La F1 à l'heure française

© Getty Images/Red Bull Content Pool
Écrit par Matt Youson
Après un long passage à vide, la France retrouve son rang dans la catégorie reine. La faute à une génération dorée, menée par Pierre Gasly et Esteban Ocon.
C'est un fait, la France n'a jamais été aussi représentée dans la catégorie reine depuis plusieurs décennies. Pierre Gasly, pilote de l'écurie Toro Rosso qui roulera pour Red Bull Racing en 2019 et Esteban Ocon sont les deux pilotes qui représentent la France en Formule 1 cette saison. On peut également citer Romain Grosjean, né en Suisse mais qui possède la double nationalité et Charles Leclerc, le Monégasque. 
Sur vingt pilotes engagés en F1, ça fait beaucoup. Mais pourquoi la France est l'une des nations les plus représentées dans la catégorie reine ? 
Pierre Gasly fait partie de cette génération dorée de pilotes français de F1 avec Esteban Ocon.
Pierre Gasly, grand espoir de la discipline
Par le passé, cette question ne se posait pas. La France est l'un des berceaux historiques du sport automobile et il y a toujours eu des pilotes français sur la grille. Le nombre a fluctué ces dernières décennies mais la France a toujours été représentée dans la catégorie reine.
La France a même eu sa génération dorée. Pendant des années, six pilotes français, voire plus, sont alignés sur les Grands Prix. En 1980, quatre pilotes de l'hexagone remportent une victoire. Alain Prost, futur quadruple champion du monde, en fait partie. 
Mais rien n'est éternel et le rayonnement français sur la discipline finit par s'estomper. Prost prend sa retraite en 1993. Jean Alési et Olivier Panis remportent une victoire  mais plus personne n'en doute : la fête est finie. Avant le déclin dans les nineties, le parcours des jeunes pilotes est tout tracé avant d'intégrer la F1. Ils se forment en participant à des compétitions de karting, fréquentent des écoles de conduite de renommée internationale et participent à un championnat relevé en Formule 3. Et surtout, les jeunes sont financés par des grosses entreprises de l'hexagone.
Les sponsors comme Elf et SEITA (entreprise qui disposait du monopole de la culture du tabac en France jusqu'en 1970, ndlr) commencent à réduire les financements et le niveau diminue. Quand Olivier Panis prend sa retraite en 2004, plus aucun français n'est présent en F1
"Je pense que je suis le dernier pilote financé par Elf et Gitane Blondes" explique Olivier Panis. "Sans ces sponsors, je n'aurais jamais accédé à la F1. Nous avions le soutien inconditionnel d'Elf et SEITA, qui voulaient propulser des pilotes français dans la catégorie reine. Personne n'a pris le relai et c'est pour ça qu'on a perdu de nombreuses compétitions au niveau junior."
Romain Grosjean compte parmi cette génération dorée de pilotes français de Formule 1 avec Gasly.
Romain Grosjean, l'un des français engagés en F1
Depuis le départ de Panis et une saison 2005 amputée de pilotes français, la reconstruction se fait progressivement. Franck Montagny, Sébastien Bourdais, Jean-Éric Vergne et Charles Pic ont représenté la France en F1. Jules Bianchi, qui a roulé pour Maurissa en 2013 et 2014, était considéré comme l'un des grands espoirs de la discipline avant son accident mortel en 2015. 
Ces pilotes, à l'instar de Romain Grosjean, Esteban Ocon, Pierre Gasly et Charles Leclerc, n'ont pas atteint les sommets de la discipline seuls. L'organisation qui régit le sport automobile en France, la FFSA, a beaucoup investi dans la formation lors des dix dernières années. Les sponsors ne sont plus là, mais les jeunes pousses peuvent suivre d'autres voies pour accéder à la catégorie reine. 
Le jeune pilote français de Formule 1 Esteban Ocon sur le podium du GP d'Autriche de F1 2015.
