Musique
Daej Phantom, Smooth & Bresson
Son attrait pour le R&B, sa vision artistique ou encore son goût pour le storytelling : entretien avec Daej Phantom dans la foulée de la sortie de “FAST FOOD LOVE”.
Été 2026. Lors des traditionnelles sorties du vendredi, un morceau aux sonorités bouyon tire son épingle du jeu : “Corneille” de Daej Phantom. Un parti pris surprenant au premier abord, celui-ci s’étant davantage illustré par le passé via une démarche résolument trap. Il serait cependant réducteur de le cataloguer uniquement via ce prisme, l’artiste genevois ayant pour coutume de disséminer des tracks smooth dans ses projets. Ainsi, on peut citer “Petit cœur de monstre” qui clôt de façon inattendue le nerveux “Saw O” (2021) ainsi que le neptunesque “Eden” en featuring avec Erin Kimberly sur l’album “Rires, Drame et Vendetta” (2024). Véritable baptême du feu R&B au sein de sa discographie, “FAST FOOD LOVE” étire le concept sur les cinq pistes de l’EP pour un résultat aussi inattendu que réussi. Entretien.
Comment s’est déroulée la conception de ton nouveau projet, “FAST FOOD LOVE” ?
“Il faut savoir que j’ai toujours kiffé le R&B déjà. Quand j’étais petit, j’écoutais autant des sons de Booba via mon grand frère que des sons de Beyoncé via ma grande soeur. Ce qui fait qu’aujourd’hui dans mon téléphone j’ai deux playlists : une “bresson” et une “smooth”. Quand j’ai enregistré le titre éponyme “Fast Food Love” au printemps 2025, je n’étais pas forcément dans l’optique de sortir un projet R&B. J’ai toujours aimé alterner entre plusieurs genres musicaux depuis le début de ma carrière, sortir des sentiers battus et débarquer là où on ne m’attend pas.”
L’entièreté des lyrics fait le pont entre les relations et les restaurants. Pourquoi cette métaphore ?
“J’aime que les gens se fassent leur propre interprétation de ce titre. Lorsque je l’ai écrit, mon objectif était que chaque mesure possède un double sens. Quand mes potes l’ont écouté pour la première fois, ils n’ont pas pigé direct le sous texte, avant de capter la subtilité des barz lors de la seconde lecture”.
Tes projets s’articulent tous autour d’un storytelling précis. C’est aussi le cas sur “FAST FOOD LOVE” ?
“La tracklist suit un chapitrage précis oui : “Fast Food Love” c’est la rencontre, “Room Service” le ressenti, “Corneille” l’envie de sortir, “Sometimes” se défaire de son ex et “Laisse-moi du Temps” tout est dans l’intitulé. J’suis un fanatique du storytelling d’une part via les films et surtout car selon comment tu racontes une histoire, la dimension d’un projet peut radicalement évoluer.”
Sur “Sometimes” on retrouve Ocevne en featuring. C’était important pour toi d’avoir une artiste genevoise ?
“Oui, je tiens à mettre en avant au maximum les talents de ma ville. Quasiment toutes mes collaborations proviennent de Genève. Maintenant, il faut aussi que j’aime ce que propose l’artiste. Par exemple je ne pourrais pas sortir un son avec quelqu’un que je n’écoute pas même si c’est gage de visibilité. Je ne fais pas dans le “feat business”. Pour revenir à Ocevne, j’ai toujours kiffé son créneau artistique donc ça a direct fait sens. Je lui ai envoyé la track avec mon couplet en lui expliquant le créneau mais je tenais à ce qu’elle amène l’histoire là où elle voulait donc elle a eu carte blanche.”
On en revient à ce goût pour le narratif.
“J’apprécie particulièrement ce feat car aujourd’hui, un projet R&B peut vite être redondant dans sa thématique et surtout dans la manière de l'aborder. Récemment, j’ai enregistré un morceau avec une artiste et j’ai eu envie de prendre une direction rarement abordée : jouer le rôle du meilleur pote de son gars qui l’a trompée et exprimer mon point de vue. Un peu comme un personnage secondaire certes, mais important pour l’axe narratif. De ce point de vue-là, un des meilleurs morceaux que j’ai écoutés c’est “Djamel” de Dosseh. Il raconte l’histoire vraie de son pote, survivant des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Arriver à retranscrire ce genre de récit dans un texte de rap, j’ai trouvé ça hyper fort.”
Au rayon des beatmakers, on retrouve le californien ProdbyTY, déjà crédité sur le titre “Eden” de ton précédent projet.
“Pour mes instrus, je fonctionne beaucoup au type beat à défaut d’avoir trouvé un producteur attitré. Quand tu bosse de cette façon, ça te conditionne à adapter ton style selon les prods sur lesquelles tu croches. Sur “Eden”, au début mon équipe était réticente car la track sonnait très “Pharrell Type Beat”. Je leur ai expliqué que ce n’est pas la prod qui me définit, mais mon identité qui la définit. Dans un monde idéal j’aimerais vraiment avoir à mes côtés un beatmaker qui match avec mon univers et mes choix artistiques, mais c’est compliqué à trouver.”
Tu aimes osciller entre plusieurs genres musicaux. Tu n’as jamais perçu ceci comme une potentielle prise de risque dans ta carrière ?
“Non, disons que la réflexion que j’ai souvent eu par le passé c’était plutôt “pourquoi tel artiste perce et pas moi ?” et vu que mes projets font office d’introspection, avec “Rires, Drame et Vendetta” j’ai transformé ce sentiment en force. On regarde souvent ce que l’autre à dans l’assiette avant de réfléchir à quel point il a charbonné pour. Mon mantra dorénavant c’est “si lui il a percé c’est peut-être parce qu’il a plus taffé”. Ce qui est primordial pour moi c’est de faire des trucs de qualité et surtout faire ce qui m’anime artistiquement. Je suis fier de tout ce que j’ai accompli.”
À l’heure de cette interview, on est à 48 heures du show de la SuperWak Clique à l’occasion des 30 ans de l’Undertown. Impatient ?
“La dernière fois qu’on était tous réunis sur scène c’était il y’a 10 ans je crois donc évidemment ça va être hardcore ! On n'a même pas tant fait de promo de notre côté et pourtant le sold out a été super rapide, les gens sont motivés ça fait plaisir. L’Undertown a beau être une salle excentrée de Genève, elle n’en est pas moins mythique, on a fait plein de shows légendaires là-bas. Le premier concert que donne Makala pour la sortie de son projet “La Clé” c’était à l’Undertown en novembre 2014, j’ouvre en première partie avec la SuperWak. Dix ans plus tard rebelotte pour sa date à l’Olympia ! La symbolique est forte.”
Avant de conclure cet entretien, une question demeure : pourquoi avoir changé de blaze ?
“Les gens ont tellement écorché la prononciation de Daejmiy que j’ai opté pour Daej Phantom (issu d’un gimmick récurrent de l’artiste NDLR). J’ai eu le droit à plein de blazes comme “Djaimy”, “Djaymiy” et même prononcé “Daejmaiy “ à la ricaine. Le déclic, je l’ai eu au cours d’une date de Makala en Belgique. Le nom qui figurait sur la porte des loges c’était “Daejmliy”. Ils avaient carrément ajouté un M sorti de nulle part. C’est là où je me suis dit “c’est bon, je change de blaze !”
Nouveau blaze certes, mais toujours la même direction artistique.
“Avec “FAST FOOD LOVE” je pense que les auditeurs ont assimilé mes deux facettes. Si je me suis adouci avec ce projet, c’est pour revenir encore plus bresson par la suite.”