Le public danse devant le Red Bull Music Sound System au Notting Hill Carnival à Londres.
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Musique

Warrior Charge : la naissance de la culture sound system au Royaume-Uni

Alors que Paris accueillera le Red Bull Back2Beyond au Phantom le 25 avril, on fait le point sur l'histoire de la culture sound system en Grande-Bretagne.
Écrit par Melissa Bradshaw
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Depuis qu’elle a pris racine au Royaume-Uni dans les années 1950, la culture sound system a profondément marqué l’histoire musicale britannique. D’abord point de ralliement des premières communautés caribéennes, les sound systems sont devenus une force puissante dans la confrontation entre la Grande-Bretagne noire et le racisme. Mais l’histoire des sound systems est aussi une histoire de joie. Ils ont transformé ce pays de flegme et de cols amidonnés en une terre de ravers, faisant de Londres l’une des capitales musicales les plus vibrantes au monde. À quelques semaines du Red Bull Back2Beyond, à Paris le 25 avril, revenons en arrière.
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La naissance des sound systems londoniens

Duke Vin et Count Suckle arrivent en Angleterre en 1954, passagers clandestins sur un bateau en provenance de Kingston. Tous deux étaient déjà des soundmen (DJ) en Jamaïque, où les sound systems étaient passés d’un simple outil pour attirer des clients dans les bars et les boutiques en grandes fêtes compétitives appelées dancehalls, même si ces dernières se déroulaient en plein air. Vin construit un sound system qu’il baptise Tickler en 1955, celui de Suckle suit de peu. Ils ont des résidences et se disputent la fidélité du public à Ladbroke Grove, alors une sorte de no man’s land pour la loi. Mais le ska, cette adaptation accélérée du jazz et du R&B à la jamaïcaine, est enjoué et optimiste. Count Suckle fondera plus tard le Roaring Twenties, un club légendaire de Carnaby Street qui attire à la fois touristes, célébrités et le public fidèle de Suckle.
Bien que les sound systems soient principalement jamaïcains, d’autres immigrés caribéens de Londres sont attirés par ce mode de vie. Dennis Bovell, un Barbadien qui déménage à Londres en 1965 à l’âge de 12 ans, a joué un rôle dans beaucoup des évolutions les plus importantes du reggae britannique. « Dès que j’ai atterri, je suis entré dans la culture sound system parce que mon père avait un ampli et quelques caissons, et à cette époque-là c’était ça, un sound system. Si vous aviez un ampli de 50 watts et quatre ou cinq haut-parleurs, de quoi en mettre une dans chaque pièce d’une soirée et assez de câbles pour relier le tout, c’était un sound system. Mon père était conducteur de bus et connaissait beaucoup de busmen, ma mère était infirmière et connaissait beaucoup d’infirmières. Alors les busmen et les infirmières venaient de partout. »
Le père de Bovell emmenait son système, appelé Tropical Soundmaster, jouer lors de « blues parties » chez lui ou chez des amis, ainsi qu’à des mariages et des baptêmes, parfois gratuitement, « pour quelques bières ou un peu d’herbe ». Il recevait des disques par correspondance de Jamaïque et des États-Unis, ce qui lui assurait un bon public, car « il était connu pour avoir une excellente collection de disques ».
Bovell peut énumérer une longue liste d’autres sound systems de l’époque. Dans le sud-ouest de Londres, il y avait Count Benji – « c’était un super sound system » – l’un de ce que Bovell appelle les « big four » de la fin des années 1960, avec Duke Reid, Sir Coxsone (les sound systems londoniens piquaient régulièrement les noms de leurs célèbres homologues jamaïcains) et Neville the Enchanter. Au nord, il y avait Count Shelley et Fatman, à l’ouest, Duke Vin, dont le système était moins puissant que la plupart. Bovell se souvient : « Je l’ai entendu dire que ce n’était même pas un sound system en fait, c’était un radiogram ! Aujourd’hui, on vous rirait au nez avec ça. Mais à cette époque, un ampli de dix watts, c’était énorme ! Et puis ça a grandi, grandi, grandi jusqu’à ce que ma génération ait des sound systems comme celui de King Tubby. » Le phénomène ne se limitait pas à Londres – de gros systèmes ont vu le jour à Manchester, Birmingham, Bristol et Huddersfield. Ils ont stimulé la croissance de ce qui était alors une nouvelle branche de l’industrie du disque. « À l’époque, la seule façon d’entendre du reggae, c’était sur un sound system », se rappelle Bovell.
Des entrepreneurs ont profité de la demande qu’ils avaient créée, en important les disques joués sur les sound systems, puis en les vendant en porte-à-porte. Plus tard, des labels sont apparus, d’abord pour la musique d’artistes jamaïcains, puis britanniques. Parmi les premiers propriétaires figuraient Chris Blackwell, le fondateur d’Island, et Lee Gopthal, qui dirigeait Trojan, label dominant sur le marché britannique à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
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Une musique sociale

