Musique
« Ce sont les mecs que je trouvais les plus drôles dans l'univers rap. » Recruter Ngiraan Fall et Yérim Sar sonnait comme une évidence pour Mehdi Maïzi quand il a lancé l’idée de Rap Jeu il y a deux ans. « J’ai appelé Ngiraan un matin en lui disant que je voulais devenir Nagui. » Au bout du fil, Ngiraan, en train de préparer sa chronique chez Mouv’, dit banco tout de suite. « Mi-homme mi-machine à punchlines », comme l’indique sa bio, ce comédien de formation a vadrouillé entre la chaîne Nickelodeon, où il écrivait des sketchs pour enfants, et France 4, dans l’émission « On n'est plus des pigeons », avant de devenir le vanneur officiel du rap français depuis cinq ans sur la station publique destinée aux jeunes, avec sa chronique « Une Semaine dans le game », un récap de l’actu du rap ponctué de punchlines comiques.
Il se met à travailler sur le concept du jeu avec Yérim Sar, journaliste de cinéma à l’origine (« parce que je pensais que personne ne me paierait pour parler de rap ») et créateur du Blavog (« légendaire blog sur la culture rap, le truc le moins bien édité au monde, mais aussi le plus drôle », selon Ngiraan) puis passé par les magazines Noisey (Vice) et L’Abcdr du son. Les deux auteurs se sont rencontrés lors d’un apéro il y a six ans dans un bar de rockers, Le Motel à Paris, avant de se reconnaître dans l’humour et de devenir inséparables après avoir découvert leur passion commune pour Minus et Cortex, un dessin animé américain des années 1990 autour de deux souris de laboratoire qui tentent de conquérir le monde, tous les soirs. « On s'est retrouvés là-dessus, sur l’absurdité de cet humour. On s'identifie probablement aussi aux personnages, lui le grand, moi le petit », rigole Ngiraan, qui, en geek du stand up, cite également Dave Chappelle, Eric André, les late shows américains, et, côté français, les Nuls et Chabat, évidemment.
Décoincer le rap
Si le Burger Quiz est une référence assumée pour Rap Jeu, il a quand même fallu transposer le concept dans un univers où l’autodérision n’a jamais été érigée en valeur cardinale. D’une certaine façon, à travers leurs interventions comiques dans les médias spécialisés dans le rap, Ngiraan Fall et Yérim Sar ont préparé le terrain pour Rap Jeu. « Très peu de gens tentaient des blagues sur le rap, à part certains Américains » rappelle Ngiraan. « Mais en France, personne n’en faisait. Pourtant, il y a de la matière. Au départ, Mehdi voulait faire un jeu sérieux, à la Questions pour un champion. Mais Yérim est identifié comme le mec qui fait des vannes sur le rap et moi, j’avais une des seules chroniques d’humour sur le rap à la radio. »
Genre numéro 1 sur les plateformes de streaming ces cinq dernières années, le rap s’est peu à peu décoincé et le projet, après une première mouture, est remodelé en jeu déjanté. « On n'aurait pas pu faire Rap Jeu en 2005 par exemple. Et ça ne nous serait peut-être même pas venu à l'idée » estime Mehdi. « Aujourd’hui, le rap est assez vieux, il a une histoire, des références, et plus de second degré. » Pour Ngiraan, il est même entré de plain-pied dans la pop culture, à l’image des jeux vidéo et de Game of Thrones. Selon lui, presque n’importe qui peut regarder l’émission et comprendre les références : « Faire des vannes sur le rap, c'est aussi en prendre possession, et montrer que c'est une culture comme une autre. »
Avec comme guideline de produire « un programme qui parodie les jeux TV et qui apprend des choses », les deux auteurs structurent la mécanique de l’émission, avec un monologue de late show au début, des bios moqueuses, des questionnaires personnalisés pour les invités, et des épreuves qui favorisent la culture et la répartie. « On partait de zéro. Il fallait inventer un ton – le plus important – et faire en sorte que Mehdi, qui n’avait jamais présenté de jeu, se sente à l'aise avec ce qu'on écrit. On n'avait aucune idée de comment le programme allait être reçu mais on n'avait pas trop peur », se souvient Ngiraan. Les rires du manager du rappeur parisien Jok'Air lors du tournage du premier épisode le rassurent. Puis, l’épisode 2 et les lapsus de Koba LaD font décoller l’émission sur les réseaux sociaux. « On a vu des gens qui disaient : mais pourquoi ça n'existait pas avant ? Là, on a su qu’on tenait quelque chose. »
Des tests en série
