Retour sur la tendance des reprises dans le rap français !
© Red Bull
Musique

Rap français et reprises : le combo gagnant

Entre classiques de la chanson française et tubes de pop internationale, retour sur la tendance des reprises dans le rap français.
Écrit par Genono
Temps de lecture estimé : 14 minutesPublié le
Pendant de nombreuses années, le rap a puisé une partie de son inspiration dans la chanson française, la variété ou la pop internationales. Depuis le début des années 1990, les samples, ces extraits musicaux récupérés au sein d’enregistrements existants, ont en effet constitué l’un des éléments les plus importants de la frange musicale de la culture hip-hop. Depuis, le rap français a franchi une étape supplémentaire en ne reprenant plus seulement des boucles instrumentales, mais bien des éléments complets des morceaux d’origine, comme la mélodie ou le refrain. Les succès phénoménaux de titres comme « Ne reviens pas » (Gradur et Heuss L’Enfoiré) ou « Folie » (Jul) ont prouvé que les recettes de titres vieux de plusieurs décennies étaient toujours efficaces aujourd’hui.
La réception de ces reprises est ambivalente. D’un côté, les chiffres réalisés par ces singles indiquent que le public aime et plébiscite même cette tendance ; de l’autre, l’abondance des reprises peut être vue comme symptomatique d’une certaine absence de créativité. Quoi qu’il en soit, les rappeurs s’y retrouvent, d’autant que, contrairement aux samples qui impliquent généralement des batailles légales avec les ayants droit des titres originaux, il n’y a rien à demander à personne pour effectuer une reprise. Sur le plan juridique, il ne s’agit en effet la majorité du temps que d’une interpolation : une méthode qui consiste à rejouer des éléments du morceau de base, sans les reprendre directement. Entre classiques de la chanson française et tubes de pop internationale, on fait le point sur cette tendance des reprises dans le rap français.

