On le dit complexe, technique, et même carrément infernal. Suzuka fait partie de ces circuits mythiques que les pilotes vénèrent (ou adorent détester) depuis 1987. On balise donc 32 ans d’histoire et 5,807 km de circuit avec un tour de piste mémoriel en 6 arrêts clés.
Premiers virages : la vengeance d’Ayrton et le dépassement d’Iceman
« Perdre ainsi est dégueulasse. Nous n’étions même pas côte à côte. Cet homme ne vaut rien. Il n’existe plus pour moi » balance Alain Prost le 21 octobre 1990. Sa cible ? Ayrton Senna, qui vient de lui rentrer dedans quasi-délibérément - à la suite d’une tentative de dépassement impossible - dès la première courbe du Grand Prix. En cause : une pole du Brésilien maintenue du côté droit de la piste (soit la partie la moins roulante) malgré son coup de gueule avant la course. Mais précisons aussi qu’un abandon du Français suffisait aussi à Senna pour être couronné champion du monde. La part du diable d’un pilote divin, quoi.
En 2005, quinze ans après le coup d’éclat de Prost et Senna, c’est Kimi Raikkonen qui fait parler de lui dans les premiers virages de la piste. Mais cette fois-ci, tout se passe dans le dernier tour. Le Finlandais termine alors une remontée fantastique depuis la 17ème place et seul Giancarlo Fisichella s’interpose encore entre la victoire et lui. Prenant l’aspi de l’Italien et son courage à deux mains, il le dévore à l’entrée du premier virage pour mieux se propulser en tête dans ce que Jacques Villeneuve appelle une section « incroyable. » « Le virage 1 n’est pas complètement à plat, et à chaque fois, on se dit qu’on aurait pu aller plus vite. » Oui, tout le monde se le dit, sauf Kimi.
Les S de l’enfer
C’est une section mythique qui va des virages 3 à 6. Un serpent de bitume composé de 4 petites courbes assassines dans lesquelles le volant n’est jamais stable. Le rythme avec lequel on attaque la série est crucial, et celui qu’on choisit pour s’en sortir aussi. Et ça, Nigel Mansell le sait mieux que personne. C’est là, dans le virage « Shita », dernière courbe des « S », qu’il s’est envolé le 30 octobre 1987. Trop rapide, le pilote Britannique sort alors miraculeusement indemne d’un tête-à-queue spectaculaire, mais entre immédiatement à l’hôpital après. Blessé, il fait ensuite une croix sur la fin de saison et ses chances de titre. Mais au moins, il est en vie. Parce que perdre la Moustache juste avant Movember, ça aurait été dur. Très dur.
Degner : la grande évasion
Poursuivons notre tour. Situés juste après la courbe Dunlop, lieu du terrible accident de Jules Bianchi en 2014, les deux virages de la courbe Degner ne paient pas de mine. Et ils sont, à vrai dire, relativement lents. Mais leur histoire, elle, est assez folle, puisqu’elle implique deux invasions, un motard en cavale et des complices Japonais.
Le motard en question ? Ernst Degner, un est-allemand lassé de la RDA qui décide de fuir son pays en 1961 pour aider Suzuki à développer et piloter ses premières motos de course. Persuadé d’être suivi par la Stasi (la police secrète est-allemande), Degner profite d’une course en Suède pour faire exfiltrer sa famille, et s’échappe lui-même dans la foulée, grâce à un membre de Suzuki. Ersnt appportera son premier titre au constructeur Nippon l’année suivante. Seul point noir : il tombera souvent par la suite - notamment dans la courbe qui porte désormais son nom - avant de mettre un terme à sa carrière en 1966 et de s’éteindre en 1981, à 53 ans. Et certains affirment encore que la Stasi y serait pour quelque chose…
La légende du 130R et le crime de lèse-majesté d’Alonso
Passons sur quelques virages relativement anecdotiques – toutes proportions gardées, hein – pour atterrir dans la 15ème courbe du circuit : le mythique 130R. Soit l’une des courbes les plus rapides (les pilotes la prennent à plus de 300 km/h) du championnat, et l’endroit où se sont multipliés, par le passé, les dépassements supersoniques.
Le plus célèbre d’entre eux ? Certainement celui de Fernando Alonso sur Michael Schumacher en 2005. Après avoir privé l’Allemand d’un nouveau titre mondial, le champion du monde Espagnol, sacré deux semaines plus tôt, enfonce le clou en lui faisant l’extérieur dans le 130R. Il avouera par la suite que le move était « très risqué ». Oui, Fernando, mais il était aussi sublime.
La chicane de Prost et Senna
Si la célèbre chicane (composée des virages 16,17 et 18) s’appelle officiellement le Casio Triangle, elle a été officieusement rebaptisée du nom des deux pilotes le 22 octobre 1989.
On vous rappelle les faits : de plus en plus isolé chez McLaren, Alain Prost s’apprête à quitter l’écurie et son coéquipier/rival Ayrton, mais peut encore décrocher le titre de champion s’il le devance à Suzuka. Imaginez l’ambiance. Sur la piste, Prost part fort mais Senna le rattrape. Le Prof contrôle, sûr de lui, jusqu’au 47ème tour. Soit le moment que choisit Senna pour tenter un dépassement dans la chicane.
Comme il l’avait annoncé avant la course (« il est hors de question que je le lui laisse la porte ouverte »), Prost l’empêche de passer et les deux McLaren s’accrochent avant de dériver ensemble hors de la piste. Senna lève le pouce en direction du Français et repart pour gagner la course, mais avec l’aide des commissaires. Ce qui lui vaudra une disqualification. Affirmant avoir été « traité comme un criminel », il perdra ainsi toute chance de gagner le titre devant Prost. On vous avait bien dit d’imaginer l’ambiance, hein ?
Ligne d’arrivée : la belle histoire d’Ayrton et Alain, troisième chapitre
On finit notre petit tour d’honneur en continuant à remonter le temps, et en revenant plus précisément quelques pages en arrière dans le roman de Prost et Senna. Un an avant l’accrochage du Casio Triangle, les deux pilotes arrivent au terme de leur première année de cohabitation, et commencent déjà à se chauffer sérieusement. Ils se tiennent dans un mouchoir de poche au classement juste avant Suzuka, et Senna peut espérer gagner son premier titre mondial.
Le problème ? Il cale au départ, et doit sortir une remontada de l’enfer pour revenir sur le Prof, avant de le manger avec un move devenu immortel : la prise d’aspiration dans la dernier virage, suivie d’un dépassement majestueux dans la toute dernière ligne droite du circuit. Cette fois-ci, Senna ne lève donc pas le pouce, mais le trophée de champion du monde. Tout simplement.