Les As ont été photographiés au Break Room 86 à Los Angeles le 26 mars.
© Piper Ferguson
Musique

QUATRE FILLES DANS LE VENT

Ce quatuor d’ex-Mormones décoiffe la scène indie-pop : The Aces ont grandi dans la même communauté, et partagé les mêmes traumatismes.
Écrit par Nora O'Donnell
Temps de lecture estimé : 11 minutesPublished on
Une scène étrange au fin fond d’un bar mal éclairé de Koreatown, au centre de Los Angeles. Un type filme avec son smartphone quatre filles habillées de costards gris trop grands – serait-ce un hommage aux quatre garçons de Liverpool ? Derrière elles, des téléviseurs vintage diffusent des extraits de la série anglaise culte des années 80, Max Headroom ; une scène hors du temps, comme une incursion passagère dans une époque – pas si – lointaine où l’insouciance était de mise, où le futur paraissait aussi rose et pailleté que les tailleurs des présentatrices télé.
La vidéo est terminée, le réalisateur amateur balance le tout sur TikTok – un outil que les quatre protagonistes maîtrisent à fond, elles qui mettent volontiers la main à la pâte dès qu’il s’agit de promouvoir leur « bébé », leur groupe. Nom de scène : The Aces. Rencontre avec quatre filles dans le vent qui, sous un vernis nostalgique, célèbrent dans un indie-rock jubilatoire les thèmes de leur époque.
compteur, les Aces peuvent déjà se targuer d’une solide expérience musicale, qui a commencé bien avant l’adolescence. Séduit par leur verve authentique et des textes d’une étonnante franchise, Red Bull Records les engage en 2016, quasiment à la sortie de leurs études secondaires. Depuis, Cristal Ramirez (chant et guitare), sa soeur Alisa (batterie), Katie Henderson (guitare et voix) et McKenna Petty (basse et voix) ont déjà produit trois albums et généré plus de 260 millions de streams.
Une excellente aventure : Dans leur nouvel album, les As plongent dans leur histoire personnelle et voyagent dans le temps entre le passé et le présent.

Pour leur nouvel album, les As se plongent dans leur histoire personnelle.

© Piper Ferguson

Un palmarès très honorable, d’autant plus que la pandémie de Covid-19 a fait annuler leur tournée prévue en 2020 pour fêter leur deuxième album, Under My Influence : une pause forcée que les musiciennes ont mis à profit pour retourner en studio chanter leurs peines et leurs angoisses. Des thèmes d’inspiration manifestement inépuisables chez elles, puisqu’elles ont suffisamment composé pour produire un troisième album, I’ve Loved You For So Long, un opus d’une maturité inédite, mais où l’on retrouve en filigrane l’énergie des premiers jours, lorsque ces quatre délurées se retrouvaient après l’école pour s’éclater ensemble sur leurs instruments respectifs et expérimenter joyeusement tout ce qui leur passait par la tête.
Les quatre filles, qui ont grandi en Utah chez les Mormons, se sont retrouvées assez tôt confrontées à un choix qui leur semblait inévitable : pour pouvoir embrasser pleinement leurs personnalités propres et leurs identités sexuelles, il leur fallait tourner le dos définitivement à leur Église. Un choix qu’elles ont fait en commun. Cristal, Alisa et Katie se définissent comme queer, ce que « l’Église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours » – en un mot : celle des Mormons en Utah – renie catégoriquement. La dernière, McKenna, est hétéro et mariée, mais le fait que son Église exclue trois de ses copines lui semblait également insupportable :
« Pour la première fois de notre vie et de notre carrière, conclut Cristal. Nous sommes toutes sur la même longueur d’ondes concernant les traumatismes liés à la religion ! »
Ce troisième album célèbre essentiellement deux sujets qui leur tiennent à coeur : les questionnements existentiels du passé et ceux du présent – les uns n’allant pas sans les autres. « C’est comme un aller-retour incessant entre deux identités, celle d’avant et celle qu’on s’est forgée avec le temps, » explique Alisa.
Cristal Ramirez, chanteuse des Aces et guitariste.

Cristal Ramirez, chanteuse des Aces et guitariste.

© Piper Ferguson

Alisa Ramirez, batteuse et chanteuse des Aces.

Alisa Ramirez, batteuse et chanteuse des Aces.

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McKenna Petty, basse et voix des Aces.

McKenna Petty, basse et voix des Aces.

© Piper Ferguson

Katie Henderson, guitare et chant pour les Aces.

Katie Henderson, guitare et chant pour les Aces.

