L'humoriste Fary au Comedia où il s’est produit un mois et demi devant mille personnes par date.
© Kamunika
Cultures urbaines

En mode alternatif

L’humoriste Fary s’est déployé en militant du stand-up et prône la diversité d’une «forme» comique encore perçue comme limitée. S’il n’a pas les réponses, soyez assurés que Fary a bien les questions.
Écrit par PH Camy
Temps de lecture estimé : 14 minutesPublished on
« À une certaine heure, juste avant mon spectacle, je sais que je dois prendre la manette, parce qu’on va jouer à FIFA. Et je ne la lâcherai que trois minutes avant de monter sur scène »… « On », c’est la clique de stand-uppers new school qui évoluent quotidiennement autour de Fary dans l’étage dédié aux loges du Comedia, salle à l’ancienne du boulevard de Strasbourg, en plein centre de Paris. « On », ce soir de novembre, c’est Jason Brokerss et Rachid Badouri (qui assure un show à 19 heures avant celui de Fary, à 21 heures), ou encore Panayotis Pascot (il glisse une tête furtive) avec lequel collabore Fary, lancé dans l’humour après avoir fait ses armes en télé parmi les young guns de Yann Barthès période Canal +.
Pour Fary, ce n’est pas tant LE jeu vidéo de foot (le fameux FIFA) en mode deux contre deux qui vaut le coup, mais bien toutes les vannes qu’autorise chaque but. « Ce qu’on aime, ce n’est pas juste le fait de marquer un but, mais l’après, quand on va charrier l’adversaire pendant trois minutes », précise Fary. Il appuie bien sur « l’après », comme il le fait dans ses spectacles. Pour rendre encore plus percussif le bon mot, la punchline ou la bonne question, celle qui fera rire autant que réfléchir. Car si cet humoriste original de 27 ans a bien digéré l’ADN humoristique du stand-up, il le rend particulier en y injectant ses réflexions, ses questions, souvent sans réponses. Avec Fary, on rigolera bien, mais on se prendra souvent à douter ou se questionner, bien incapables de se placer d’un côté ou de l’autre d’une notion, en l’occurrence celle de l’identité, au cœur de l’actuel spectacle d’un humoriste né en France de parents capverdiens.
Amoureux de la vanne, l’humoriste Fary y a trouvé un terrain de jeu sans limites.

Pour le stand-up !

© Kamunika

Le premier spectacle, celui qui esquissera le Fary de 2019, a lieu dans le salon de sa professeure d’histoire il y a une dizaine d’années, alors qu’il est lycéen ; elle l’aidera à écrire ce premier show, tandis qu’il grimpe sur de petites scènes depuis ses onze ans. Depuis, Fary s’est imposé parmi les plus frais humoristes français, est le premier auquel Netflix France dédiera une production exclusive (filmée au Cirque d’Hiver à Paris, Gad Elmaleh étant le premier comique français à avoir collaboré avec Netflix, aux USA), a offert quelques saillies aux téléspectateurs de Laurent Ruquier, et achevé une Fary Week début 2017 (un marathon de huit salles en sept jours). Après un mois et demi à afficher complet au Comedia fin 2018 et une tournée début 2019, Fary s’est calé un Accor­Hotels Arena le 1er mars, sur une scène centrale.
On se doute que son look sera particulièrement soigné (voyez ses affiches détournant des pubs de mode à l’ancienne), tout comme l’est son phrasé, son flow, cool et transpercé de fulgurances, de pétages de plomb. Sur comme hors la scène, Fary veille à son rythme, use de la pause, mais frappe fort.
The Red Bulletin : Fary, cette prof d’histoire, vous l’aviez en quelle classe ?
Fary : Ma seconde Seconde...
Pas dès votre première Seconde ?
Tu veux appuyer le fait que j’ai fait une première ­Seconde, c’est ça ? (rires)
Non, je pensais que si vous n’aviez pas redoublé, vous ne seriez peut-être pas l’un des humoristes les plus appréciés en France aujourd’hui ?
Je ne veux pas pousser les gens à redoubler, mais leur dire que quand il se passe quelque chose de négatif dans ta vie, tu peux toujours y trouver du positif. Il faut juste bien regarder. Je montais sur scène bien avant ça, avec mon petit cousin, dès mes 11 ans, car mon oncle avait une association au profit des enfants du Cap Vert… Mais oui, ma profession à venir a commencé dans le salon de ma prof d’histoire, face à une douzaine de personnes : ses proches, les miens...
Fary dans le quartier de Strasbourg-Saint-Denis, l’un des plus hétéroclites de Paris. Avec ses spectacles, il veut « voir large ».

