Matéo Garcia : le son et la fête comme œuvre d’art
Une bonne écoute t’arrache à la réalité visuelle, elle te transporte dans une autre dimension. C’est une bascule mentale
The Red Bulletin : Tu racontes souvent que tes premières fêtes étaient pensées comme des œuvres d’art. Qu’est-ce que ça recouvre concrètement ?Qu’est-ce que ça change dans la manière de fabriquer une fête ?
En 2009, juste après mon bac, j’ai rejoint un groupe d’amis pour créer un collectif, Manifart. On venait tous d’horizons différents : écoles d’art, d’architecture, Arts déco de Strasbourg, Beaux Arts de Bourges. Ce mélange a créé une dynamique très forte : chacun avait une approche différente de la création et sa manière de regarder le monde. On ne voulait pas reproduire des formats existants. On voulait créer des événements comme des œuvres d’art, quelque chose qui génère une transformation intime pour ceux qui y participent. On réfléchissait énormément avant chaque projet : quel lieu ? quel contexte ? quelle expérience sensorielle ? quelle dramaturgie ? Comment faire en sorte que la personne qui entre dans cet espace ressente autre chose qu’un simple « moment de fête » ?
On voulait créer des événements comme des œuvres d’art.
Ce mot « œuvre » revient beaucoup. En quoi une fête peut-elle devenir une œuvre d’art ?
On repensait la notion même d’exposition parce qu’on s’y ennuyait. On repensait la fête parce qu’on refusait l’idée du public passif. On voulait que les gens deviennent acteurs – voire interprètes – de l’événement. Et puis il y avait le rapport aux lieux. On travaillait souvent dans des endroits alternatifs, non destinés au public : des terrains vagues, des squats, des bâtiments à réinventer. Comme personne ne nous imposait de contraintes « institutionnelles », on avait une marge de manœuvre immense pour transformer l’espace. Mais cette liberté impliquait aussi une logistique considérable. Aucun système de sécurité préexistant : la sécurité, c’était nous. La vigilance collective était la seule structure.
C’est-à-dire que tu devais alors compenser la liberté par une forme de rigueur ?
Exactement. Et cette rigueur créait parfois des situations absurdes, presque comiques : on parlait souvent d’architecture de guerre. Par exemple, notre bar est devenu de plus en plus haut au fil des événements, parce qu’on s’était déjà fait voler des boissons. Les gens arrivaient dans un état de lâcher-prise total. Ce n’était pas un public sage, et tant mieux : notre job était de canaliser cette énergie, pas de la restreindre. C’était comme si on devait se préparer à chaque fois à des attaques de zombies. On a tout vécu : des vols de fûts de bière, des casses, des effondrements accidentels de scénographies. Mais plutôt que de juger ces comportements, on voulait comprendre : comment accueillir des publics intenses, parfois marginaux, parfois drogués, parfois très alcoolisés, sans brider ce qu’ils venaient chercher ? Comment transformer cette intensité en expérience mémorable, et non en chaos destructeur ? C’est là que j’ai compris que le design, c’est surtout une manière d’accueillir des corps et des comportements.
Le son devient central
Quand on t’écoute, on comprend que l’espace et la scénographie dominaient. À quel moment le son est devenu un médium fondamental pour toi ?
Le son était déjà présent dans tous nos projets, même quand on ne le conceptualisait pas. Dans une exposition d’art numérique qu’on avait montée, on avait invité plein d’écoles françaises. Et naturellement, ça regroupait des gens déjà actifs dans la musique. Il y en avait de Salut C’est Cool, des membres du collectif expérimental sin~ dont certaines personnes sont devenues connues comme Flavien Berger. Chaque installation ou presque comportait du son : bruitage, musique, dispositifs réactifs… On avait même un atelier de circuit bending, où les visiteurs pouvaient transformer des objets puis les tester sur une machine à fumée réagissant au son. L’exposition était déjà un espace d’écoute active.
Et dans les fêtes, est-ce que cette dimension sonore prenait une place plus centrale ?
Oui. On aimait ouvrir des pièces secrètes dans les squats. On murait une porte, on perçait un trou, et derrière, quelqu’un tombait sur une salle parallèle où un drone continu immense vibrait grâce à des amplis gigantesques. Il fallait être un peu aventureux, c’est vrai. C’était un autre monde sonore. Les gens issus du graffiti ou de l’exploration urbaine adoraient ça : ils cherchaient les failles, les passages clandestins, les zones de découverte. Mais j’étais encore loin d’être un spécialiste du son. Je savais juste ce que je voulais ressentir : de la rondeur, de la puissance, quelque chose d’enveloppant, pas un son sec ou propre. Le son était une énergie, pas encore un domaine technique. Ce qui était pointu, c’était la programmation, les dispositifs qu’on créait dans l’espace, pas le dispositif sonore, du moins pas encore à ce moment-là.
La bascule
Qu’est-ce qui t’a fait basculer dans une vraie obsession du son, dans la précision plus que dans l’énergie brute ?