La culture sound system rassemble des foules lors d’un festival à Londres

La culture sound system rassemble des foules

© Tom Bird/Red Bull Content Pool

La musique devient le point focal de l’effervescence sociale. Les disquaires sont à la fois des lieux d’écoute et des points de rencontre. Chaque système a une équipe hiérarchisée, du propriétaire du système au selector (qui choisit les disques), en passant par le deejay (l’homme au micro), jusqu’aux porteurs de caissons, qui déplacent le système de soirée en soirée. Pour être crédible, un groupe de reggae doit être rattaché à un sound system. En concert, les systèmes priment sur les groupes, et non l’inverse. « J’ai utilisé les sound systems pour élargir l’audience de ma musique », explique Bovell, qui jouait dans le groupe Matumbi. En rejoignant un système appelé Sufferah’s Hi-Fi, ils jouaient et rejouaient les sons de Matumbi jusqu’à ce que les gens les connaissent.
Matumbi se trouve à la pointe d’une deuxième génération de sound systems britanniques, plus indépendante de ses prédécesseurs jamaïcains. Le nom Sufferah en est une illustration : les gens étaient choqués qu’ils ne lui aient pas donné un nom de sound system à la jamaïcaine. D’autres noms plus « UK » font leur apparition, comme Lord David, Mombasa et, plus tard, Jah Shaka, qui, selon Bovell, est « encore à ce jour le monarque ».
À mesure que le reggae et le nombre de systèmes augmentent dans les années 1970, la demande de nouvelle musique grandit. Malgré un préjugé tenace en faveur des morceaux jamaïcains, les soundmen commencent à se tourner vers des sources locales. Bovell en a toutefois piégé plus d’un en leur vendant des pré-sorties de Matumbi en les faisant passer pour des pressages importés. « On nous accusait de ne pas savoir jouer le reggae comme les Jamaïcains, alors j’ai voulu prouver le contraire. J’ai réalisé une série de disques dans ce pays sans indiquer aucune information sur les musiciens de l’enregistrement. Et quand j’ai pressé mes 45 tours, je les ai dinked ! »
Le dinking consiste à pratiquer un large trou au centre d’un 45 tours, comme les éditions jamaïcaines ; c’était le moyen pour les gens de distinguer les imports de ceux pressés en Angleterre. Les selectors n’ont pas vu la différence, ce qui les a forcés à reconnaître que le reggae britannique pouvait être aussi bon que son modèle jamaïcain.
Le sound system de Sufferah’s se compose de quatre amplis de 600 watts et de 40 enceintes de 18 pouces, l’objectif ultime n’étant pas le volume mais la qualité de la vibration. Ils ont une résidence au Metro club, à l’angle de Tavistock Road à Ladbroke Grove, où ils organisent leur premier soundclash avec Shaka pour le Nouvel An 1975. « Votre poitrine vibrait, votre jambe de pantalon aussi – on a fait trembler l’endroit de fond en comble ! » raconte Bovell. « Je veux dire, le bâtiment n’existe plus, les ingénieurs de structure ont dit que ses fondations avaient bougé. J’y avais une résidence tous les vendredis soirs, donc c’est probablement en grande partie de ma faute ! »
Sufferah’s est aussi présent au Metro aux débuts du Notting Hill Carnival. « J’ai vu ce truc passer de 60 personnes tout au plus à ce qu’il est aujourd’hui », dit Bovell. Fondé en 1959 par une Trinidadienne, Claudia Jones, en réaction à des agressions racistes l’année précédente, le Carnival attire désormais environ deux millions de fêtards et de touristes chaque week-end prolongé d’août. Jones était une communiste active qui a créé le journal The West Indian Gazette pour les communautés caribéennes de Londres. Il traitait de sujets locaux et internationaux, soutenait les entreprises noires, faisait campagne sur des questions comme l’apartheid et discutait de l’influence croissante du rastafarisme en Jamaïque. Pour ces prises de position, la rédaction de la Gazette a été attaquée et maculée d’excréments.
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Un reggae engagé