Fary dans le quartier de Strasbourg-Saint-Denis

© Kamunika

Un cercle privé, en somme. À quel moment avez-vous joué pour la première fois face à un public qui vous était totalement inconnu ?
Sur une petite scène ouverte, le Chinchman Comedy Club, 158 rue Oberkampf, devant 60, 70 personnes, des inconnus complets. Tu viens, tu t’inscris, s’il y a de la place tu passes, et tu as cinq minutes.
Là, est-ce qu’on se dit que ces cinq minutes vont déterminer le reste de notre vie ?
Non, tu n’as pas conscience de ce que tu fais… C’est toujours bien de dézoomer, de voir les choses de très loin. En fait, sur l’instant, ça a l’air important mais ça ne l’est pas, c’est une petite goutte qui va te permettre d’apprendre, de t’aguerrir. Ton histoire se fait avec la multiplication de petites choses qui, mises bout à bout, t’amènent à une carrière.
Si je suis un spectateur de 35 ans, je n’ai pas envie qu’un petit jeune de 24 ans m’apprenne la vie. Je m’en fous.
Fary
Le Chinchman Comedy Club et l’AccorHotels ­Arena sont-elles deux petites choses comparables ?
Cette petite scène, tu sais que tu vas la faire plusieurs fois, et que plein de gens peuvent la faire… L’Arena, ça va peut-être n’arriver qu’une seule fois dans ma vie, et nous sommes très peu à avoir pu jouer un spectacle devant 15 000 personnes.
Pour vous, un projet d’envergure n’est pas vécu comme un challenge, un défi, mais comme quelque chose qui doit être fait, qui doit arriver.. Exact ?
C’est un truc que ma prof d’histoire m’a mis dans la tête : « Dans deux ans et demi, tu fais la Cigale. » Pour elle, c’était évident, et je n’arrivais pas à comprendre ça. Longtemps, je me suis dit : « Pourquoi moi ? Il y a plein de mecs qui veulent ça, qui sont beaucoup plus drôles que moi dans la vie de tous les jours, je ne vois pas pourquoi ce serait moi. » Elle croyait plus en moi que je ne croyais en moi-même. Et petit à petit, elle a réussi à me mettre ce truc en tête : « C’est ça que je vais faire, quoi qu’il arrive… » Il y a un très jeune humoriste qui m’impressionne beaucoup, il s’appelle Paul Dechavanne. Il ne vit que de l’humour, c’est moins qu’un salaire moyen, mais il ne veut pas faire autre chose parce que c’est uniquement ça qu’il veut faire de sa vie. Je veux être animé de ce sentiment, de ce « quoi qu’il arrive, c’est ça que je veux faire ». C’est une leçon qu’il me donne.
Vous parlez de lui comme d’un jeune humoriste. Vous n’en seriez donc plus un ?
Ça fait seize ou dix-sept ans que je monte sur scène. Je suis un jeune homme, mais plus un jeune humoriste… (Fary esquisse un sourire.)
La question de sa propre identité est au cœur de son spectacle, Hexagone.

Un look, un flow… Mais qui est vraiment Fary ?

