Décryptage de quelques thèmes centraux qui façonnent l’univers de Damso
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Musique

Damso, un rappeur tout en nuances

À l’occasion de la sortie de « QALF Infinity », décryptage de quelques thèmes centraux qui façonnent l’univers de Damso : le Congo, l’amour, l’indépendance, la paternité, la mort…
Écrit par Maxime Delcourt
Temps de lecture estimé : 15 minutesPublished on
La sortie de « QALF Infinity » est venue rappeler à quel point la musique de Damso est profonde, mystérieuse et riche en propositions inédites. L’occasion de décrypter les thèmes qui habitent l’œuvre d’un rappeur ambigu et complexe, capable de multiplier les sous-textes, et de poser un regard cru sur l’être humain, ses vices et ses vertus.

En connexion avec le Congo

Pour comprendre pleinement Damso, son regard désabusé et ses failles jamais vraiment refermées, le mieux est encore de remonter à son enfance au Congo. C’est là, au cœur des années 1990, que William Kalubi connaît l’horreur d’un pays alors plongé dans la guerre civile. Celle qu’il finit par fuir au début des années 2000, à 9 ans, afin de rejoindre sa mère, ses frères et ses sœurs partis en Belgique ; celle qui l’éloigne de son père, resté au pays ; celle, enfin, qu’il n’a eu de cesse de raconter dans ses textes, comme pour se libérer d’un poids trop lourd à porter sur ses jeunes épaules : « Les tirs de kalash m’empêchaient de rêver » (« Graine sablier ») ; « Tue tout le monde même les femmes enceintes » (« Exutoire ») ; « Oh Kin la belle, c’qu’ils te font me fait beaucoup de peine » (« K. Kin la belle »).
Si le propos est meurtri, et lui permet bien souvent de dénoncer le racisme et l’isolement subi au cours de sa vie, Damso a également appris avec le temps à penser autrement sa relation avec le Congo. Qu’il s’inspire de sonorités locales (« Même issue », « Fais ça bien », les dernières notes de « Intro », etc.), qu’il invite Fally Ipupa ou qu’il chante en lingala (« Pour l’argent »), l’idée est à chaque fois de rester connecté à ses origines, de souligner aussi ce qui l’a incité à mener une vie de « Débrouillard ». Le documentaire, « Kin, tout est vie », tourné à Kinshasa et mis en ligne l’année dernière, en est l’ultime preuve. On comprend alors que Damso souhaite désormais mener des projets sur place, aller à la rencontre d’un public fidèle, à qui il souhaite rendre la pareille. Le fait que « QALF » ait été annoncé via des panneaux publicitaires dans les rues de Kinshasa ne dit pas autre chose.

50 nuances de « nwaar »

« L’amour marchera que si on m’enlève ma troisième jambe/Je marche dans l’ombre, les gros culs me servent de lumière / Je te perds de vue à force de te prendre par derrière. » Dès l’ouverture de sa première mixtape, « Salle d’attente », publiée en 2014, Damso se veut clair quant à ses intentions : il est là pour faire du sale avec la gent féminine, de préférence dans des positions inédites. C’est même devenu un automatisme au sein de sa discographie : à chaque banger, il s’agit pour lui d’en dire plus sur son sexe que sur ses sentiments, quitte à frôler l’indicible par instants. C’était déjà le cas en 2015 sur « Pinocchio », le morceau qui l’a fait changer de dimension et sur lequel il se voulait percutant : « Hey pute on est où là ? / J’te baise comme une chienne pourtant tu portes le foulard ». Ça l’est de nouveau aujourd’hui avec « Π. VANTABLACK », un morceau rêche, parfois graveleux, le constat terrifié et terrifiant de la violence des relations amoureuses en même temps qu’un exemple hyperbolique de ses possibles conséquences.
Le nwaar, chez Damso, ne résume toutefois pas à un alignement facile de propos iniques, puisé dans un dictionnaire fait de sexe, de shit et de tise. C’est aussi un moyen de pointer du doigt son mode de vie destructeur, obnubilé par l’argent (« Argent propre et sale nous prenons ») et les récits crapuleux (« J’aime la violence et voir le sang qui coule »). C’est surtout un état d’esprit, une esthétique que l’on retrouve sur chacune de ses pochettes, toujours très sombres. À l’exception de celle de « QALF Infinity », qui accueille pour la première fois d’autres couleurs. Reste à savoir si celles-ci symbolisent simplement une parenthèse ou si elles annoncent des lendemains heureux.