C’est un mélange d’enfance, de bricolage et… d’hôpital. Chez mes parents – une famille très modeste – l’objet le plus précieux, c’était les enceintes Ditton 33 et un petit ampli NAD 3020. Tout le reste était bricolé ; mais le son, c’était sacré. En même temps, j’ai retrouvé récemment des photos de mon adolescence : j’avais démonté mes enceintes, fixé les haut-parleurs dans du polystyrène scotché… C’était moche, ça devait sonner affreusement mal, mais je cherchais déjà à transformer l’objet. Et puis il y a eu mes problèmes de tympan, à cause de mes otites. Enfant, je passais des tests auditifs où on me faisait écouter des sons presque inaudibles, parfois extrêmement aigus. Je devais me concentrer comme un fou. J’essayais de répondre juste afin qu’on me laisse tranquille. J’imagine que ça m’a appris la précision. Ça m’a marqué.
Dirais-tu que ton rapport au son est aussi lié à l’intensité, au corps ?
Oui. Mon père jouait de la percussion très fort. Ça nous faisait presque peur – mais une peur excitante. Et puis, très jeunes, on écoutait des sound systems dans des péniches du 93. Il a aussi ramené à la maison la culture dancehall et sound system, parce qu’il écoutait Lord Zeljko sur Radio Nova. Le corps est façonné par ces expériences. Aujourd’hui, je cherche à retrouver cette intensité, à la sublimer.
Qualité d'écoute
Pour toi, qu’est-ce que représente une bonne écoute ?
Une bonne écoute, c’est celle qui t’arrache à la réalité visuelle, qui te transporte dans une autre dimension. C’est une bascule mentale. Mais c’est aussi un contexte. J’ai vécu des écoutes sublimes sur des sound systems objectivement horribles, mais dans une fête underground où le son qui crache épousait parfaitement l’énergie du moment. À l’inverse, je peux prendre extrêmement de plaisir à écouter sur un fauteuil hyper confortable, un petit jazz sur des enceintes très précises et performantes parce que je suis à la recherche de la petite cymbale, du détail, du truc. Chaque dispositif sonore est associé à une expérience, un public, des gens avec qui on le vit, un contexte, à ce qu’on vient chercher, au fait de se faire surprendre. C’est là qu’on se rend compte que c’est encore mieux que ce qu’on avait espéré, parce qu’il y a eu de la découverte. Une bonne écoute n’est jamais isolée, elle est liée à un écosystème.
Technique et sensibilité
Beaucoup te voient comme un sound designer, mais ce n’est pas tout à fait le cas : tu travailles avec des ingénieurs, des acousticiens, des musiciens… Comment se répartissent les rôles ?
Le monde du son est un écosystème. Il y a ceux qui composent, ceux qui enregistrent, ceux qui masterisent, ceux qui conçoivent les haut-parleurs… et ceux qui pensent l’espace d’écoute. Avec l’acousticien Hugo Vaille, on a un dialogue extrêmement riche. Il m’a appris la physique du son : membranes, aimants, châssis, caissons, diffusion, spatialisation… Chaque détail compte. Certains acousticiens veulent une diffusion homogène. D’autres veulent un sweet spot. Tout dépend du contexte, de l’usage, du public.
Mon père a ramené la culture dancehall et sound system à la maison, parce qu’il écoutait Lord Zeljko sur Radio Nova.
Organe d'écoute
Comment en arrives-tu à vouloir fabriquer des enceintes en céramique ? Ce matériau est inhabituel dans le son.
En 2023, en résidence chez Rhizome, j’ai voulu repenser l’enceinte domestique – cet objet souvent très technique, souvent très laid – comme une sculpture silencieuse, qui a du sens même lorsqu’elle ne diffuse rien. La céramique m’a séduit pour sa dimension cristalline. Elle résonne, elle sonne. Mais pour éviter la distorsion, j’ai choisi de la travailler avec une grande épaisseur. L’objectif était que la forme influence le son sans le dégrader. Cette liberté formelle m’a permis de créer des objets presque organiques, inspirés des recherches d’Elipson dans les années 50 : des objets qui ressemblent à des oreilles, des organes de captation. On a envie de les écouter rien qu’en les regardant.
Chaque dispositif sonore est associé à une expérience, un public, des gens avec qui on le vit, un contexte, à ce qu’on vient chercher, au fait de se faire surprendre.
Tu parles souvent d’aberrations acoustiques…
C’est quand un système sonne mal alors qu’il paraît impressionnant. On croit souvent que « plus c’est gros, mieux ça sonne ». C’est faux. J’ai commis ces erreurs au début. Par exemple : deux haut-parleurs mal positionnés qui s’annulent, des médiums trop présents à un endroit et absents ailleurs, des aigus bloqués par une grille décorative, un caisson trop puissant qui écrase tout. Or, la sculpture doit se mettre au service de la diffusion, pas l’inverse – sauf en contexte artistique assumé où le défaut devient langage.