© Kamunika

En humoriste plus si jeune, appréhendez-vous toujours cette dureté de la scène : livrer son ­humour à un public ?
Jamais, car je viens pour ça, pour rencontrer le ­public. Le meilleur compliment que l’on puisse me faire, c’est de me dire qu’on a la sensation que je parle à chacune des personnes présentes dans la salle. « On a oublié qu’il y avait mille personnes, j’avais l’impression que tu me parlais à moi. » C’est ça que je viens chercher, rencontrer des gens que je ne connais pas. Ça m’attire.
Me dire que dans la salle, j’ai des jeunes qui m’ont vu au Jamel Comedy Club et un monsieur qui m’a découvert dans le Figaro, c’est exceptionnel.
Fary
Un AccorHotels Arena, c’est un gros club de ­rencontres...
Dans ma tête, je suis un chef d’orchestre et mon instrument, c’est le public. Là, mon instrument, ça va être 15 000 personnes. On va voir comment on va gérer ça. Sentir le bruissement des réactions, aller chercher quelques visages, quelques ambiances, c’est un truc qui est galvanisant… Ça ne me fait pas peur, ça m’excite.
Dans votre spectacle, Hexagone, vous évoquez le fait que ceux qui veulent ériger des murs entre les gens sont sûrs de leurs convictions, ce à quoi vous opposez une liberté de se questionner, de douter, de ne pas avoir de convictions...
Pour l’artiste que je suis, mes croyances, ce que je vais penser foncièrement, c’est essentiel. Quand j’avais 23 ou 24 ans, on m’a dit de faire attention à ne pas être un moralisateur : « Tu dois toucher large. » Si je suis un spectateur de 35 ans, je n’ai pas envie qu’un petit jeune de 24 ans m’apprenne la vie. Je m’en fous. J’ai gardé ça en tête pour ce spectacle, car dans la vie j’ai beaucoup plus de questions que de réponses. Les questions amènent une réflexion, un débat. C’est la discussion qu’elles vont créer qui m’intéresse. Ce n’est pas moi qui vais apporter des réponses sur des thématiques millénaires, mais je peux continuer le dialogue, créer un débat à travers ce que je vis.
Qu’avez-vous apporté de nouveau en arrivant dans le stand-up ?
Ça n’est pas à moi de te dire ça…
Qu’est-ce qu’on dit souvent à votre propos, dans ce cas ?
(Il se marre.) Bien joué ! On parle d’une façon de parler, d’un rythme, d’un phrasé, on dit qu’il y a quelque chose d’élégant dans ma manière de faire du stand-up. J’y vois une façon de faire changer le point de vue des gens sur l’idée que le stand-up, c’est forcément un truc de jeunes, un truc « street », communautaire, dans le mauvais sens du terme. Et puis, il y a un traitement des sujets. Je crois que c’est un croisement de deux mondes. Ma plus grande fierté aujourd’hui c’est de pouvoir passer sur Booska-P (un magazine en ligne dédié au rap et aux cultures urbaines, ndlr) et sur France Inter. Taper deux mondes totalement différents et me dire que j’ai les deux dans la salle : des jeunes qui m’ont vu au Jamel Comedy Club et un monsieur qui m’a découvert dans un article du Figaro. Ça, c’est exceptionnel. Il n’y a que les rappeurs qui y arrivent aujourd’hui.
Est-ce que ces deux mondes perçoivent votre humour différemment ?
Ah, je ne sais pas… Je pense que le mec de Booska-P s’identifie plus à moi, beaucoup, à mes thématiques, et que le mec du Figaro est intéressé par une pensée, peut-être par un discours et quelque chose de différent de ce qu’on lui propose dans la vie de tous les jours.
Ce soir, comme tous les jours, avant votre spectacle, vous êtes entouré d’autres humoristes, dont certains sont nouveaux. C’est important pour vous d’être auprès d’eux ?
C’est ma vie, ça. C’est essentiel. C’est comme ça qu’on ne vieillit pas dans ce que l’on fait, qu’on ne stagne pas. Ce n’est pas simplement qu’ils sont nouveaux... Ces mecs font du nouveau. Ils sont dans le dur, ils vont chercher en toi la zone de doute, ça te nourrit, tu vois des trucs hyper différents, hyper variés, et tu te dis : « Ça, c’est possible ! » Et ça vient de types qui ont dix ans de métier de moins que toi.
On dit que le stand-up est corrosif, impertinent, mais c’est tellement plus simple que ça. On peut juste rire… d’un trottoir.
Fary
Qu’est-ce qu’ils apportent au stand-up à leur tour ?
Ils ont beaucoup de personnalité. On a souvent critiqué le stand-up, comme le rap d’ailleurs, en disant que c’est toujours la même chose, toujours pareil. Je peux te monter un plateau avec des ­artistes tous différents, dès les premières secondes, les premières phrases, selon leur manière de parler, tu sens que tu as affaire à un personnage digne d’un film. Il y a beaucoup de personnalité, un regard très différent, un jeu de langage, l’importance des petites choses… On dit souvent que le stand-up est corrosif, impertinent. Eux te montrent que c’est tellement plus simple que ça, qu’on peut juste rire… d’un trottoir. C’est du pur humour d’observation, tellement détaillé, ce sont des sociologues, en fait. On parlait de Paul Dechavanne, il y a aussi Jason Brokerss avec qui j’écris et qui est vraiment très efficace, il y a Djimo ou encore Romane Frayssinet qui lui, au-delà de tout ça, apporte de la poésie.
Et demain ? Fary envisage de créer une forme hybride, entre spectacle comique et conférence.

Et demain ? Fary envisage de créer une forme hybride.