La maladie d’amour

À première vue, on pourrait penser que Damso ne cherche qu’à enchaîner les conquêtes sexuelles, simplement dans l’idée d’assouvir ses pulsions et de pouvoir donner vie à des morceaux complaisants au sexe. Certains titres, on ne va pas se mentir, trahissent une telle velléité. Il suffit pourtant de tendre une oreille attentive à ses différents morceaux pour comprendre que Dems se donne bien souvent le mauvais rôle. C’est le cas dans « Amnésie », où il narre le suicide d’une jeune femme visiblement incapable de se remettre de la rupture avec le rappeur. C’est le cas également de « Θ. Macarena », où il ne masque rien de ses sentiments contradictoires, partagés entre amour et haine, indifférence et jalousie, le temps d’un storytelling centré autour d’un triangle amoureux.
Autant dire que les exemples abondent et que Damso n’en a visiblement pas fini avec cet entre-deux. On parle tout de même d’un artiste capable de nommer un de ses titres « SENTIMENTAL » avant de confesser avoir le « cœur en miettes ». On parle aussi d’un rappeur qui se disait « tombé love » sur « QALF », avant de le découvrir, à peine huit mois plus tard, à nouveau complexe, plus solitaire et attiré par les autres femmes que foncièrement prêt à être heureux en amour. « Son vagin ne m’fait plus rien, son derrière ne fait plus effet / Oh, j’suis si triste. » Au moins, tout est dit.

« C’est bandant d’être indépendant »

« Fuck les ondes hertziennes, viens retrouver mon flow sur OKLM Radio. » En 2016, Damso profite d’un morceau présent sur « Batterie faible » (« QuedelaVie ») pour affirmer son indépendance, en même temps qu’une certaine hostilité envers les grandes radios – pas à un paradoxe près, le Bruxellois a fini par donner des interviews sur les plateaux de Skyrock ou France Inter. À l’époque, Damso est signé chez 92i, le label de Booba, distribué par la major Capitol. L’indépendance n’est donc pas totalement réelle, et il ne s’est pas gêné de le rappeler depuis la fin de son contrat, suite à la publication de « Lithopédion » en 2018. « Les maisons de disques sont des salopes, c’pour ça qu’elles font des avances », rappe-t-il sur « Tricheur », sa collaboration avec Nekfeu. Même constat sur « QALF Infinity » : « En vrai, ne signe pas en maison, sauf si t’es seul et à la rue ».
Si la réalité est probablement moins manichéenne, force est de constater que Damso semble plus que jamais maître de sa musique, de la façon dont il la distribue (en dernière minute, un mercredi soir, à la suite d’annonces absconses sur les réseaux sociaux) et dont il la produit, aux côtés d’une équipe resserrée de producteurs (Prinzly, Ponko, Jules Fradet, Ikaz Boi, voire même le poppeux Saint DX) qui l’encouragent à aller vers des sonorités toujours plus surprenantes, aux confins de la pop 80’s, du reggae ou du jazz.

Une musicalité toujours plus prononcée

Depuis « Γ. Mosaïque solitaire », on savait Damso à l’aise au sein de ces mélodies imprévisibles, aux structures mouvantes, qui se stoppent à tout moment pour dévoiler d’autres notes, d’autres textures, d’autres BPM. Ces derniers mois, c’est même clairement devenu une obsession. À l’image de « Deux toiles de mer », scindé en deux parties grâce à la voix de son fils, extraite d’un message vocal. À l’image également de ce qu’il se passe sur « QALF Infinity » où Damso multiplie les morceaux à tiroirs, riches de deux ou trois beats. Tout se passe en fait comme si Ponko, Prinzly, Ikaz Boi et les autres producteurs travaillaient en studio à la manière des free-jazzmen, en totale improvisation, prêts à faire confiance à la moindre inspiration et à accumuler les idées au sein d’un même morceau. Pensons, par exemple, à « Φ. THEVIE RADIO », « Ψ. PASSION » ou « Σ. MOROSE » et son solo de saxo placé en conclusion : on tient là trois productions totalement libres qui empruntent des itinéraires inédits et témoignent d’une véritable direction artistique, contrebalancée en permanence par l’utilisation de guitares pop/rock, de percussions héroïques ou de claviers synthétiques.