Les premières reprises : entre sampling et inspiration

Beaucoup moins décomplexé qu’à l’heure actuelle, le rap français a longtemps hésité avant de flirter avec la variété ou la pop. Dans les années 1990, les artistes qui s’approchaient trop près de la ligne séparant le rap et les genres musicaux plus mainstream étaient alors rapidement catalogués et ostracisés par une partie du public, accusés d’avoir vendu leur âme. Dans ce contexte, oser reprendre des mélodies de tubes grand public était délicat. La frontière entre sample et reprise est alors encore assez floue : en 1993, on a tendance à considérer « Nouveau Western » de MC Solaar comme une reprise de Serge Gainsbourg alors qu’il n’en reprend qu’une boucle, et, éventuellement, le décor ouest-américain. L’utilisation des samples dans la production rap francophone n’est pas encore comprise par tous les auditeurs, en particulier par ceux qui sont complètement étrangers à cette culture.
Contrairement à la reprise ou à l’extrapolation, dont le but est de reproduire un rythme ou une mélodie sans transformation, le sample consiste à piocher des éléments dans une œuvre existante pour les réutiliser au sein d’un nouvel ensemble musical. La pratique n’est pas née avec le rap : dans les années 1960, les Beatles utilisaient déjà des boucles instrumentales. La technique permet par ailleurs d’élargir le champ des possibles : on peut évidemment sampler des tubes mais aussi des œuvres plus inattendues, comme de la musique classique (« Thats My People » du Suprême NTM est construit sur un sample de Chopin), ou des bandes originales de mangas (les exemples sont nombreux, le plus emblématique reste « Avertisseurs » de Lunatic qui utilise le thème de Ken le Survivant).
La chanson française fait évidemment partie des principales ressources de la production rap. Certains samples sont suffisamment triturés pour ne plus être reconnaissables, d’autres sont des réutilisations directes d’une boucle qui ne laisse aucune place au doute : on pense par exemple à « Pitbull » (Booba) ou « On fait les choses » (Neg’ Marrons, Mystik, Rohff et Pit Baccardi) qui reprennent respectivement « Mistral gagnant » (Renaud) et « Les étrangers » (Léo Ferré). Au fil des années, la distinction entre sample et reprise devient de plus en plus marquée. Si le sample permettait au rap de revendiquer ses influences sans les mettre en avant trop directement, certains n’hésitent plus à assumer pleinement leurs références. En 1999, Ärsenik, Stomy Bugsy et Jane Fostin prouvent que les mentalités sont en train d’évoluer en reprenant le refrain de Michel Polnareff sur son célèbre « On ira tous au Paradis » pour en faire le titre « Tous au paradis ».
À la fin des années 1990 et au début des années 2000, les singles de rappeurs s’aventurant ouvertement sur le terrain des reprises étaient majoritairement l’œuvre d’artistes assumant pleinement leur rupture avec le reste de la scène rap. En 1999, Manau réalise l’un des plus gros succès de l’histoire du rap en France en reprenant des chansons traditionnelles bretonnes. La démocratisation du rap, devenu l’un des genres musicaux les plus vendeurs auprès des jeunes générations, pousse alors les producteurs et les maisons de disques à viser toujours plus large. À la même période (2000), Yannick, ancien membre de la Mafia Trece, vend 1,5 million de singles avec son tube « Ces soirées-là », une reprise de Claude François.
Beaucoup hésitent encore entre reprise et sample. Gomez et Dubois, personnages fictifs interprétés par Faf Larage et Eben, connaissent par exemple le succès avec « Hôtel Commissariat » en 2003 dont le refrain rejouait la mélodie du classique des Eagles, groupe de rock américain, « Hôtel California ». La même année, Diomay et Loko livrent « Bang Bang », un titre à la frontière entre le sample, l’hommage et la reprise de Nancy Sinatra. Même chose quand l’Unité de feu, groupe composé d’Alkpote et Katana, livre « Mourir, cela n’est rien » : le refrain fait intervenir la voix de Jacques Brel extraite du titre « Vieillir », sans pour autant reprendre son air ou sa mélodie.
Jusqu’à la première moitié des années 2010, cet équilibre précaire entre sample très explicite et reprise non assumée se poursuit. Les exemples sont nombreux, comme Lino et son utilisation inattendue mais très directe du refrain du titre des Choristes, « Vois sur ton chemin ». En 2014, sur le titre « Libre », Zekwe Ramos reprend « Free » de la chanteuse américaine Ultra Nate, un single house/dance-pop très populaire en 1997. Le rappeur-compositeur hésite lui-même quand il s’agit de définir son travail, évoquant d’abord un sample, puis se corrigeant : « c’est une espèce de reprise, finalement ». Un an plus tard, le groupe Butter Bullets reprend Plastic Bertrand, quasiment à l’identique et en gardant le même titre, « Tout petit. La planète » signe que le rap français sait puiser très loin des références attendues.