On croit souvent que « plus c’est gros, mieux ça sonne ». C’est faux.
Architecture sonore
Pour la Fête de la musique 2023, tu as conçu une structure monumentale pour Nike et Boiler Room. Comment a-t-elle été pensée ?
C’est le projet où j’ai le plus poussé la fusion entre sculpture et ingénierie. Je voulais des références audiophiles historiques, notamment le pavillon JBL 2360A. J’en ai fait une version géante, chromée, presque Anish Kapoor. Mais tout devait rester fonctionnel : impossible de bloquer les aigus, impossible de cacher certaines sorties. On a donc composé une micro-architecture avec des éléments visibles (les pavillons), des éléments dissimulés (les subwoofers) et des ouvertures obligatoires pour la diffusion, avec une logique esthétique sculpturale assumée. Le challenge était d’obtenir un système capable de couvrir 1 500 à 2 000 personnes avec un budget limité, sans sacrifier la qualité.
Espace urbain
Installer un tel système en ville, avec du verre, du béton, du public… C’est une autre guerre, non ?
Oui, complètement. Le lieu peut ruiner un système. Pour ce projet, l’angle initial envoyait toute l’énergie dans une façade vitrée… C’était catastrophique ! Deux jours avant, il a fallu tout réorienter. Ce projet m’a coûté beaucoup à l’époque, mais je tenais à ne pas faire de compromis en termes de qualité. Pourtant, il s’agissait d’un objet destiné à un événement de quelques heures seulement. Mais comme je refusais d’utiliser du matériel de médiocre qualité, il a fallu faire énormément de sacrifices pour mener ce projet à bien. Au final, c’est toujours intéressant parce que ce qui est complexe avec ces objets-là, c’est que ce ne sont jamais juste des objets : ils sont les éléments d’une chaîne. On a beau faire un sound system sublime, s’il est mis dans un endroit terrible acoustiquement, ça sonnera mal. Quand les gens diffusent du son en MP3 compressé, la qualité de l’expérience est moindre, d’autant plus si on travaille avec des dispositifs sonores dotés de haut-parleurs extrêmement précis et d’amplificateurs avec peu de distorsion. Ça ne pardonne pas. Pour que l’expérience fonctionne, il faut que tous les acteurs de la chaîne mettent du zèle dans leur pratique pour qu’à la fin, ce soit vraiment excellent.
Le coût du son
Tu fabriques des objets magnifiques, mais coûteux. Est-ce que ça crée une forme d’élitisme dans l’écoute ? Si oui, comment rendre ça plus accessible ?
La question est complexe. Produire du « pas cher » coûte cher ailleurs : humainement, socialement, écologiquement. J’ai longtemps organisé des fêtes gratuites dans mon atelier. Tout le monde jouait gratuitement. Mais pour que ces fêtes continuent, il fallait commencer à faire payer. Les gens râlaient pour 15 €, mais dépensaient 50 € en bières ailleurs. Ça dit quelque chose de notre culture.On retrouve ce paradoxe dans l’art : les musées rendent des œuvres à 1 million accessibles pour 10 €. Pourtant, certaines classes sociales n’y mettent jamais les pieds. Comment se fait-il que certaines classes sociales n’aient pas accès à cette culture-là ni à cette information-là, qu’elles n’aient même pas idée qu’elles peuvent se rendre là-bas, alors qu’elles en ont le droit ? Ce n’est pas une question de prix, mais de légitimité perçue. Pour le son, c’est pareil.Par ailleurs, au-delà de ma proposition sonore, il existe d’autres structures qui font le choix de créer des dispositifs sonores assez proches de la culture sound system classique, avec des caissons en bois beaucoup plus simples, avec parfois des haut-parleurs un peu moins chers. Je pense à Tweak, par exemple, et comme ils le font très bien, je n’ai pas besoin de le faire : ils ont leur philosophie, leur manière. Il y a Slym aussi : il organise les soirées Sweet Apric∞ts. Il a remonté des Klipschorn, un modèle historique audiophile qui coûte une fortune. Il investit énormément dans son matériel, mais ce qui est génial, c’est qu’il organise des soirées à Montreuil, à l’Albatros notamment.Voilà l’important : offrir au public un paysage sonore festif varié, et donc riche. Pour beaucoup de gens, ça restera un ticket d’entrée quand même assez onéreux ; sauf pour les passionnés, car quand on en a vraiment envie, ce n’est pas grand-chose. Je ne pense pas que la vraie question soit l’argent, mais plutôt qui se sent autorisé à écouter, et où. C’est une question politique et sociale.
Aujourd’hui, quelle est ton ambition principale en tant que designer de son ?
Aller le plus loin possible dans la recherche, explorer de nouvelles formes, créer des objets qui donnent envie d’écouter, et surtout : que les gens aient accès à ces expériences. Oui, mes objets coûtent cher. Mais il existe toujours des portes d’entrée : suivre les événements, réserver au bon moment, se laisser surprendre par des formats inattendus.