Scarlett accorde une interview à Sue Lee au Red Bull Battle Grounds
© Marv Watson/Red Bull Content Pool
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Ces moments forts où les joueuses ont marqué l’histoire de l’esport

Si les femmes sont moins représentées que les hommes dans les compétitions majeures de l’esport, elles écrivent aussi l’histoire depuis toujours. Retour sur ces esportives et leurs hauts faits.
Écrit par Eva Martinello
Publié le
En 1990, Nintendo a organise un tournoi esportif aux Etats-Unis avec 29 étapes de qualifications qui se déroulent à travers le pays et où les joueurs sont séparés par tranches d’âge.
Le Nintendo World Championship était un triathlon

Heather Martin, jeune prodige au mondial de Nintendo en 1990

Cela en surprendra peut-être, mais l’un des premiers éditeurs de jeux à avoir organisé un mondiale officiel de l’esport après Atari est Nintendo. Remontons à l’année 1990, l’âge d’or de la NES (Nintendo Entertainment System), console devenue emblématique aujourd’hui. Pour relancer la vente de la NES en attendant l’arrivée de la Super Nintendo, l’éditeur organise un tournoi esportif aux Etats-Unis incroyablement avancé pour l’époque : 29 étapes de qualifications se déroulent à travers le pays où les joueurs sont séparés par tranches d’âge. Un an avant la sortie de Street Fighter II, l’esport rime encore avec scoring plutôt que des affrontements face à face : les participants ont 6 minutes 28 pour obtenir le plus de points sur Super Mario Bros, Red Racer et Tetris. Des cartouches sont spécialement codées pour l’événement.
Le joueuse Heather Martin avait 11 ans lorsqu'elle a participé au Nintendo World Championship 1990.
Heather Martin au Nintendo World Championship de 1990
Les playoffs concluent l’événement en grande pompe : production télé, couverture nationale, salle à l’Universal Studios de Hollywood… les 30 meilleurs joueurs de chaque catégorie s’affrontent pour gagner des lots comprenant un chèque de 10 000$ et une télévision notamment (moment nostalgie : son aftermovie ici). Déjà en 1990, tout y est : la hype, le spectacle, l’enjeu. Parmi les 90 participants, une seule fille : Heather Martin, 11 ans, venue tous frais payés d’Oklahoma après que son score incroyable sur Tetris lui ait permis de décrocher sa place. Mais le jour de la grande finale, stressée, la compétitrice de 11 ans se crash sur Red Racer et perd sa chance de décrocher le titre. Elle termine la compétition avec 535 000 points.
Vingt ans plus tard, elle se remémore la finale à Hollywood : « J’étais très stressée… quand on jouait, il y avait ce mec qui parlait au micro comme si on était à une vente aux enchères, il parlait tellement vite… il y avait des caméras devant nos visages, elles descendaient l’allée… je crois que c’est là que j’ai perdu mes moyens. » Malgré le fait de ne pas avoir atteint le podium en 1990, Heather Martin est devenue l’une des premières femmes de l’histoire à avoir atteint les playoffs d’une compétition esportive mondiale.
Pour l’anecdote, les cartouches spécialement codées pour le Nintendo World Championship de 1990 se vendent à plus de 10 000$ aujourd’hui. Un autre set de 26 cartouches dorées, offertes lors d’un concours de Nintendo Power magazine, valent plus de 20 000$ et gagnent encore de la valeur : en 2014, l’une d’elles s’est vendue à plus de 100 000$. Ce sont les cartouches de jeu Nintendo les plus recherchées au monde.

