En Formule 1, tout semble parfois joué dès le samedi. Pour certains Grands Prix comme Monaco, une mauvaise qualification, une pénalité moteur ou un accrochage au départ peuvent rapidement condamner les ambitions d'un pilote. Pourtant, certains refusent de voir le drapeau s'abaisser avant même l'extinction des feux (pour notre plus grand plaisir).
Isack Hadjar l'a encore prouvé lors du Grand Prix de Belgique 2026. Contraint de s'élancer depuis le fond de la grille à Spa-Francorchamps à cause d'une pénalité après un changement moteur, le Français a livré une course aussi intelligente qu'offensive pour remonter jusqu'à la sixième place. Une performance qui rappelle qu'en Formule 1 et dans le sport en général, rien n'est jamais totalement écrit tant que le drapeau à damier n'est pas agité.
Alors que la performance du pilote Oracle Red Bull Racing mérite d'être célébrée comme il se doit, revenons sur certaines des remontées les plus marquantes de l'histoire de la Formule 1.
01
John Watson, de la 22e place à la victoire (Long Beach, 1983)
Aujourd'hui, partir 22e sur la grille est déjà un sacré défi. En 1983, c'était presque une condamnation. Les dépassements étaient plus rares, les stratégies moins sophistiquées et les voitures nettement moins fiables. Autant dire que John Watson a dû avoir une cote supérieure à 10 au départ du Grand Prix des États-Unis Ouest, disputé dans les rues de Long Beach.
Le pilote McLaren s'élance donc depuis la 22e place, juste devant son coéquipier Niki Lauda, 23e. Une qualification complètement ratée qui va finalement donner naissance à un Grand Prix dantesque.
Au fil des tours, Watson remonte un à un ses adversaires. Les abandons lui donnent un coup de pouce, mais le Britannique ne doit sa progression qu'à son rythme infernal et à une série de dépassements parfaitement exécutés. Devant, les leaders pensent avoir fait le plus dur. Derrière, la McLaren rouge et blanche grossit dans les rétroviseurs.
À quelques tours de l'arrivée, Watson prend définitivement les commandes de la course avant de filer vers la victoire. Comme si le scénario n'était pas déjà assez fou, Niki Lauda termine lui aussi deuxième. Les deux pilotes partis des 22e et 23e places offrent ainsi à McLaren un doublé devenu mythique.
Plus de quarante ans plus tard, personne n'a encore gagné un Grand Prix de Formule 1 en s'élançant d'aussi loin sur la grille. Une référence qui résiste au temps, et on doute qu'au volant de son Aston Martin, Fernando Alonso soit capable de reproduire l'exploit.
John Watson vainqueur du GP de Long Beach de 1983 à bord de sa McLaren
© Rainer W. Schlegelmilch/Getty Images
02
Olivier Panis, le survivant de Monaco (1996)
Monaco est déjà un casse-tête par temps sec. Alors sous la pluie, le moindre freinage raté peut envoyer une monoplace dans les rails. En 1996, les pilotes vont rapidement comprendre que terminer la course sera presque aussi prestigieux que de la gagner.
Olivier Panis est installé en 14e position sur la grille au volant de sa Ligier-Mugen Honda. Loin des favoris, le Français ne cherche pas à forcer les choses. Il évite les pièges et laisse la course venir à lui pendant que les abandons se multiplient devant.
Comme à leur habitude, les murs de la Principauté ne font pas de cadeau. Michael Schumacher abandonne dès le premier tour, Jean Alesi, Gerhard Berger ou encore Rubens Barrichello quittent eux aussi la course. Panis, lui, poursuit sa remontée. Il dépasse notamment Eddie Irvine, Martin Brundle et Mika Häkkinen avant de se retrouver aux avant-postes.
Le tournant intervient au 60e des 75 tours. Alors leader, Damon Hill est victime d'une casse moteur. Olivier Panis hérite de la première place et ne craque pas malgré la pression. Quinze tours plus tard, il franchit la ligne d'arrivée en vainqueur.
Cette victoire reste l'une des plus improbables de l'histoire de la F1. Parti 14e, Panis signe l'unique succès de sa carrière au terme d'un Grand Prix complètement fou, où seules trois voitures voient le drapeau à damier (on pense fort aux mécanos).
03
Rubens Barrichello, le pari gagnant d'Hockenheim (2000)
On parle souvent des remontées qui se construisent à coups de dépassements. Celle de Rubens Barrichello, elle, s'est jouée au stand de Ferrari.
Durant le Grand Prix d'Allemagne 2000, des problèmes en qualifications condamnent le Brésilien à une modeste 18e place sur la grille. Pour celui qui dispute déjà son 123e Grand Prix sans la moindre victoire, le podium semble déjà très loin.
Barrichello réalise un excellent départ et gagne rapidement plusieurs positions. Devant, la course bascule dès le premier virage avec l'abandon de Michael Schumacher, percuté par Giancarlo Fisichella. Quelques tours plus tard, l'intrusion d'un manifestant sur la piste provoque l'intervention de la voiture de sécurité, redistribuant une nouvelle fois les cartes.