Le mystère des lettres grecques

Derrière la puissance de sa musique et la profondeur de certains de ses textes, Damso, c’est aussi un savant sens de l’emballage. La présence de lettres grecques sur « Ipséité » en atteste : ce qui chez beaucoup d’autres artistes ne serait qu’un vulgaire gadget marketing devient chez Damso la source d’une véritable mythologie, apte à faire fantasmer ses fans, jamais avares en théories plus ou moins plausibles quant à la signification de telle ou telle lettre. Damso, lui, jure qu’elles ont toutes une signification, de même qu’il prétend avoir prévu depuis longtemps les noms et les concepts de ses différents albums. De là à penser qu’il savait depuis le début de sa carrière qu’il bouclerait l’alphabet grec sur « QALF Infinity », il n’y a qu’un pas que l’on est en droit de franchir ou non. Ce qui est certain, c’est que le Bruxellois aime jouer avec les symboles (la présence du sigle de l’infini sur la pochette de son dernier album n’a rien de fortuite), de même qu’il a parfaitement conscience du personnage qu’il a réussi à créer ces dernières années, lui autorisant une certaine liberté dans sa démarche artistique. « J’m’invente une vie, j’m’invente une mort », lâche-t-il sur « Π. VANTABLACK », comme pour rappeler qu’il y a également une part de fiction au sein de ses textes.

Père et fils

Il y a toujours quelque chose de fascinant à suivre le développement d’un jeune artiste, à le voir évoluer, entrer pleinement dans l’âge adulte, avec toutes les interrogations et les positionnements que cela implique. Cette curiosité d’auditeur est encore plus intense quand elle concerne un artiste comme Damso, capable de glisser de multiples questions existentielles au sein de ses lyrics. En 2016, par exemple, on découvrait un homme inquiet d’être un mauvais exemple pour sa progéniture, on l’entendait s’interroger quant au possible chemin professionnel que pourrait prendre son fils (« Policier, peut-être tu seras / Que pourrais-je faire contre ça ? »). Depuis, le Bruxellois a répété à chaque interview à quel point la naissance de Lior avait changé sa perception des choses, comme pour souligner le chemin parcouru ces trois dernières années : « De peur d’être sobre à peur d’être papa, du chemin, j’en ai fait ».
Jamais hostile à l’idée d’évoquer son intimité, Dems a donc profité de ses deux derniers albums pour mettre son fils au centre de l’attention, via des prises de voix que l’on imagine sans mal être extraites de leur quotidien. Il est celui pour qui Damso souhaite « vivre un peu » et prendre du recul sur l’industrie, le mode de vie que cela implique. Celui qui l’incite à ne « pas faire les mêmes erreurs, mettre ma carrière avant l’amour ». Clairement, le fait d’être père semble l’avoir changé. Il le répète volontiers en interview, et nul doute que cette relation devrait donner naissance à d’autres morceaux à l’avenir.

Mama lova

Damso fait partie de ces gens persuadés qu’« il n’y a pas de meilleur abris que le ventre d’une mère ». Comme d’autres rappeurs avant lui – 2Pac, Kanye West et Nas aux États-Unis, Rohff et Oxmo Puccino en France –, le Belge a donc réservé certains de ses morceaux à celle qui lui a donné naissance. Une simple façon de dévoiler une sensibilité à même de l’extraire du stéréotype du mal viril, trop longtemps associé au hip-hop ? Peut-être. Mais nul doute que l’ambition de Damso soit toute autre. Tout ce qui l’importe, au fond, est de pouvoir tout dire, de documenter l’intime, de mettre sa trajectoire personnelle au service d’un récit possiblement universel. Ainsi, il n’y a rien d’étonnant à l’entendre s’épancher sur le coma de sa mère, sur sa volonté de reporter la sortie de « QALF » pour prendre soin d’elle, ni de lui dédier un morceau sur ce même album (« ROSE MARTHE’S LOVE »). Avec, toujours, cette forme de pudeur qui se distingue (« Maman, I love you, devant Dieu, même si j’dis jamais dans les yeux »), sans pour autant parvenir à masquer ce qui sous-tend sa discographie : une recherche permanente d’émotions, quitte à flirter par instants avec le torturé ou le malsain. À l’image de « Ξ. Une âme pour deux », dont le récit à la limite de l’inceste confirme l’ambivalence d’une plume oscillant en permanence entre la poésie la plus sensible et la pire noirceur.