Jul et la réhabilitation des reprises

À partir de 2015, le rap français évolue considérablement, assumant de plus en plus son statut de musique populaire. Écrire des titres légers aux mélodies entêtantes n’est plus considéré comme une trahison à l’esprit du hip-hop. Jul est l’un des instigateurs des évolutions du rap français : en accélérant le BPM de ses morceaux et en misant beaucoup sur ses mélodies sous Auto-Tune, il impose quasiment à lui seul un nouveau type de sonorités, désormais très typiques de la scène marseillaise. Dès 2014, sur son tout premier album, il reprend déjà « Freed from Desire », single international de l’italienne Gala qui a cartonné en 1996. Les réactions sont très partagées, entre fans convaincus par le procédé et auditeurs horrifiés par les rappeurs de la nouvelle génération.
Cependant, grâce en particulier au succès de sa version de « Barbie Girl » du groupe dano-norvégien Aqua intitulée « My World », c’est justement Jul qui parvient à donner du sens et du crédit à la notion de reprise. Le titre provoque encore une fois des critiques assassines tout en devenant l’un des plus populaires de l’année 2016, prouvant par les chiffres que reprendre un tube catchy des années 1990 est une solution efficace. Fait curieux, des artistes moins exposés, les Suisses Di-Meh, Rico, Slimka et Danitsa, reprennent « Barbie Girl » la même année, avec une démarche artistique différente, ne cherchant pas à en faire un tube populaire mais bien à jouer sur le décalage entre ce tube cotonneux et l’ambiance plus lourde de leur morceau.
Jul s’en donne alors à cœur joie en enchaînant les interpolations des titres qui ont marqué sa jeunesse d’auditeur : après « Freed from Desire » et « Barbie Girl », il reprend également « Thong Song » (Sisqo), « Paroles, Paroles » (Alain Delon et Dalida), « Nuit de folie » (Début de soirée), « Le mendiant de l’amour » (Enrico Macias), « Beat it » (Michael Jackson) ou encore « Les démons de minuit » (Émile et Images). S’il n’est pas le seul à entreprendre ce genre de démarche, le Marseillais est celui qui réussit le mieux dans son entreprise de réhabilitation de titres pop ou de pure variété. Malgré les moqueries du début, l’adhésion populaire qu’il a su créer a poussé les plus réticents, auditeurs ou rappeurs, à réévaluer le phénomène. Dans ce contexte, les artistes les plus décomplexés sur le plan artistique hésitent de moins en moins à fouiller dans les archives du Top 50.

