Musique
Il y a les photos-reporters, des journalistes armés d’objectivité, qui témoignent à longueur de magazine, de l’état du monde. Et puis il y en a d’autres, plus rares, qui font corps avec leur sujet, à l’image d’Olivier Degorce, un artiste qui fut un témoin-clé de l’émergence de la techno et de la house à Paris.
Parfois connu par le passé sous le pseudo d’Olivier M&M’s, Olivier Degorce, né en 1964, se définit avant tout comme un plasticien. Musicien de la scène alternative niortaise dans les années 1980, il découvre l’acid house en 1986 au terme de ses études d’arts plastiques, avant de se plonger dans la scène rave, house et techno dès les toutes premières fêtes organisées au Palace ou au Rex.
Entre 1991 et 1999, il écume la majeure partie des raves parisiennes, devenant un acteur, ou un personnage à part entière de la scène électronique, au même titre que les DJ, les organisateurs ou les danseurs qui l’animent. Raver et fêtard, son travail témoigne alors d’une approche physique, instinctive, voire « dansée » de la prise de vue, capturant avec spontanéité, humanité et simplicité, la ferveur de l’époque, qu’il s’agisse de la première venue de Jeff Mills à Paris, un instant de grâce vécue par une danseuse anonyme ou les premiers pas aux platines d’un jeune DJ français.
Autant de souvenirs que le photographe nous raconte aujourd'hui à travers cinq de ses clichés favoris parmi les 440 rassemblés dans un nouveau livre, Plastic Dream.
After mystère UnderRave, Hôpital Saint-Louis, Paris, 31 mai 1992
Il s’agit d’un after clandestin organisé par Bernard de l’organisation Invaders, dans un entrepôt désaffecté de l’hôpital Saint-Louis, une salle immense, dans laquelle on était entré par un simple trou, depuis la rue. C’était très périlleux ! Ce qui est amusant avec cette image, c’est que ça se passe au petit matin, la scène est baignée par la lumière du jour. Évidemment, on s’était fait repérer car Bernard avait apporté plus d’un kilowatt de son, ce qui avait sans doute attiré l’attention des voisins. On aperçoit deux policiers, le troisième est caché, en train de dresser un procès-verbal, encadrés à droite par DJ Patrice, une des figures de cette époque, et un fêtard, qui semble éprouver quelques regrets. Au second plan, on aperçoit ces tentures psychédéliques typiques de l’esthétique de cette scène. Le visage des flics est assombri, ce qui explique pourquoi j’ai pu souvent publier cette photo. Le cliché que j’ai réalisé juste après, c’était un gros plan du macaron du dernier maxi vinyle joué lors de cette soirée, un grand tube acid de Random XS « Give Your Body » (https://www.youtube.com/watch?v=59l6XjgAhXY). Une phrase qui résume finalement bien l’esprit de la soirée.
Manu Le Malin, Rave, Aqualand de Gif-sur-Yvette, 1992
Une fameuse rave organisée dans un parc aquatique, l’Aqualand de Gif-sur-Yvette en Essonne, une fête incroyable, où les ravers, en maillot de bain, étaient complètement livrés à eux-mêmes. Il s’agit d’une photo du torse du DJ, Manu Le Malin, dont je m’amusais alors à photographier l’évolution de ses tatouages. Ici, on voit très bien que les os sont encore à peine dessinés. Cette image témoigne bien de la manière dont je procédais. La photo a été réalisée à l’aide d’un appareil de poche à trois balles, un pocket jetable. Souvent, je ne regardais pas dans l’objectif, même quand je prenais en photo les DJ. Je préférais les regarder dans les yeux, histoire de créer un contact plus humain avec eux, de provoquer un sourire, quelque chose de plus amical. Je n’ai jamais aimé faire poser quelqu’un dans une fête. J’aime le cadrage de cette image, peut-être un peu involontaire. Il ne s’agissait pas de faire des photos n’importe comment mais plutôt furtivement, à la volée. Cette méthode permet de découvrir d’autres choses, d’autres atmosphères, d’autres détails que l’on n’aurait pas pris en compte si l’image avait été réalisée de manière traditionnelle. Et puis c’est intéressant de voir pour une fois un DJ hors de son contexte habituel, un DJ qui danse et qui participe vraiment à la fête.