© Kamunika

La vanne peut-elle être poétique ?
La poésie, c’est un certain regard. Tu passes devant quelque chose mais tu ne l’as pas vu de cette façon-là. La poésie c’est : « Regarde ce que tu n’as pas vu. »
Votre prochain spectacle sera-t-il poétique ?
Je suis déjà en train de l’écrire… Il va être complètement différent. J’ai envie de sentir que je suis vraiment un stand-upper tout terrain. Je n’ai pas envie d’être enfermé, et qu’on se dise : « Évidemment, il est sur ces thèmes-là. » Quitte à prendre des risques et qu’on me dise : « C’était mieux avant. » J’espère qu’on dira simplement : « C’est différent. »
En quoi sera-t-il différent de Fary is The New Black et d’Hexagone ?
J’ai envie de me tester sur autre chose, ce sera un truc uniquement sur l’amour. Car je me suis interdit de parler de couple dans Hexagone...
Pourquoi ?
Parce que c’est un reproche qui est souvent revenu avec le premier spectacle : « Le moment classique des relations homme-femme ! Toujours le même thème ! » Quand on parle de films ou de bouquins, ce sont toujours les mêmes thèmes, mais les gens ne disent pas ça, parce qu’ils s’intéressent à comment c’est raconté, qu’est-ce qui se passe, comment c’est traité. Je veux montrer cette réalité du stand-up. Oui, mon spectacle parle d’origines et d’identité, mais je vais te le montrer via mon prisme à moi, et ça va ­t’intéresser, parce que c’est une vision particulière. Pour le ­prochain je me suis dit que puisque l’on avait peur de parler des relations homme-femme, je n’allais parler que de ça. Mais d’une manière différente.
Votre look, votre flow, ce grand écart d’audience que vous appréciez… Être différent, est-ce un moteur pour vous ?
Dans ma tête, je suis un militant du stand-up… Okay ? (Il sourit.) Dans ma tête, je suis un porte-­drapeau. Je veux changer l’image qu’on se fait du stand-up. Le stand-up est une forme, la manière par laquelle je vais raconter des choses… C’est tellement vaste. C’est de cette idée-là que viennent ma façon de faire, de vouloir être différent, de parler d’une certaine manière, d’être comme je le suis sur scène. Le stand-up, nous, on le connaît, et ce n’est pas ce que vous en dites. C’est ce qu’on va vous en montrer. Avec mon premier spectacle, où je parle de mon style, d’homosexualité, de couple, de racisme, je ne savais pas vraiment quoi répondre quand on me demandait son thème. Et c’était une vraie frustration, que l’on pense que c’était un spectacle « fourre-tout », ce que l’on reproche aussi, souvent, au stand-up. Donc je me suis dit que pour le suivant, qui est devenu Hexagone, je n’allais parler que d’une seule chose. Ainsi, quand on me poserait la fameuse question, j’allais pouvoir répondre : « D’identité ! »
Quand ma mère me rappelle que je ne suis pas né Français, c’est une explosion dans ma tête, je suis hyper déçu, je n’ai pas envie de ça.
Fary
Ce thème de l’identité est-il venu d’une envie de faire entendre d’autres réflexions et questionnements à son propos, non clivants ?
C’est venu d’un truc hyper personnel, que je n’ai même pas mis dans mon spectacle, quand ma mère m’a rappelé quelque chose : je ne suis pas né Français. Parce que mes parents, venus du Cap Vert, n’étaient pas encore naturalisés. Je crois que c’est à l’âge de 7 ou 8 ans que je suis devenu Français. Quand ma mère me rappelle que je ne suis pas né Français, c’est une explosion dans ma tête, je suis hyper déçu, je n’ai pas envie de ça… Alors je me demande pourquoi je n’ai pas envie de ça, pourquoi je suis déçu, et je décide d’en parler, de questionner mon rapport à la France.
Un spectacle où le rire serait moins prédominant que la réflexion, où l’on rirait finalement très peu, ça peut vous motiver ?
J’adorerais pouvoir faire un TED talk d’une heure et quart. Mon objectif absolu c’est que, entre maintenant et mon quatrième spectacle, je m’instruise beaucoup, je lise beaucoup, j’échange beaucoup, pour pouvoir faire un spectacle entre stand-up et conférence. Pour moi, ce serait le niveau ultime du stand-up. Tu apprends vraiment des choses aux gens, tu es dans un débat intellectuel concret, et en même temps, tu arrives à les faire rire. Ça, ce sera mon quatrième spectacle. J’ai des spectacles prévus sur les dix prochaines années ! (Fary éclate de rire, et nous le saluons. C’est l’heure de FIFA.)
Fary dans Hexagone en tournée en France, et à l’AccorHotels Arena le 1er mars.