Dans les années 1970, la police londonienne remet en vigueur le Vagrancy Act de 1824. Les lois « sus » (pour « suspicion »), comme on les appelle, permettent d’arrêter n’importe qui simplement parce qu’il semble sur le point de commettre un crime. Ces nouveaux pouvoirs deviennent synonymes d’un ciblage des communautés noires et autres minorités. Paul Gilroy, le théoricien à l’origine du livre The Black Atlantic, note que « la police essayait de contrôler les endroits où les gens pouvaient se trouver dans la ville. Les lois étaient appliquées de façon très inégale et discrétionnaire pour criminaliser toute une génération, pour les confiner à certains quartiers et les exclure des autres. »
Cette humeur militante se reflète dans la musique. « Beat Down Babylon » de Junior Byles n’est qu’un des nombreux sons de reggae virulents, parmi lesquels « Two Sevens Clash » de Culture et « War Ina Babylon » de Max Romeo, qui constituent ce que Gilroy appelle « l’âge d’or du reggae militant », apogée atteint en 1976 lorsque des émeutes éclatent au Notting Hill Carnival. Gilroy se souvient d’un été de tensions, attisées par une chaleur écrasante, les émeutes anti-apartheid à Soweto et la victoire « tapageuse » de l’équipe de cricket des Indes occidentales sur l’Angleterre. Il décrit une nouvelle tension dans l’atmosphère du Carnival, dominé par les sound systems au détriment des formes plus traditionnelles, comme les groupes de steel pan.
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La Jamaïque adoube le "UK"

Deux festivalières sourient sous la pluie devant un drapeau jamaïcain lors d’un événement sound system à Londres.

De la joie malgré le mauvais temps

© Fanatic/Red Bull Content Pool

En 1976, Bovell sort de prison après un long bras de fer judiciaire consécutif à une bagarre en club. Cette année-là, il se rend au Carnival au volant d’une Jaguar blanche avec le deejay jamaïcain I-Roy et se fait arroser de bouteilles. Immédiatement, il fait demi-tour et s’éloigne, bien décidé à éviter tout remake. Babylon, un film librement inspiré de l’expérience de Bovell, sortira en 1981 et résume nombre des thèmes récurrents de la culture sound system. Centré sur Blue, interprété par Brinsley Forde d’Aswad, il culmine lors d’un soundclash de Jah Shaka, avec Blue chantant « Can’t Take No More a Dat » sur l’instrumental de « Warrior Charge » d’Aswad. Avec ses cuivres agressifs et ses rythmes steppa, le morceau est salué en Jamaïque, l’un des premiers titres de reggae britannique à y être reconnu. Quelques années plus tard, cela deviendra, sinon la norme, du moins nettement moins rare.
À la même époque, un autre crew, Saxon Sound, est lui aussi en pleine ascension. Leur frontman, Tippa Irie, est, comme Bovell avant lui, le fils d’un soundman. Remarqué par Ned Francis et Dennis Rowe, il est invité à rejoindre leur sound system, Saxon, pour étoffer un roster qui comprend déjà Peter King, Smiley Culture, Maxi Priest et Papa Levi. En 1984, « Mi God Mi King » de Levi atteint la première place des charts jamaïcains, premier disque de reggae britannique à y parvenir. Son style « fast chat » sera adopté aussi bien en Jamaïque qu’au Royaume-Uni, où il devient dominant. Le reggae britannique connaît une croissance rapide : la même année, Smiley Culture signe deux hits au Royaume-Uni, dont le glossaire d’argot jamaïcain/londonien « Cockney Translation ».
Tippa explique l’émergence du fast chat : « Je crois que c’était une soirée à Brockley, et Peter King s’est mis à chat – il a accéléré le débit, la salle est devenue folle. Tout le monde s’est dit : “C’est nouveau, c’est frais.” Les DJs de Jamaïque étaient plus posés, nous on s’est dit que ça pouvait être notre style. »
Saxon domine les années 1980. Tippa raconte : « On a inversé la tendance, au point que les gens des Caraïbes ont commencé à suivre ce qui se passait ici. Ça ne s’était jamais vu avant. C’était un moment spécial de voir beaucoup d’artistes célèbres de Jamaïque chatter nos lyrics. J’allais à des shows comme Reggae Sunsplash et je voyais Yellowman chanter carrément nos morceaux. C’était un frisson. »
Dans les années 1980, beaucoup de jeunes artistes émergent, influencés par des figures comme Bovell, Shaka et Saxon. Enfin, une génération après leurs débuts, les sound systems britanniques forgent leurs propres styles.
Si vous souhaitez vous immerger dans la culture dub et sound system, rendez-vous le 25 avril au Phantom pour le Red Bull Back2Beyond.