© Piper Ferguson

The year is 2013. Cristal Ramirez is closing in on adulthood, about to turn 18, and she’s sitting in her car as she waits to pick up her younger sister, Alisa, from school. Cristal is starting to sweat, steeling herself to tell her closest confidante two words: “I’m gay.”
Retour en arrière : nous sommes en 2013 et les soeurs Ramirez sont encore en lutte avec ellesmêmes – du moins la plus âgée des deux, Cristal. Elle a 18 ans et attend devant le lycée sa petite soeur Alisa pour la ramener à la maison. Au volant de sa voiture, Cristal répète, angoissée, ces mots qui sont restés si longtemps coincés dans sa gorge, trois mots qu’elle est sur le point de lâcher à sa petite soeur, sa plus proche confidente : « Je suis lesbienne. » C’est quelque chose qu’elle sait depuis qu’elle est gamine, mais jamais elle n’a encore osé en parler.
Elle a même supplié Dieu à plusieurs reprises de la débarrasser de cette préférence pour les filles, mais rien n’y a fait – et les tentatives, au lycée, de sortir avec des garçons ont toutes abouti à la même conclusion : elle ne peut plus se mentir comme ça indéfiniment. La première étape est accomplie : Cristal s’accepte enfin telle qu’elle est. Deuxième étape : se confier à quelqu’un. C’est à sa soeur Alisa qu’elle a décidé de faire son coming out. Celle-ci monte dans la voiture et Cristal démarre, avant de se garer sur le bascôté de la route, les larmes aux yeux. « Écoute, il faut que je dise quelque chose… »
La réaction de sa soeur n’est pas du tout celle que Cristal attendait : « Ben, moi aussi je suis lesbienne. Ça me paraissait évident, en fait. »
Quotation
IT’S LIKE YOU’RE TIME TRAVELING BACK AND FORTH TO THE YOUNGER SELF AND THE PRESENT SELF
Alisa Ramirez
Aujourd’hui encore, Alisa et Cristal affichent deux personnalités antagonistes – un côté yin et yang, comme elles le disent elles-mêmes. Alisa, c’est la nana pragmatique, fonceuse, qui ne se pose pas trop de questions ; à l’opposé de sa grande soeur, plus sensible et torturée.
Et pourtant : pendant l’interview, l’harmonie semble parfaite entre les deux Ramirez, qui se renvoient la balle joyeusement, comme deux complices. « Ma soeur a davantage confiance en elle, et la réaction qu’elle a eue ce jour-là dans la voiture m’a énormément aidée pour aller jusqu’au bout de mon coming out. C’était du genre : on est comme ça, et on l’a toujours été ! »
Alisa se souvient à son tour d’une gamine dont elle s’était entichée à l’école enfantine. Quand elle en avait parlé à des enfants plus âgés qu’elle, ceux-ci avaient réagi avec dégoût : « À cinq ans, je n’avais évidemment aucune idée de ce que c’était d’être lesbienne ! Sur le coup, j’avais tellement honte… C’était la première fois que j’ai eu l’impression que quelque chose clochait chez moi. » Après leurs coming out respectifs, le groupe qu’elles formaient déjà avec leurs deux copines est devenu plus important – un cocon au sein duquel elles pouvaient s’exprimer librement. « C’était comme une famille qu’on avait choisie : ensemble, nous n’avions plus besoin de faire semblant. »
Trois membres des As s'identifient comme homosexuelles - Katie, Cristal et Alisa - mais avec McKenna, elles ont trouvé une fraternité choisie qui a résisté à l'épreuve du temps.

Les membres des As ont trouvé une fraternité choisie et durable.

© Piper Ferguson

Des débuts timides
Si les deux frangines ont su très tôt qu’elles préféraient les filles, elles ont été tout aussi précoces musicalement : à dix ans, Cristal entraîne sa petite soeur de huit ans pour faire de la musique. Quelques années plus tard, le duo est rejoint par McKenna et Katie : les quatre ados baptisent leur groupe The Aces et donnent leurs premiers concerts à Provo (Utah), leur ville natale. Le premier prix d’un concours local leur donne les moyens financiers d’enregistrer un premier single. Dès lors, leur ascension ne s’arrêtera plus : avant la fin des années lycée, les filles décident de tout miser sur leur carrière musicale.
Cristal : « On a fait une liste de nos objectifs, puis on s’est tenu les mains en les récitant tout haut. »
Elles économisent assez pour se payer la production d’un premier EP : lors de la fête de lancement, le propriétaire du studio les présente à un avocat new-yorkais, qui dispose d’un solide carnet d’adresses dans le monde de la musique. C’est ainsi qu’elles rencontrent leur premier manager, qui les présente notamment à Red Bull Records. Coup de foudre pour la maison de disque, qui produit leur premier album When My Heart Felt Volcanic, sorti en 2018.
À cette époque, si Cristal et Alisa vivent leur homosexualité librement en privé, elles ne dévoilent rien, en public, sur leur vie ni leur communauté religieuse. Katie et McKenna sont alors encore des membres actives de l’Église mormone et Katie, également lesbienne, n’a pas encore fait son coming out. « Hormis la religion, je ne connaissais rien de la vie : j’étais donc terrorisée à l’idée de sortir du rang et d’en subir les conséquences, » explique-t-elle.
Elle n’osait pas – encore – affronter sa famille ultra pratiquante et tourner le dos à ce qui avait été l’axe central de sa vie jusque-là. « Il faut le temps qu’il faut, » conclut-elle.
Les As ont commencé à jouer ensemble au collège.