La mort en fuite

La présence du mot « Infinity » dans le titre de son dernier album ne doit pas masquer ce qui semble animer Damso : la mort, cette inévitable fin qui l’incite à rapper des textes profondément mélancoliques, à tremper sa plume dans un quotidien visiblement désenchanté, tronqué car forcément conditionné par l’issue qui nous est réservée à tous. La tendance est perceptible chez d’autres rappeurs (Josman, Vald, Dinos, etc.) mais elle prend chez Damso des atours singuliers. Parce que le rappeur belge possède un tel sens de la dramaturgie que cela lui permet d’aborder des thèmes très lourds (le suicide sur « Amnésie ») ou philosophiques (« Ξ. Une âme pour deux »), sans jamais tomber dans l’exercice de style, ni dans la mélancolie surjouée.
Au sein de sa discographie, riche de cinq albums, nombreux sont les couplets à être hantés par la mort. Certains morceaux en portent même les stigmates dès leur intitulé : « Mort », sorti en 2016. Chez Damso, elle est tantôt source de motivation (« Faut croire en Dieu mais surtout croire en soi/Car, Dieu, la mort il ne la connaît »), tantôt source de questionnements intimes (« J’dis pas qu’j’ai choisi l’enfer mais comment/s’envoler au paradis avec un cœur de plomb ? »). Pour certains, nul doute qu’il ne s’agit là que de l’énième version de l’artiste maudit, obsédé par sa propre mort, la façon dont elle a fait de lui « son complice ». Pour d’autres, beaucoup plus nombreux, cela revient au contraire à jeter un serpent dans le jardin de la bien-pensance à travers des textes qui regardent la faucheuse droit dans les yeux (« J’crains plus ma vie que ma mort ») et concentrent en quelques phrases, quelques fulgurances, les tourments de l’âme humaine. Jusqu’à établir, y compris sur des mélodies enjouées, des constats irrémédiablement pessimistes : « Personne n’a déjà rêvé de naître ».

« La vie de star est un milieu carcéral de luxe. »

Damso a au moins un point commun avec Lomepal, Nekfeu, Vald ou même Orelsan. Il suffit d’écouter « Noir meilleur », « Baltringue », « Ψ. PASSION » ou encore « Ζ. Kietu » pour comprendre que lui aussi entretient un rapport ambigu avec le succès, laissant planer dans ses textes un état de grande confusion, la crainte d’être embarqué et broyé dans sa propre histoire. « Mon être est une société », rappe-t-il sur « QALF Infinity », probablement l’album où le Belge affiche le plus clairement ses contradictions. D’un côté, il remercie ses fans pour les revenus générés (« Merci pour la moula ») ; de l’autre, il s’abandonne à des confessions qui trahissent un artiste torturé, tiraillé entre son goût de l’argent et la déshumanisation que celui-ci semble engendrer (« Les bons moments sont rares dans la célébrité »).
C’est presque devenu un automatisme : à chaque egotrip, Damso prend le temps de s’attaquer aux opportunistes, à ceux qui veulent l’« emprisonner dans un selfie » et semblent plus intéressés par ce qu’il représente que par ce qu’il est réellement. Ce thème, il en a même fait l’un des fils rouges de « QALF Infinity ». Un instant, on l’entend rapper, la voix remplie de désillusions (« Tu m’aimes pour ce que je suis devenu donc tu m’aimes pour ce que je ne suis pas, t’es parti puis t’es revenu, les amis comme toi je n’en veux pas ») ; la seconde d’après, on le découvre toujours plus mal à l’aise quant aux affres de la célébrité : « Plus j’avance dans mon rang social / Et plus je recule dans ma vie sociale ».
Pourtant, il paraît indéniable que Damso n’a jamais souhaité mener une vie normale. Il n’a même jamais caché sa volonté de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir faire sa fête à n’importe quelle boutique de luxe : « J’veux pas de ça, perdre des sous pour des paires de seins/ Être père et mari, boss d’une PME, toucher 6 200 / Pour certains, c’est l’paradis, moi, j’veux pas refaire des vies/ J’veux vivre un truc inédit, genre Fifty, Jay Z, P. Diddy » (« Tueurs »). Traduction : l’ambition de Damso a toujours été de fuir les crédits de consommation, de « profiter de ses bénéfices » et de rajouter des diamants à sa chaine en or. Au passage, tant mieux pour les auditeurs si cela ne fait que renforcer un peu plus les paradoxes auxquels ils semblent constamment se confronter : entre ses envies de grandeur et l’incompréhension face à ce qui lui arrive, entre sa volonté de marquer l’histoire (« Le game, je vais lui niquer sa mère ») et le dégoût de l’industrie, entre ce qu’il imaginait être et ce qu’il est vraiment. Un « rappeur connu », certes, mais surtout « un être humain anonyme ».