État des lieux des descentes des plus hauts sommets à ski : Le skieur freeride Johnny Collinson.
© Nic Alegre/Red Bull Content Pool
Escalade

L'autre conquête des sommets

Les 14 plus hautes montagnes du monde ont été gravies, mais toutes n'ont pas encore été descendues à ski. Un manque que l'élite n'a jamais tenté de combler aussi vite qu'aujourd'hui. État des lieux.
Écrit par François Blet
Temps de lecture estimé : 5 minutesPublished on
Il aura fallu 195 chinois pour venir à bout du dernier titan. Enfin, 185 pour monter une véritable ville artificielle sur les pentes du Shishapangma, et 10 pour atteindre son sommet. Reste que le 2 mai 1964, cette armée d’alpinistes met fin à un grand chapitre de l’histoire de l’alpinisme : la conquête des 14 sommets de plus de 8000 mètres. Heureusement, l’humanité est pleine de ressources et se lance quasi-immédiatement dans la même course, mais dans l’autre sens. Dorénavant, il s’agira de tous les descendre à skis. Un challenge visiblement plus ambitieux, puisque si 14 petites années ont suffi pour les grimper, certains monstres n’ont toujours pas été dévalés à ce jour. On revient sur leur histoire, dans les heures qui suivent la disparition de Davo Karnicar, le premier homme à avoir descendu l'Everest sur des spatules, en 2000.

1 minutes

La vidéo de la première descente à skis du K2 en POV

Regardez la vidéo de la descente en ski du K2 d'Andrzej Bargiel en caméra embarquée. Andrzej Bargiel est devenu le premier homme à dévaler sur des skis le K2, la deuxième plus haute montagne du monde.

Sylvain a d’ailleurs raison d’insister sur son statut. Parce que comme l’affirme le français Medhi Bidault, qui a descendu le Cho Yu en 2007, « Les 8000, c’est surtout une question de prestige. En fait, on peut trouver des descentes plus techniques en allant plus bas. » Pour le skieur de Chamonix, qui a récemment passé ses diplômes de guide de haute-montagne, la difficulté est ailleurs : « Ce qui est compliqué, avec ces sommets c’est de rassembler deux facteurs principaux : de bonnes conditions météo, parce que les montagnes sont parfois grimpables mais pas descendables, mais aussi un bon état physique. Au-delà de 7000, on est dans la zone de la mort. Après l’ascension, tu n’as pas toujours les moyens de skier derrière. » D’autant plus que comme le disait récemment Adrian Ballinger (le premier homme à avoir descendu le Manaslu) au site Outside : « Cette forme de ski en altitude est totalement épuisante. Moi, si je ne suis pas plié en quatre et que je n’ai pas envie de vomir dans mon masque à oxygène après 5 virages au-dessus de 8000 mètres, je suis hyper-content. Penser que tu as fait la moitié du chemin en arrivant au sommet est un cliché. »
Mais ce n’est pas tout. Au-delà d’un gros investissement temporel et financier (« Il faut sortir beaucoup d’argent pour avoir le droit d’essayer de grimper, et tu bloques parfois un automne entier pour skier deux heures »), Medhi Bidault n’oublie pas d’ajouter que le ski de pentes raides exige aussi une double-casquette : « Ce n’est pas vraiment du freeride. Quand on tente des 8000, il faut maîtriser toutes les techniques d’alpinisme. Pour grimper, mais aussi pour descendre. On skie ce qui est skiable, mais il faut parfois déchausser pour passer des ressauts de glace en rappel. »
Seulement, tout ça ne nous explique pas pourquoi, depuis quelques temps, les records tombent et les tentatives se multiplient. Les succès de Bargiel et des deux américains cachent des dizaines d’échecs récents, comme ceux des russes Vitaly Lazo et Anton Pugovkin sur l’Annapurna, ou de Ballinger sur le Lhotse. « Déjà on maitrise mieux les fenêtres météo qu’avant poursuit Bidault. Et puis, l’équipement s’est amélioré, et les skieurs actuels sont peut-être plus audacieux. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes de plus en plus nombreux à skier très haut. » Peut-être aussi parce que, comme le disait aussi Sylvain Saudan au Temps, les skieurs extrêmes d’aujourd’hui sont « des athlètes, des gymnastes, ce que je n’étais pas. Ils font des sauts merveilleux et ont un contrôle en l’air extraordinaire avec leurs skis. »
Quoi qu’il en soit, de nombreux sommets du top 14 attendent encore leur première descente. C’est le cas du Kangchenjunga, du Nanga Parbat, du Makalu et du Dhaulagiri, auquel sont en train de s’attaquer le russe Sergey Baranov et l’allemand Herbert Hellmuth. L’Annapurna, lui, a théoriquement abdiqué face aux slovènes Andrej et Davo Karnicar en 1995, mais certains doutent encore qu’ils soient réellement partis du sommet. C’est peut-être pour ça que Medhi y tentera bientôt sa chance: « Je vais d’abord y faire du repérage, mais j’ai des projets en tête. Et je ne suis pas le seul. Là, on entre dans la meilleure époque pour les descentes. Il va y avoir des surprises. » Et, on l’espère, uniquement des bonnes.