L’ère des reprises

Depuis 2015, de l’Auto-Tune a coulé sous les ponts et plus rien ne s’oppose aujourd’hui à des reprises de tubes internationaux. Les prises de risque payantes de Jul ont ouvert la voie à quantité d’autres artistes, aux intentions plus ou moins artistiques. Certains rendent des hommages appuyés à des chanteurs ou chanteuses qui ont marqué leur vie : c’est par exemple le cas de Soolking avec le titre « Dalida », lui qui a écouté « Paroles, Paroles » pendant toute son enfance. Dans ce genre de cas, la reprise fait sens, le chanteur étant lié, dans son histoire personnelle, au morceau qu’il reprend.
Dans un genre très différent, le remix de « Dale Don Dale » (Don Omar) par Soso Maness et Gims sur le titre « Toute la noche » s’explique par l’histoire personnelle du Marseillais : il a, pendant une période de sa vie, écumé le monde de la nuit et des clubs, et s’est donc énormément ambiancé sur ce gros hit reggaeton. D’ailleurs, ce morceau du Portoricain de 2003 est lui-même une reprise d’un chanteur colombien datant de 1989.
D’autres reprises semblent en revanche être dictées par un élan moins sentimental. Quand Gims, Vitaa, Dadju et Slimane reprennent « Bella Ciao » en pleine hype de la série « La cfasa de Papel », ou quand Gradur et Heuss L’Enfoiré vont chercher « Blue (Da Ba Dee) », un tube d’eurodance du groupe italien Eiffel 65 sorti il y a vingt ans, on comprend que les motivations sont claires : réaliser un hit et exploser les compteurs. La démarche est visiblement la bonne puisque ces reprises assumées sont couronnées de succès à chaque fois.
Chez les auditeurs, deux sentiments coexistent à l’écoute de ces titres. Du côté des plus jeunes, on découvre des mélodies entêtantes, efficaces, avec une forme modernisée. Dans la musique, ce qui était efficace il y a deux ou trois décennies, l’est toujours aujourd’hui, pour des raisons simples : les accroches étant les mêmes, elles provoquent les mêmes stimuli sur le plan cognitif et émotionnel. Si un refrain restait en tête en 1995, il aura le même effet en 2021, même si les paroles ne sont plus les mêmes ou que les instruments ont changé.
Du côté des auditeurs plus âgés, le sentiment de nostalgie est fort. Même si les titres originaux sont parfois vus comme ringards ou ridicules, ils n’en restent pas moins liés dans l’imaginaire collectif à une époque. Personne n’assumera jamais vraiment avoir aimé « Barbie Girl » ou « Les démons de minuit », mais dans l’esprit de chacun, ces chansons renvoient à une période de sa vie. Même si vous étiez féru de Time Bomb et la Fonky Family en 1997, vous avez forcément entendu ces chansons à la radio, en soirée ou sur les chaînes musicales. L’air du refrain est ancré dans votre inconscient, que vous le voulez ou non, et reste lié aux souvenirs que vous avez de cette période de votre vie. Les reprises de « All Thats she wants » (Ace of Base) par Zaho et Naps ou de « I Need a Girl part. 2 » (P. Diddy eat. Loon, Ginuwine & Mario Winans) par L’Algérino et Franglish s’inscrivent dans le prolongement de cette idée.
Booba l’a bien compris : en reprenant « Barbie Girl » cinq ans après Jul, il a réalisé l’un de ses plus gros cartons récents avec « Ratpi World ». Conforté dans sa démarche par les chiffres convaincants de cette reprise, il a dévoilé au début de l’été l’extrait d’une reprise très personnelle de « Ella, elle l’a » de France Gall. Entendre l’auteur de « Temps mort » sur ce type de sonorités a bien évidemment surpris les auditeurs, mais le rap français est de plus en plus enclin à s’aventurer sur des sentiers inattendus. Quand Ninho et Vegedream se sont inspirés de la mélodie de « Vois sur ton chemin » pour la transformer en « Elle est bonne sa mère », toutes les limites étaient déjà allègrement franchies. Derrière eux, on a ainsi vu Hornet la Frappe reprendre un extrait de la comédie musicale Roméo et Juliette (« Les rois du monde ») pour le titre « Plus fort » ou encore RK et Vladimir Cauchemar puiser dans le répertoire de Christophe Willem pour « Bloccc ».
La notion de reprise est si bien installée que le rap français peut désormais puiser dans son propre répertoire, suivant l’exemple de la chanson française. Comme Dany Brillant reprenant Aznavour ou Jenifer chantant les tubes de France Gall, les rappeurs français n’hésitent plus à chercher l’inspiration dans la discographie des rappeurs des générations précédentes. Le répertoire rap/rnb français est suffisamment large aujourd’hui pour que les reprises abondent. Dernièrement, Dinos et Damso ont par exemple dévoilé « Du mal à te dire », leur propre version du titre de Pearl, « Des choses à te dire », qui ne date que de 2004. L’exemple le plus éloquent est celui du single du Saïan Supa Crew, « Angela », qui a été repris coup sur coup par Hatik, puis par le duo Dabs et Maes. Les réactions du groupe sont partagées : Sir Samuel se dit « honoré » et va même chanter le morceau original en live devant Hatik pendant l’émission « Le QG ». Vicelow, en revanche, est beaucoup plus mitigé, comme en témoigne sa réaction chez Yard : « Angela est devenue un standard, ce qui fait que je ne prends plus personnellement ces micro-reprises, je le prends ni bien ni mal en fait, presque dans l’indifférence ». En 2013, il s’était insurgé contre une autre reprise de ce classique, par Zifou et Jessy Matador, qu’il avait considéré comme « un véritable massacre ».
Parfaitement installée dans le paysage rap français et dans l’esprit des auditeurs, la tendance des reprises de hits populaires a prouvé son efficacité de nombreuses fois. Reste à savoir si le public s’en lassera ou si le phénomène aura un impact durable. Certaines tendances ont en effet disparu aussi vite qu’elles étaient arrivées, tandis que d’autres ont fini par s’intégrer de façon définitive aux éléments indissociables du genre (l’Auto-Tune, les beats trap). L’aspect opportuniste de certaines reprises peut lasser mais certains artistes s’avèrent suffisamment inventifs pour rendre leur démarche pertinente d’un point de vue artistique. Si le rap souhaite continuer dans cette voie, le répertoire de la variété française, de la pop internationale et des musiques populaires traditionnelles est suffisamment large pour être exploité pendant encore quelques décennies.