Pour affiner les épreuves et la dynamique du jeu, le travail a été plus laborieux. Il leur a d’abord fallu s’adapter aux contraintes de YouTube. « On a découvert au montage de la première émission que, en termes de droits, on ne pouvait pas avoir d'incrustations, ni même de photos » raconte Yérim. « Ça conditionne une certaine façon d'écrire parce qu'on ne peut pas se reposer sur les effets ni même sur de la musique. » Sans possibilité d’épreuves dérivées du blind test, les auteurs imaginent de nouveaux formats qu’ils testent à tour de rôle, avec comme seul critère l’efficacité. Si le pilote (qui a duré 1h15) est rempli de tentatives manquées, dès le second tournage, plusieurs épreuves passent à la trappe. « Sur le papier, une idée est parfois prometteuse, mais en plateau, ça passe moins bien » explique Yérim. « C’est pour ça que certains jeux du début ont disparu. »
Après quelques numéros, les deux auteurs finissent par trouver leur épreuve reine, les enchères. Sur un thème donné (les rappeurs de moins de 20 ans, les rappeurs devenus acteurs, les rappeurs qui sont passés par la case prison…), les candidats s’engagent à donner un certain nombre de noms en une minute. Plébiscitée, l’épreuve figure désormais dans chaque épisode, comme le Roland-Gamos, un jeu où les invités se renvoient des featurings, inventé par Mehdi lors d’un trajet en car au Canada. « Je suis assez content parce que le nom est totalement débile, mais il n'a jamais été remis en question », rigole Ngiraan. « Les gens viennent souvent nous dire qu’ils adorent Roland-Gamos, mais personne ne nous demande pourquoi ça s’appelle comme ça. »
S’ils intègrent parfois des suggestions du public (le challenge “Marie La Réf” a été inspiré par une fan), Ngiraan et Yérim passent environ cinq heures par jour pendus au téléphone à s’échanger des vannes pour la préparation de l’émission, qui leur prend environ une semaine de travail. « Pendant deux heures, on dit n’importe quoi et après, on structure » décrit Ngiraan. « Le plus dur, c’est d’inventer les épreuves spécifiques pour le casting du jour. C’est ce qui prend le plus de temps, avec les idées pour les interventions de Yérim et les “rap facts” pour les cartes puristes. Peut-être qu’on se complique la vie et qu’on devrait faire toujours les mêmes épreuves, mais c’est ce qui fait Rap Jeu. »
Pour trouver les idées, il faut aller fouiller dans les biographies des artistes, regarder, lire, écouter des dizaines d’interviews, décortiquer les chansons… Yérim, qui a rencontré des rappeurs par wagons au cours de sa carrière de journaliste, fouille dans ses propres archives pour trouver l’angle le plus comique. Un travail de documentation plus ou moins aisé suivant la personnalité et le pedigree des invités. « Il y a des gens qu'on connaît très bien, comme Fianso, d'autres beaucoup moins et qui ont une carrière moins longue » poursuit Ngiraan. « C’est plus difficile parce qu’on ne connaît pas les ressorts sur lesquels on va jouer, les leviers pour les charrier tout en restant cool. »
Nekfeu, Niska et Damso dans un bateau
S’ils reconnaissent quelques marottes (« En ce moment, on fait quelques vannes sur Bande Organisée et cette punchline qui va marquer le rap français et qu’on ne comprend toujours pas, “Le J, c’est le S” »), le duo n’a pas de têtes de Turc. « On se moque un peu de Nekfeu, parce qu'on sait qu'il ne viendra jamais » concède Ngiraan. « Quand Niska est venu, il y avait beaucoup de blagues sur les pensions alimentaires, mais on cible plutôt des phénomènes un peu marrants, comme autour de Damso, qu’on classe désormais plus ou moins entre Tite-Live et Pline l’Ancien. Ça donne des cartes ‘50 points si vous récitez l'alphabet grec en entier’ ».
Après avoir jeté environ 30 % de la matière d’origine, ils envoient le conducteur de l’émission à Mehdi, puis à la production, qui coupe les phrases qui donneraient trop de travail au service juridique. Le duo débriefe ses blagues à chaud après l’émission, mais au bout de 35 épisodes de Rap Jeu, la mécanique commence à être bien rodée. Pas question de se relâcher pour autant : « ma plus grande peur, c’est de faire l'épisode de trop », explique Ngiraan, qui veut à tout prix éviter la routine. « Le succès de l’émission est un bon moyen de garder la pression ». « Ça nous pousse à réfléchir à des choses qui sortent de l'ordinaire » estime Yérim. « Et puis avec le nombre d’épisodes qu'on a aujourd’hui, on va pouvoir faire des éditions “Légendes” et se foutre de notre propre gueule, en se moquant des trucs qu'on a faits avant. »
Attachés à la dimension quiz du jeu, ils continuent de pousser les invités à la performance, entraînant dans leur sillon les spectateurs, qui créent des groupes WhatsApp pour se défier entre eux. L’appli est d’ailleurs une des principales demandes du public, avec un numéro de Rap Jeu spécial fans. »Mais ce serait difficile à écrire pour nous, on ne connaît pas la vie du fan », réplique Yérim. Les deux auteurs ont pourtant prouvé qu’ils n’étaient jamais à court de questions absurdes. Au point de finir chez Burger Quiz ? « Non ce sont eux qui vont finir chez nous ! »