Les As ont commencé à jouer ensemble au collège.

© Piper Ferguson

Pause forcée
Deux ans plus tard – mars 2020 –, The Aces inaugure leur deuxième opus Under My Influence avec la sortie d’un premier single Daydream, un morceau plein de bonne humeur, servi par une voix sexy et des riffs entraînants. Un clip tourné dans le désert californien va bientôt sortir, tout s’annonce à merveille – jusqu’à ce coup de fil et un message qu’elles reçoivent comme un coup de massue : l’OMS vient de décréter le développement d’une pandémie mondiale.
La tournée est entièrement annulée, la promotion de l’album, pour laquelle le groupe a bossé d’arrache-pied, tombe à l’eau. Sans aucune perspective de nouveaux projets, les membres du groupe se retrouvent face à elles-mêmes. « Tout nous échappait. J’ai senti que je m’effondrais intérieurement, se souvient Cristal.
Je passais mon temps à ressasser mes angoisses, à me demander si tout ça en valait vraiment la peine. » Il a fallu plusieurs mois pour accepter la nouvelle donne. Finalement, Cristal et Alisa se disent qu’elles ont malgré tout l’envie de continuer à faire de la musique : un coup de fil à leur agent, et le retour au studio est programmé. « J’avais enfin une raison de me lever le matin ! » souffle Cristal.
Au début de leur adolescence

Au début de leur adolescence

© Piper Ferguson

La question cruciale ?
Les soeurs Ramirez n’ont pas été les seules à faire leur chemin de croix : un an tout juste avant le début de la pandémie, McKenna s’était mariée dans le temple de la communauté mormone et s’apprêtait à intégrer la Brigham Young University de Provo, entièrement financée par les Mormons – ce qui implique, pour tous les étudiant·e·s, une stricte obéissance aux règles de la communauté, sous peine d’expulsion. « Vu de l’extérieur, j’avais un mode de vie irréprochable puisque j’étais hétéro, alors que j’étais constamment assaillie de questionnements et de doutes sur ma religion. »
La pandémie va forcer McKenna à affronter les questions qui la tourmentent depuis des années : elle entame une thérapie et comprend que tous ses traumatismes lui viennent du carcan mormon. « Je n’ai jamais vécu à l’église les expériences mystiques qu’on m’avait pourtant si longtemps promises. C’est au sein du groupe que je les ai vécues. » Dès la fin de son cursus en 2021, elle quitte l’Église mormone : une décision lourde de conséquences.
« Ce ne fut vraiment pas facile, » résume-t-elle, pudique. C’est aussi l’année où elle retrouve les filles à Los Angeles pour écrire les morceaux d’un prochain album. Jusque-là, leurs chansons avaient surtout traité d’amour, de sexe et des peines de coeur de la jeunesse, assez loin des angoisses existentielles qu’elles vivaient depuis le début de la pandémie.
Cette période charnière va les forcer à explorer des terrains nouveaux, plus personnels. Cristal, de son côté, refuse dans un premier temps d’écrire sur les crises d’angoisse qu’elle traverse.
« On a une certaine fierté, quand on est artiste, à se dire sensible et vulnérable… Je me suis rendu compte à quel point j’en avais honte. » Un constat qui la force à se confronter finalement à ses démons : « En tant qu’artiste, il faut être capable de s’ouvrir, de mettre à jour les choses dont personne n’ose parler. Je me suis dit que si je n’arrivais pas à en parler ouvertement, je ne méritais pas d’être la chanteuse du groupe. »
Leur nouvel album, I've Loved You for So Long, sortira le 2 juin, et les Aces sont impatients de reprendre la route et de voir leurs fans.

Les Aces sont impatients de reprendre la route et de voir leurs fans.

© Piper Ferguson

Always Get This Way et Stop Feeling, issues du troisième album, traitent désormais de ces questions-là – mais dans un rythme si enjoué qu’on a plutôt envie de danser en l’écoutant. « C’est notre marque de fabrique, explique sa soeur Alisa. On aime aborder des sujets graves mais sur un ton plutôt léger. C’est ça le message qu’on a envie de faire passer. »
Jamais plus pareil
Cette nouvelle maturité transparaît dans leur dernier opus. Cristal répète et insiste : « Pour la première fois de notre carrière, nous étions conscientes et alignées quant aux traumatismes que nous avons subi durant notre enfance. Et surtout quant au poids de la religion… Nous avions toutes quitté l’Église et vivions enfin notre authenticité, dans un espace bien à nous que nous avions créé pour notre musique. »
Une authenticité que The Aces veut faire partager avec I’ve Loved You For So Long, petit bijou indie-pop qui célèbre la vie, avec ses hauts et ses bas : « On veut faire une musique sans artifice, capable de toucher les gens, » ajoute Cristal. Mais le titre de l’album est aussi un hommage à une histoire d’amour authentique entre quatre nanas qui n’ont pas fini de faire parler d’elles – quatre filles dans le vent qui font trembler les murs des églises et des salles de concert – avec malice et bonne humeur.

Keep up with the Aces