Esteban Ocon (à droite) en 2015
Esteban Ocon, troisième sur la grille en Belgique, a un parcours unique. Laurent, son père, convaincu de son talent, a beaucoup investi pour qu'il réalise son rêve. Il n'a pas hésité pas à vendre la maison familiale. Pendant des années, la famille vogue à travers l'Europe pour se rendre aux compétitions à bord d'une caravane. 
"Je grimpais dans la caravane à la sortie de l'école et on roulait pendant 13h pour se rendre sur un circuit en Italie" rembobine Ocon. "Je n'avais pas le quotidien d'un enfant ordinaire. Je restais avec mon père pour bosser sur mon kart et monter la tente. On a tout fait nous-mêmes."
En 2008, il s'impose au Championnat de France dans la catégorie cadets. À l'âge de 14 ans, il se fait repérer par Éric Boullier, PDG de Gravity Management et futur team manager de l'équipe Lotus (Renault) et McLaren en F1. Il participe au WSK International Series et passe en catégorie KF3. Il devient champion de France KF3 en 2011. 
Gravity finance le début de carrière d'Esteban Ocon, dont le point culminant sera une victoire lors du Championnat d'Europe de Formule 3 en 2014. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais le jeune pilote parvient à convaincre Toto Wolff, directeur de l'écurie Mercedes. Aligné en GP3 Series, Esteban Ocon remporte le titre avant d'accéder à la F1 après un bref passage en DTM. 
Charles Leclerc, pilote français de Formule 1, vainqueur du Grand Prix d'Autriche de F1 en 2016.
Charles Leclerc au sommet
Tout comme la division A&R (Art & Repertoire, ndlr) d'un label musical, les sociétés de gestion de pilotes de F1 investissent massivement dans les nouveaux talents. L'objectif : avoir un retour sur investissement lors de leur passage en F1
Romain Grosjean et Esteban Ocon ont été financés par Gravity. Charles Leclerc, en revanche, a suivi les traces de Jules Bianchi en intégrant All Road Management, l'agence de Nicolas Todt.
"Mon job est de dénicher les nouveaux talents" explique Nicolas Todt. "C'est ce que j'ai fait avec Jules, et maintenant avec Charles Leclerc. Il a signé quand il avait 13 ans. Il enchainait les trophées mais a failli tout abandonné, faute de financements. Beaucoup de gens avaient de l'estime pour lui, dont Jules Bianchi. Je l'ai pris sous mon aile en karting, puis en GP3 et Formule 2 avant qu'il n'intègre la Ferrari Driver Academy."
Les écuries filières et programmes destinées aux jeunes pousses ont remplacées les académies financées par les sponsors. Les équipes font le choix de former leurs propres pilotes. Romain Grosjean a intégré l'ancêtre de Renault Sport Academy. Charles Leclerc et Esteban Ocon ont respectivement intégré la Ferrari Driver Academy et le Mercedes Junior Driver Programme lors des mois qui ont précédé leur arrivée en F1.
En revanche, l'aventure de Pierre Gasly au sein du Red Bull Junior Team a duré plus longtemps. Membre de l'écurie filière depuis 2014, il est le dernier représentant d'un programme par lequel sont passés huit pilotes engagés en F1 cette saison.
Deuxième plus jeune pilote à remporter les GP2 Series en 2016, derrière un certain Nico Rosberg, Pierre Gasly a dû patienter avant d'être titularisé dans la catégorie reine. En 2017, le pilote français s'engage en Super Formula, le championnat de monoplaces majeur au pays du Soleil-Levant.
"Cette année-là fut très difficile" raconte-t-il. "J'allais au Japon une fois par mois et je restais sur place pendant sept ou dix jours. Je me rendais également aux Grands Prix de F1 et je bossais sur le simulateur Red Bull. J'ai pris l'avion 115 fois l'année dernière ! Mais je voulais tout donner. Ça m'a permis d'apprendre."
"C'est beaucoup de travail, mais la vie ne pourrait pas être plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui" précise-t-il. "Tous les gosses rêvent de piloter ces voitures. C'est un sentiment incomparable, pour être honnête."
F1 2018 : Le pilote français de Formule 1 Pierre Gasly au Grand Prix de Belgique de F1 2018.
Pierre Gasly au Grand Prix de Belgique