« Ha, c’est ici qu’ils tournent Rap Jeu ? » Les voisins du studio d'enregistrement ne se doutaient pas que cet entrepôt anonyme d’Ivry-sur-Seine, à quelques encablures du périph', était devenu le nouveau repaire du rap français, qui s’y presse toutes les trois semaines pour répondre aux questions tordues de Mehdi Maïzi. Ce mercredi après-midi, une dizaine d’employés s’activent dans une ambiance détendue pour préparer le tournage des deux nouveaux numéros de Rap Jeu.
La directrice de production envoie au maquillage les deux rappeurs du 77 Uzi et ISK, qui se préparent à affronter la nouvelle star R&B Wejdene et son producteur Feuneu pour le premier épisode. Pour le second, le casting est composé de deux beatmakers Diias et Zeg P, et de deux rappeurs, Sifax, jeune pousse du label Affranchis, et son patron Fianso, qui débarque tout sourire, avec un petit drapeau algérien à la main. Le casting est l’affaire exclusive de Mehdi Maïzi, en train de papillonner entre les artistes et l’équipe technique, avec une vanne pour chacun. Le créateur du jeu gère la programmation en équilibrant stars et newcomers, sans les tester avant. « J’ai envie d'un casting large, qui regroupe différentes sensibilités et différents niveaux d'exposition. Évidemment, c’est mieux d’avoir des bons clients, comme Guizmo ou Fianso, qui amènent du punch sur le plateau. Mais pour nous, c’est aussi important d’avoir des artistes moins connus comme Ichon, Captaine Roshi ou Black D. »
Une fois l’affiche validée, l’émission part en écriture pour une semaine chez les deux auteurs, Yérim Sar et Ngiraan Fall. Sur le plateau, le premier, en robe de chambre, distribue les accessoires pour les jeux, tandis que le second joue l’arbitre, chargé de compter les points et de vérifier les réponses des invités. Autour d’eux, quatre caméras fixes et deux cadreurs. « On a dû mettre en place une configuration qui nous permet d’être réactifs » explique le réalisateur. « Rien ne peut nous échapper : on a plan large qui couvre tout le plateau et deux caméras volantes pour filmer les surprises ». Les surprises, ce sont généralement les invités qui quittent leur table, souvent pour protester ou pour une danse de victoire, et parfois pour étrangler l’animateur, comme Guizmo dans un épisode devenu mythique. « Au départ, mon idée était de faire un jeu bête et méchant façon Questions pour un champion », explique Mehdi. « Et puis le projet a évolué avec l'ambition de détourner les codes, de rendre le jeu bordélique. C’est clairement inspiré de Burger Quiz, même si, aujourd'hui, je trouve que le produit qu'on a est très différent. Mais le côté WTF vient de là. »
En restant très souple dans sa mécanique et en adaptant chaque émission au casting, Rap Jeu va même plus loin que Burger Quiz, avec un Mehdi Maïzi bienveillant qui glisse un indice ou oublie le chrono pour prolonger les meilleurs moments, laissant les rappeurs littéralement faire le show dans cette émission où il n’y a rien à gagner. À l’écran, ça donne des moments tragicomiques, comme Guizmo qui rate toutes les questions, même sur ses propres chansons. Au fil de l’émission, le rappeur laisse transparaître toute sa détresse, et en même temps, il reste dans la comédie. Et quand il part faire semblant d’étrangler Mehdi après un énième raté, l’animateur était aux anges : « C’était ce dont on rêvait : que le show devienne incontrôlable, que les artistes s'en emparent. C'était la première fois que ça partait vraiment en vrille sur le plateau. Les gens étaient inquiets, mais moi j'étais content. Je savais qu'on était en train de vivre un épisode fou. » Le retour de Guizmo pour sa revanche avec Soso Maness, dans un all stars contre Hatik et Zed, fait aussi partie des meilleurs épisodes de la série, avec des candidats survoltés qui ne tiennent pas en place. « Avec Guizmo, à chaque fois, tu sais qu'il va se passer quelque chose. Plus il y a de l’impro sur le plateau, plus on est contents du résultat, parce qu'on sait qu'on va avoir un bon montage », confirme le réalisateur plateau.