Kayane entre dans le Top 8 de l’EVO sur SoulCalibur VI

La joueuse professionnelle française Kayane est montée sur plus de 42 podiums au cours de sa carrière.
Kayane est montée sur plus de 42 podiums au cours de sa carrière
Fin 2018, SoulCalibur VI est sorti six ans après l’opus précédent et a rencontré un grand succès. Marie-Laure “Kayane” Norindr fait partie des fans l’ayant beaucoup attendu et s’est entraînée sans compter ses heures dès la sortie du jeu. L’année suivante, elle a participé à l’un des deux rendez-vous annuels des compétiteurs de jeux de combat : l’Evolution Championship Series (EVO) à Las Vegas, en août dernier. Chaque année, ce dernier rassemble des milliers de joueurs venus du monde entier sur tous les jeux de combat majeurs.
La française de 27 ans s’est ainsi mesurée aux plus grands joueurs du monde sur SoulCalibur VI. Elle a atteint le Top 8 du tournoi prestigieux. Une véritable consécration pour Kayane qui joue à la licence depuis ses sept ans. Dix ans après avoir loupé d’une seule place le Top 8, à l’EVO 2009, Kayane a pu jouer sur la scène principale de l’EVO et atteindre le plus haut niveau de SoulCalibur. “C’est le rêve de tout joueur d’arriver un jour dans le Top 8 d’un EVO. Pour moi, c’est un rêve qui s’est réalisé”, expliquait Kayane à ESPN le lendemain de sa victoire.
Les débuts de Kayane sur les jeux de combat ne datent pas d’hier. À ses sept ans déjà, elle disputait ses premières compétitions sur le jeu SoulCalibur et à ses dix ans, elle était déjà double-vice championne de France… à la fois sur SoulCalibur et Dead or Alive 2. Une graine de championne qui battait déjà à plate couture des gaillards expérimentés sur les jeux de combat. Cette ascension s’est poursuivie durant toute son adolescence. À douze ans, Kayane représentait la France dans la World Games Cup sur SoulCalibur II, où elle termina en seconde position en équipe et quatrième en solo… dans la même année, elle a remporté son premier cashprize conséquent en remportant le tournoi EVENT 2004.
Avec un tel talent, la France devint trop étroite pour l’ambition de la compétitrice. En 2009, à ses dix-huit ans, elle a participé à son premier EVO où elle décrocha la fameuse neuvième place. En 2012, elle entra dans le livre Guinness des records en tant que compétitrice de jeux de combat avec le plus de podiums au monde, avec le nombre de… 42.
Depuis, ce nombre a évidemment augmenté, alors que Kayane multiplie les casquettes entre animatrice, autrice, ambassadrice ou encore organisatrice d’événements avec les Kayane Sessions. Dernier tournoi en date : le tournoi SoulCalibur VI de l’EVO Japan 2020 où Kayane a terminé à la 17e place. Plutôt que de faire part de sa déception, Kayane a dit être d’autant plus motivée pour parfaire sa maîtrise des personnages Xianghua et 2B. C’est encore loin d’être la fin pour la plus grande joueuse esport française !
Sasha “Scarlett” Hostyn est l’esportive à avoir remporté le plus de cashprizes au monde.
Scarlett est l’esportive à avoir remporté le plus de cashprizes au monde

Scarlett délivre l’un des plus beaux matchs de l’histoire sur StarCraft II

Novembre 2013 : une outsider canadienne monte sur la scène du Red Bull Battlegrounds à New-York City. Dans le tournoi opposant huit joueurs, Sasha “Scarlett” Hostyn ne fait pas partie des favoris, contrairement à son adversaire sud-coréen Choi "Bomber" Ji Sung, qu’elle affronte dans le dernier match de groupes. Joueur professionnel depuis 2010, Bomber a déjà plusieurs titres à son actif et fait partie du pays qui a les meilleurs talents au monde. Alors que les fans s’attendent à voir un match expédié par le sud-coréen, ils assisteront à l’un des plus beaux matchs de l’histoire.
FunKa, qui a commenté ce match pour O’Gaming, se souvient : “Les deux joueurs s’étant affrontés pendant plus de 30 minutes, les ressources disponibles sur la carte sont limitées”. Alors que Bomber prend l’avantage, les options de Scarlett se réduisent... “elle décide d'investir une partie de ses ressources dans une amélioration, l'enfouissement. Cela va lui permettre d'enterrer un petit nombre de Banelings, des unités explosives qui n'auraient jamais pu entrer au contact des marines si ils avaient dû parcourir le champ de bataille à découvert.” Scarlett tend donc un piège à Bomber sans qu’il s’en aperçoive. FunKa poursuit : “Bomber marche avec son armée sur deux banelings qui détruisent un énorme tronçon de son armée en moins d'une seconde”. Une fois le piège déclenché, Scarlett élimine les conditions de victoire de Bomber et remporte le match à la surprise générale.
Aujourd’hui encore, ce match de 2013 est considéré comme l’un des plus spectaculaires de l’histoire de StarCraft II. “Il a particulièrement marqué les mémoires car il alliait des facteurs excitants sur un match”, raconte FunKa. “D’abord, car Scarlett était sur une montée de niveau astronomique en 2013 et est entrée dans le club restreint de ceux capables d’upset un top joueur coréen. Ensuite car le match était intense dans les deux parties précédentes et se terminait sur un coup d’éclat stratégique et très visuel. La scène du Red Bull Battlegrounds était aussi très hype pour l’époque avec des joueurs rapprochés et des commentateurs sur la scène.” En somme, tous les éléments étaient réunis pour écrire un “moment légendaire”.
Starcraft II est l’un des jeux compétitifs les plus élitistes au monde. Alors que les actions par minute d’un joueur moyen avoisinent le nombre de 50, un professionnel peut atteindre plus de 400 mouvements par minute pour micro-gérer ses unités. Sur la scène de ce jeu impitoyable, largement dominée par la Corée du Sud depuis le début des années 2000, la canadienne Scarlett a su y tracer son chemin et cette victoire de 2013 a marqué sa plus grande progression sur la scène.
Quelques années plus tard, en 2018, elle a remporté le tournoi parallèle aux Jeux Olympiques d’hiver de Pyeongchang, en Corée du Sud. Scarlett y a battu le double-champion du monde Kim “sOs” Yu-Jin, devenant la troisième “foreigner” à battre un sud-coréen sur son propre terrain, ainsi que la première canadienne à remporter un tournoi majeur sur StarCraft II depuis 2011. Plus tard dans l’année, Scarlett a poursuivi sur sa lancée et a marqué la Global League de son empreinte en atteignant les quarts de finale de la saison 1 : une chose qu’un “foreigner” n’avait pas réussi à accomplir depuis 2012. Sur les 24 meilleurs joueurs du classement, elle était la seule non sud-coréenne. En 2016, elle devient la joueuse esport ayant amassé le plus de cashprizes au monde avec la somme de 350 000$. Un véritable modèle de joueuse et l’un des plus grands nom du RTS de Blizzard.
La joueuse professionnelle chinoise Liooon est devenue championne du monde en titre de Hearthstone en 2019.
Liooon est devenue championne du monde en titre de Hearthstone