À une dizaine de tours de l'arrivée, un nouvel élément vient bouleverser le scénario : la pluie s'abat sur une partie du circuit d'Hockenheim. Plusieurs pilotes choisissent de rentrer pour monter des pneus pluie. Ferrari fait un autre pari. Barrichello reste en slicks et poursuit sa route sur une piste de plus en plus piégeuse.
Le choix est risqué, mais il s'avère payant. Malgré des conditions délicates, le Brésilien garde sa Ferrari sur la trajectoire, résiste au retour de Mika Häkkinen et franchit la ligne d'arrivée le premier. Après 123 départs en Formule 1, il décroche enfin son premier succès, submergé par l'émotion sur l'estrade. Un moment qui rappelle forcément Silverstone 2025 avec le premier podium d'Hülkenberg après... 239 Grands Prix.
Une victoire construite autant grâce à sa vitesse de course qu'à une décision stratégique parfaitement exécutée. Parfois, la meilleure attaque commence aussi par un bon pari.
04
Kimi Räikkönen, le dépassement qui a marqué Suzuka (2005)
À Suzuka, dépasser n'a jamais été une formalité. Alors gagner en étant 17e à l'extinction des feux, autant dire que le défi avait tout d'une mission impossible.
Après une qualification disputée sous la pluie combinée à une pénalité moteur de dix places, Kimi Räikkönen est condamné à s'élancer loin des avant-postes. À ses côtés, trois autres favoris aux titres sont prêts à remonter le peloton comme des balles. Michael Schumacher démarre 14e, Fernando Alonso est 16e, et Juan Pablo Montoya est en 18e position.
Dès les premiers tours, le pilote McLaren efface les positions une à une. Son rythme est impressionnant, sa monoplace parfaitement réglée et ses dépassements aussi propres qu'efficaces. Pendant ce temps, Fisichella contrôle la course en tête. Jusqu'au dernier tour.
Räikkönen revient dans les échappements de la Renault et attend le moment parfait. Au freinage du premier virage, il plonge par l'extérieur et réalise l'un des dépassements les plus célèbres de l'histoire récente de la Formule 1. Une manœuvre audacieuse, exécutée avec une précision chirurgicale.
Quelques virages plus tard, le Finlandais franchit la ligne d'arrivée en tête avec 1,633 seconde d'avance. Légendaire.
05
Jenson Button, se relever après un accident au départ (Canada, 2011)
Certaines courses ressemblent à un sprint. Celle-ci tient plutôt du film catastrophe. Et Jenson Button en est le héros malgré lui.
Le Grand Prix du Canada 2011 commence pourtant de la pire des façons pour le pilote McLaren. Parti 7e, le Britannique est rapidement impliqué dans un accrochage avec son coéquipier Lewis Hamilton, puis reçoit un drive-through, une pénalité pour ne pas avoir respecté la limite de vitesse derrière la voiture de sécurité. Plus tard, un nouveau contact avec Fernando Alonso l'oblige à repasser par les stands. Après plusieurs arrêts, Button se retrouve loin des premières places.
Comme si cela ne suffisait pas, la pluie s'abat sur le circuit Gilles-Villeneuve. Heureusement, Button fait partie de ces rares pilotes capables de transformer la météo en avantage. La course est arrêtée à plusieurs reprises avant d'être interrompue pendant plus de deux heures par un drapeau rouge. Lorsque les monoplaces reprennent la piste, tout reste à faire.
Button retrouve alors le flow qui lui avait permis de décrocher le titre mondial deux ans plus tôt. Il dépasse Mark Webber, puis Michael Schumacher pour grimper jusqu'à la deuxième place. Devant, Sebastian Vettel semble filer vers une victoire tranquille. Mais sous la pression, l'Allemand commet une rare erreur et s'écarte légèrement de la trajectoire idéale. Button en profite immédiatement pour prendre les commandes de la course et ne plus les quitter.
Après six passages par la voie des stands, une pénalité, deux accrochages et 4 heures 4 minutes 39 secondes de course (de quoi apprécier la durée d'Avengers Endgame), le Britannique décroche une victoire que personne n'aurait imaginée au départ. Aujourd'hui encore, ce Grand Prix reste le plus long de l'histoire de la Formule 1 et l'un des plus grands chefs-d'œuvre jamais réalisés.
06
Lewis Hamilton, la remontée qui a fait basculer le championnat (Allemagne, 2018)
Parfois, un comeback vaut bien plus qu'une victoire. Celui de Lewis Hamilton à Hockenheim en 2018 a changé le cours de toute une saison.
Victime d'un problème mécanique lors des qualifications, le pilote Mercedes ne peut défendre ses chances et s'élance seulement 14e sur la grille. Devant son public, Sebastian Vettel décroche la pole position et semble idéalement placé pour creuser l'écart au championnat.