Rave, Esplanade du Musée d’Art Moderne, Paris, 1993
Il s’agissait d’une très belle rave organisée pour la fête de la musique, entre le Musée d’Art Moderne et le Palais de Tokyo, avec Pacman, Djul’z et John Kelly aux platines. Comme pour l’image précédente, il s’agit d’une photo étrangement cadrée et composée, prise à la volée. À gauche, ce type au premier plan qui a l’air très déterminé, qui transpire dans son short, et tient son poing serré contre son cœur. Au centre, un type habillé de manière typique pour l’époque, c’est-à-dire assez cheap et dérisoire, avec son t-shirt orné d’un 69 réalisé à l’aide de bouts de scotch. Son crâne rasé est comme surmonté d’une touffe, en fait la cime d’un arbre que l’on devine au dernier plan. À droite, le sifflet d’un autre raveur se balance et rentre dans le cadre. Enfin, une poussière s’est glissée sur cette image, une tache en forme de mouche qui vient sans doute du fait que mes diapos ont été transportées à droite et à gauche depuis des années. J’ai toujours exposé cette image ainsi. J’aime ce type d’imprévu. Je prends toujours en compte le hasard dans mes images.
Raveuse dans un lieu secret, Paris, 1992
Je dois bien avouer que cette image n’est pas si bien cadrée, mais je l’aime pour son arrière-plan, cette relecture un peu naïve, Goa et fluo de Kandinsky. On trouvait souvent ce genre de tentures un peu improbables dans ces fêtes. Il s’agit à nouveau d’une rave organisée à Gif-sur-Yvette, dans une célèbre maison sur pilotis [« la maison de l’utopie » de l’architecte Marc Held]. Mais j’ai un peu tout oublié. Je ne sais même pas comment je me suis retrouvé là-bas. C’est une image légère, je crois que cette jeune fille était spécialement déguisée pour l’occasion. J’aime bien la texture de cette image, un grain un peu low-fi que l’on obtient à l’aide de petits appareils. Dans l’intimité avec les DJ et les musiciens, j’utilisais par contre du matériel haut de gamme. Je prenais des images en macro, en très gros plan, des parties très nettes, très cadrées, centrées sur un détail de la personne, par exemple un piercing d’Ivan Smagghe ou les cicatrices d’Arnaud Rebotini, j’aimais pratiquer une sorte de radioscopie de leur corps. Bien souvent, les DJ de l’époque n’aimaient pas être frontalement pris en photo, comme c’était d’usage dans le rock. Ils appréciaient que je puisse jouer sur un autre registre. Ils n’aimaient pas se livrer, c’était je crois des gens très humbles, des gens normaux encore à l'époque.
Jeff Mills, Rave à l’Abbaye Royale du Moncel, 1993
Une image réalisée pour le magazine Coda, lors de la première venue à Paris de Jeff Mills, à nouveau dans un lieu incroyable, un cloître, lors d’une rave organisée par Radio FG, où jouaient aussi Pacman, L’Aquarium, Didier Sinclair, Sonic, Liza N’Eliaz et Radiomentale. On voit les deux longues mains de Jeff Mills, c’est une image qui permet d’imaginer sa dextérité, il enchaînait un nouveau disque toutes les deux minutes. La photo est en noir et blanc parce que les premiers numéros de Coda étaient ainsi. Même si les fêtes étaient très colorées, je partais parfois avec une simple pellicule de noir et blanc. Ça me permettait de rester sur de beaux grains. C’est réalisé avec un appareil professionnel, sans flash (je n’en utilisais quasiment jamais), j’adore les différentes textures de l’image, la peau de Jeff, son sweat-shirt… Au second plan, on perçoit une personne qui filme la scène, et comme une coiffe, un fantôme, une aura qui se dessine au-dessus de la tête du DJ. Et puis à gauche, deux yeux de loup, deux pupilles lumineuses. J’aime ces choses énigmatiques qui viennent se greffer à ce type d’image. Et puis, le temps semble suspendu, c’est comme si Jeff Mills parvenait à jouer sans poser les mains sur les disques. C’était un set incroyable, tout le monde était autour de lui. Au cours de ces fêtes, j’ai toujours aimé cette proximité, à taille humaine, entre le public et les DJ. Je me demande parfois si les gens se rendaient compte qu’ils vivaient une époque de folie ? Personnellement, j’en avais bien conscience.