheckter au volant de la P34
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F1

Le rêve fou d'une monoplace à six roues

En 1976, le directeur technique de Tyrrell tente le pari le plus osé de sa carrière en dessinant la P34. Un monstre a six roues qui réalise un doublé historique au Grand Prix de Suède.
Écrit par Etienne Caillebotte
Temps de lecture estimé : 4 minutesPublié le
Connu pour avoir imaginé les monoplaces championnes du monde en 1971 et 1973, Derek Gardner se retrouve confronté à un véritable casse-tête au milieu des seventies. Comment se procurer un avantage déloyal – mais légal - face aux autres voitures de la grille qui disposent, pour la majorité d'entre-elles, d'un moteur Cosworth DFV, de pneus Goodyear et d'une boîte de vitesse Hewland ? Comment se différencier dans une ère aussi conformiste ?

Ce rêve bleu

En se plongeant dans ses notes, plus particulièrement dans le travail effectué sur la Lotus 56 en IndyCar, il lui revient une idée qui avait germé dans son esprit en 1968. Un concept qui aurait, selon la légende, fait bondir la légende maison Jackie Stewart dans l'avion qui les ramenait du Grand Prix d'Afrique du Sud en 1975. Une monoplace disposant de deux pneus standards à l'arrière et quatre pneus de 10 pouces à l'avant. L'effet escompté : réduire la traînée, améliorer le freinage et la vitesse en ligne droite.
« J'ai fait quelques calculs et conclu que si j'avais une voiture avec quatre petites roues avant, contenues dans la largeur de la carrosserie, je pourrais réduire la quantité de portance générée, en temps normal, par les roues avant, explique le directeur technique de l'écurie. Soit un gain d'une quarantaine de chevaux par rapport à sa dernière livrée, selon ses estimations.
Derek Gardner, directeur technique de l'écurie Tyrrell, est le créateur de la monoplace de Formule 1 P34.
Le créateur de la P34
Le projet est baptisé Tyrrell 34 - le chiffre 34 faisant référence au nombre de projets menés par l'ingénieur britannique pendant sa carrière – et séduit Ken Tyrrell, propriétaire de l'écurie, qui charge Goodyear de la production des petites quatre roues. En dehors des ingénieurs et mécaniciens, personne n'est mis dans la confidence. Pas même les deux pilotes de l'écurie, Jody Scheckter et Patrick Depailler.

Jody fauteur de troubles

Le pilote sud-africain sera pourtant l'un des plus fervents détracteurs de la monoplace, qu'il n'hésite pas à qualifier de « déchet » en quittant l'écurie en 1977. « Je n'y croyais tout simplement pas, je ne croyais pas à la théorie, et les tests que nous avons réalisés étaient faussés, rembobine le champion du monde 1979 à Motorsport Magazine. Le freinage était censé être plus efficace : en fait, il l'était lorsque vous freiniez en ligne droite, mais dès que vous tourniez, les petites roues glissaient et vous deviez relâcher la pédale, donc il n'y avait aucun avantage. Et la voiture tombait toujours en panne. »
Sa mémoire lui fait sans doute défaut : dès son premier Grand Prix en Espagne, la Tyrrell P34 dévoile son potentiel. Patrick Depailler se qualifie en troisième position, loin devant son coéquipier qui ne peut faire mieux que quatorzième au volant de livrée précédente, la Tyrrell 007. Au Grand Prix de Suède, l'équipe basée à Ockham rentre carrément dans l'histoire en réalisant le doublé après l'abandon de Mario Andretti, qui trustait la première position avant que le moteur de sa Lotus ne rende l'âme. C'est à ce jour la seule victoire d'une monoplace à six roues dans la catégorie reine.
La monoplace de Formule 1 Tyrrell 007 conçue par Derek Gardner.
La Tyrrell 007 conçue par Derek Gardner

Pour l'éternité

Le bilan de la saison est globalement positif : Tyrrell se classe troisième du championnat constructeur, comme en 1974. En individuel, Scheckter et Depailler terminent la saison derrière les deux ogres de l'époque : James Hunt et Niki Lauda, qui livrent cette année-là l'un des duels les plus documentés de l'histoire du sport. Plutôt pas mal pour une voiture jugée « peu fiable » par son propre pilote.
Mais alors, pourquoi n'a-t-on, par la suite, plus jamais vu de livrées au design si excentrique sur les circuits ? Pour Tyrrell, la réponse se trouve du côté de Goodyear : « Comme tout le monde utilisait un pneu avant standard, il est devenu politiquement difficile pour Goodyear de développer le petit pneu pour nous » explique Derek Gardner à ESPN. La voiture est devenue trop lourde (…) et à la fin de la deuxième année, nous avons dû l'abandonner. »
Mais le rêve n'est pas complètement mort. Ferrari, March et Williams ont aussi caressé l'idée de développer une monoplace à six roues. L'équipe de Frank Williams n'est, d'ailleurs, pas passé loin de transformer l'essai au début des années 1980 avec la FW08B, avant que la FIA ne sonne la fin de la récré en interdisant purement et simplement l'usage de ce type de monoplace. « Patrick (Head, le directeur de Williams, ndlr) était furieux quand ça a été interdit, raconte Frank Dernie qui assurait un rôle consultant pour l'écurie. En réalité, tout le monde l'aurait reproduite aussi vite que possible, donc d'une certaine manière, c'était une bonne chose pour la F1 qu'elle soit interdite ».