Dès le départ, Hamilton est en rythme. Tour après tour, il remonte dans la hiérarchie pendant que Vettel contrôle la course en tête. À mesure que les nuages s'installent au-dessus d'Hockenheim, la piste devient de plus en plus piégeuse et les stratégies se compliquent.
Le tournant intervient au 52e des 67 tours. Toujours leader, Vettel perd le contrôle de sa Ferrari dans le stadium et termine sa course par une sortie de piste. Hamilton hérite de la première place après une stratégie finalement payante de Mercedes et (hammer Time !) ne laisse plus personne revenir.
Le Britannique franchit la ligne d'arrivée devant son coéquipier Valtteri Bottas, avec Kimi Räikkönen sur la troisième marche du podium. Au-delà de la victoire, ce succès change complètement la dynamique de la saison. Hamilton reprend la tête du championnat du monde ce dimanche-là et ne la quittera plus jusqu'à décrocher son cinquième titre mondial.
07
Quelle pluie pourrait venir à bout de Max Verstappen ? (São Paulo, 2024)
Remonter depuis le fond de la grille est déjà un défi en temps normal. Le faire sous une pluie battante, sur un circuit aussi exigeant qu'Interlagos, relève d'un tout autre exploit. Max Verstappen en a livré une démonstration magistrale lors du Grand Prix de São Paulo 2024.
Tout bascule le samedi. Des qualifications disputées dans des conditions dantesques combinées à une pénalité de cinq places pour changement de moteur condamnent le pilote Red Bull à s'élancer à la 17e place sur la grille. Devant, son principal rival au championnat, Lando Norris, s'offre une belle occasion de réduire l'écart au classement.
Dès le départ, Verstappen impose un rythme impressionnant. Malgré une piste détrempée, il enchaîne les dépassements avec une maîtrise et un sang-froid remarquables pendant que plusieurs concurrents se font piéger par les conditions. Les neutralisations et le drapeau rouge redistribuent les cartes, mais le Néerlandais reste imperturbable.
Quelques tours après la relance, il se retrouve entre les deux Alpine (apparemment plus à l'aise dans ces conditions que par temps sec) et dépasse Esteban Ocon pour prendre les commandes de la course. Une fois en tête, personne n'est en mesure de le suivre. Verstappen l'emporte finalement avec 19,477 secondes d'avance sur le Français, tandis que Pierre Gasly complète le podium.
Plus qu'une simple victoire, ce succès lui permet de creuser un écart conséquent sur Lando Norris au championnat du monde, avant de décrocher quelques semaines plus tard un quatrième titre mondial consécutif. L'année suivante, toujours à Interlagos, il récidive. Parti des stands, il termine en 3e position.
Max Verstappen prend la tête devant Esteban Ocon à Interlagos en 2024
© Getty Image/Red Bull Content Pool
08
Bonus : quand la plus belle remontée retourne la fin de saison
Les exploits racontés jusqu'ici se sont joués en quelques heures. Mais certaines remontées s'écrivent sur plusieurs mois. En Formule 1, il arrive qu'un pilote renverse un championnat que tout le monde pensait déjà plié.
L'un des exemples les plus célèbres reste celui de Kimi Räikkönen en 2007. Dans ce qui reste l'une des saisons les plus serrées de l'histoire de la F1, à quatre Grands Prix de la fin, le Finlandais accuse du retard sur Lewis Hamilton. Avec un barème qui n'accorde encore que 10 points au vainqueur, la mission ressemble davantage à un pari fou qu'à un plan de carrière.
Iceman ne panique pas. Il remporte d'abord le Grand Prix de Belgique, puis celui de Chine, où Hamilton voit s'envoler une victoire qui lui tend les bras. Alors qu'il mène la course, le Britannique reste en piste avec des pneus très usés. Au moment de rentrer aux stands, il glisse dans le bac à graviers à l'entrée de la pitlane et doit abandonner.
Tout se joue alors lors de la dernière manche, au Brésil. À Interlagos, Räikkönen réalise la course parfaite et s'impose devant son coéquipier Felipe Massa, tandis que Fernando Alonso termine troisième. Hamilton, victime d'un problème en début de course, ne peut faire mieux que septième.
Résultat : 110 points pour Räikkönen, 109 pour Hamilton et 109 pour Alonso. Un petit point. Celui qui sépare une belle saison d'un titre mondial... et qui offre au Finlandais le seul sacre de sa carrière.
En Formule 1, rien n'est jamais perdu
Ces remontées ont beau être différentes, elles mêmes toutes à la même conclusion : une victoire n'est jamais acquise au premier virage, une pole ne garantit rien le dimanche et un championnat ne se gagne jamais sur le papier. En Formule 1, il suffit parfois d'une stratégie inspirée, d'une averse, d'un dépassement ou d'un simple point pour faire basculer l'ordre établi.
La prochaine fois qu'un pilote se retrouve coincé au fond de la grille, évitez peut-être de zapper. Les plus belles histoires ne commencent pas forcément en première ligne.