2019, une année riche en moments forts

Impossible de citer toutes les victoires et moments forts d’esportives en 2019. Que ce soit en France ou à l’international, l’année a été riche ! Concernant les jeux en équipe, c’est Fortnite qui a fait le plus de bruit sur ce sujet quand la célèbre structure FaZe Clan a sponsorisé Ewok, une joueuse née sourde de 13 ans qui a participé à la Coupe du Monde de Fortnite l’été dernier. Bien qu’elle n’ait pas fait partie des derniers finalistes, la joueuse a participé au tournoi Pro-Am en duo et a donné 20 000$ à une association d’aide aux refuges d’enfants. Avant d’être révélée par le tournoi, Ewok était déjà streameuse depuis presque un an sur son jeu préféré. En novembre dernier, elle a signé avec la plateforme Mixer pour faire ses lives en exclusivité dessus, après des streamers de l’acabit de Ninja et Shroud.
Du côté des jeux solo, fracas sur Hearthstone. En novembre, le jeu de cartes a couronné sa première championne du monde de l’histoire à la Blizzcon, Xiaomeng "VKLiooon" Li. Dans son discours, la plus grande joueuse de l’année a déclaré : “C’est la meilleure façon de répondre à ces gens qui ont douté de moi seulement car je suis une femme. Ça prouve que les femmes, elles aussi, peuvent être des joueuses fortes, au même titre que les mecs.”
Loin des lumières de la scène, les femmes ont aussi fait bouger la scène esport dans des postes de l’ombre, telles que les coachs Goddess sur Rainbow Six Siege et Avalla en Overwatch League, ou encore les commentatrices Froskurinn et Pansy. La semaine suivant la victoire de Liooon, l’organisation nord-américaine CLG annonçait également le recrutement de Stéphanie “missharvey” Harvey au poste nouvellement créé de directrice de développement de la franchise et de son image.
Figure de la scène féminine de CS:GO, l’ancienne joueuse professionnelle a accumulé les titres pendant 16 ans de carrière et a désormais décidé de passer du côté du staff. Les solutions qu’elle trouvera pour attirer une communauté plus diverse autour et au sein de CLG pourraient devenir un exemple pour d’autres organisations esportives dans le monde. Quoiqu’il en soit, malgré un présence trop faible sur la scène, nombreuses sont les femmes qui contribuent à construire l’esport et deviennent des modèles qui pourront inspirer la génération suivante, à l’image de la championne d’Océanie de Pokémon VCG junior Simone Lim, la singapourienne de 7 ans couronnée le mois dernier.