Et en cas de coup de mou sur le plateau, la production rattrape avec un montage très dynamique et souvent taquin. Les 45 minutes de tournage sont ainsi condensées en 20 minutes d’émission. « On s'arrange pour avoir une vanne toutes les cinq minutes » explique le réalisateur. « S’il n’y a pas de vanne à l'image, on en trouve une au montage. C'est une émission très produite. On a adopté les codes d'Internet et l’efficacité que YouTube a apportée. » Cela permet aussi de tenter des nouvelles choses sans prendre trop de risques. « Aujourd’hui, on a testé une nouvelle épreuve qui n'a pas fonctionné du tout » reprend Mehdi. « Mais ça va être rattrapé au montage. Un passage un peu mou sur le plateau va durer moins longtemps à l’écran. Ce n’est pas très grave, parce qu'on sait qu'on a les enchères ou Roland Gamos – un jeu où il faut citer des featurings entre artistes –, des épreuves qui marchent à chaque fois. »
C’est aussi au montage que Yérim Sar a snipé la fameuse réplique « Mais c’est qui IAM ? » de Koba LaD, passée inaperçue dans le feu de l’action lors du tournage du deuxième numéro. Renforcée par un bandeau moqueur, la réplique est devenue virale, contribuant au succès de l’émission. Avec 4,6 millions de vues, ce numéro est de loin le détenteur du record d’audience d’un programme qui dépasse régulièrement le million de vues. « Rap Jeu ne serait pas Rap Jeu sans Koba », estime Mehdi. Pour lui, c’est aussi ce genre de moments que vient chercher le public : « Les gens regardent pour voir leurs artistes préférés se marrer. Le jeu permet de les montrer sous une facette différente. On m'a déjà dit : je suis allé écouter un artiste après l’avoir vu dans Rap Jeu. » Rares d’ailleurs sont les rappeurs qui refusent de venir. « C’est une promo qui n'est pas une promo, si tu ne sais pas répondre à une question, Internet peut décider de t’afficher. Je comprends que ça puisse faire peur à certains. »
Pas à Fianso en tout cas, qui chauffe le plateau en incitant tout le monde à applaudir chaque intervention. Côté loges, les artistes prennent des nouvelles les uns des autres, et se découvrent parfois, comme l’ont fait le Parisien Guizmo et le Marseillais Soso Maness, devenus copains et désormais auteurs d’un titre en commun, « Enfumé ». Félicitant Feneu et Wejdene, Fianso est venu pour l’ambiance. Il estime que Rap Jeu représente « le côté suisse du rap français » : « Dans ce jeu, tout le monde parle de tout le monde. Il y a des mecs qui ne m'aiment pas forcément qui citent mon nom, moi j’en cite d'autres… Ici, on se fout des rivalités. »
Les joutes sont intellectuelles dans Rap Jeu, comme l’ont démontré Fianso et Zeg P durant une partie de Roland-Gamos mythique, chacun démontrant une impressionnante culture rap. « Rap Jeu, c’est beaucoup de blagues, mais on apprend aussi des choses » poursuit Mehdi. « On a montré qu'on pouvait rire du rap comme de n'importe quelle autre forme d'expression artistique mais ce show est un des seuls endroits où tu apprends des choses sur le rap. La mission, c'était aussi d'avoir un équilibre entre divertissement et culture. »
Rap Jeu glisse ainsi des petits bouillons de culture avec les « cartes puristes », des questions sur les classiques du hip-hop, ou les caméos de Yérim – journaliste cinéma avant de devenir spécialiste rap –, en robe de chambre sur un canapé où il raconte une anecdote liée à une question, du genre comment DMX a braqué une voiture à l’aéroport ou comment Salif a snobé le casting d’ « Un Prophète »… Les auteurs ne cachent d’ailleurs pas leur intention de pousser les invités à la performance. « Au début, on avait des épreuves qui étaient trop basées sur la répartie », se rappelle Ngiraan Fall. « Alors qu’aujourd’hui, on veut des mecs forts. Et on voit que les candidats aiment ça, on sent qu’ils ont envie de jouer. Je me souviens de l’émission avec Gradur, qui avait ramené son copain Nyda. On a découvert que Nyda était imprenable au Roland-Gamos, et contre toute attente, il avait un petit jeune en face, ZKR, qui avait du répondant. C'est une épreuve qui repose uniquement sur la culture rap de l'invité. Ça a duré 10 minutes, un bon record. Une grosse partie du public a trouvé ça incroyable. »
Avec ce format entre culture et divertissement, les blagues, les questions absurdes à la Burger Quiz (le fils d’Alain Chabat, Max, un des auteurs de Burger Quiz, est fan de l'émission) et les performances des invités, Rap Jeu a réuni depuis son lancement en mai 2019 une audience fidèle deux fois par mois sur YouTube, la plateforme idéale pour ce genre de programmes selon son créateur. « Souvent on me dit : ‘Il faudrait Rap Jeu à la télé. Mais je pense que ce serait une erreur. Les gens qui regardent la télé n'ont pas envie de regarder un truc sur le rap. On ne ferait pas d'audience et on serait déprogrammés au bout de trois mois. Le terrain de jeu du rap, c'est davantage Internet que les médias traditionnels. On est au bon endroit et dans une époque où le rap est beaucoup plus à l'aise avec d'autodérision. »
Suivie par une communauté de plusieurs centaines de milliers de spectateurs assidus qui n’hésitent jamais à donner leur avis en commentaire et à réclamer des castings impossibles comme PNL ou Booba vs Kaaris, l'émission réserve de nouvelles surprises pour la saison à venir et pourrait délocaliser ses tournages pour des spéciales Marseille ou Lyon par exemple. En attendant, sur le plateau, Fianso et Zeg P terminent l’épisode du jour en s’envoyant des noms de rappeurs à la figure, chacun démontrant une impressionnante culture rap sur un finish d’anthologie. Pour Mehdi Maïzi, l'affaire est entendue : c'est déjà son épisode préféré.