Avec Movie, Sofiane Pamart ne signe pas simplement un nouvel album : il propose une expérience totale.
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Musique

Sofiane Pamart : l'artisan maestro

Avec Movie, Sofiane Pamart ne signe pas simplement un nouvel album : il propose une expérience totale, à mi-chemin entre partition et pellicule, où le piano devient langage cinématographique.
Écrit par Marie-Maxime Dricot
Temps de lecture estimé : 13 minutesUpdated on
Reste une question, en filigrane : dans un monde saturé d’images, ce projet marque-t-il l’avènement d’un nouveau modèle artistique ou révèle-t-il, au contraire, les tensions entre exigence et fabrication d’une icône à grande échelle ? Cet après-midi-là, à Ivry-sur-Seine, la lumière traverse les fenêtres du Salon Studio. Entre deux prises, le silence s’installe comme une respiration. Sofiane Pamart pose devant l’objectif de Fifou, qui ajuste son ISO. Première rencontre, pour ces deux artistes qui semblent se comprendre comme s’ils se connaissaient depuis des années. Après tout, chacun est familier du travail de l’autre mais il manquait l’occasion. La sortie d’un nouvel album et la couverture d’un magazine, The Red Bulletin.
Avec Movie, le pianiste français prolonge sa métamorphose : de virtuose formé au conservatoire à créateur d’images, où chaque morceau devient une scène, chaque collaboration un visage, presque un rôle. Derrière des touches, une intention plus profonde affleure, celle de déplacer le piano, de le sortir de ses cadres traditionnels, pour en faire un langage mouvant, capable d’embrasser le monde, de dialoguer avec des artistes internationaux et de s’inscrire dans une logique de blockbuster culturel.
Pamart n’est plus seulement un musicien : il est devenu un récit. Celui d’un artiste nourri par une discipline presque militaire et une histoire familiale où la musique était autant une promesse qu’une projection, passé par les circuits du rap avant d’investir des scènes hybrides. Aujourd’hui, il évolue dans une économie de la visibilité où le classique se streame comme de la pop, et où un pianiste peut envisager le Stade de France. Une trajectoire qui dit quelque chose de notre époque : la fin des frontières entre les genres, mais aussi la transformation des œuvres en objets narratifs, pensés pour circuler, se partager, se voir autant qu’ils s’écoutent.
Mais derrière cette projection spectaculaire, il subsiste un geste plus intime – presque invisible. Celui d’un artiste qui a dû déconstruire les fondations mêmes de sa formation pour retrouver une forme de liberté. « Le plus haut niveau de la discipline, je pense, c’est quand on arrive au moment où l’on oublie ce que l’on a appris, alors que, pourtant, c’est complètement infusé en nous. »
Portrait de Sofiane Pamart portant un look ballet core composé de pièces d’Issey Miyake, de Rappaz Studio et ZG Paris.

Un look ballet core composé d’Issey Miyake, de Rappaz Studio et ZG Paris.

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Le conservatoire, chez Pamart, n’est ni rejeté ni sacralisé : il est traversé. Il représente ce socle technique indispensable, mais aussi ce regard permanent, cette exigence normative qui peut inhiber la création. La nécessité de « désapprendre » devient alors une étape fondatrice. Désapprendre les codes pour retrouver une forme d’intuition, désapprendre le jugement pour accéder à une sincérité.
Cette tension entre maîtrise et lâcher-prise irrigue toute son œuvre. Elle explique aussi pourquoi le geste de composer ses propres pièces a été, au départ, plus difficile que celui d’interpréter les grands classiques comme Les Préludes de Debussy ou Les Miroirs de Ravel. « Pour proposer mes propres morceaux en mon nom, il m’a fallu énormément de courage ». Ce basculement, amorcé avec Planet (2019), constitue le véritable point de départ de la trajectoire qui mène à Movie.

Le piano comme médium

Grâce à Movie, Pamart franchit un seuil conceptuel. Là où ses précédents albums proposaient déjà une forme d’univers, celui-ci impose une narration. L’album devient un film sonore de 63 minutes, pensé dans sa continuité, dans sa progression, dans son rythme interne. « Il faut le percevoir comme un film, comme une expérience de cinéma. »
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Pour proposer mes propres morceaux en mon nom, il m’a fallu énormément de courage.
Sofiane Pamart
À rebours de l’imaginaire cinématographique, Movie ne relève pourtant pas de la fiction. Pamart insiste sur ce point : son film est ancré dans le réel, traversé par des expériences vécues. L’album se présente moins comme une projection que comme une mémoire qui prend vie, une œuvre que l’on pourrait qualifier, à la manière du cinéma, de « basée sur des faits réels ». Cette authenticité irrigue jusqu’à ses signes les plus visibles : la pochette elle-même, une photographie argentique de l’artiste enfant, capturée par son père, agit comme une balise. Elle rappelle que derrière le récit construit, il y a une vie – la sienne – jalonnée de témoins, de visages, de moments qui ne relèvent pas de l’invention mais de l’expérience.
« Quand Wyclef vient témoigner, quand Celeste vient témoigner, quand J Balvin raconte aussi, quand Rema parle de ce que c’est qu’une movie star, ils et elles s’expriment en toute légitimité. Ce ne sont pas des choses inventées. J’avais envie de faire un film réaliste. »
D’autre part, le choix de structurer l’œuvre du lever au coucher du soleil n’est pas anecdotique. Il inscrit l’écoute dans un cycle, dans une temporalité organique, presque cosmique. Il invite à une immersion totale, à rebours des usages contemporains qui privilégient le zapping et la discontinuité. Dans ce contexte, Movie agit comme une anomalie précieuse. Il exige du temps, de l’attention, une forme de disponibilité que l’époque tend à raréfier. En cela, il ne se contente pas de s’adapter aux mutations de l’industrie musicale : il les interroge.
 Sofiane Pamart continue de rêver en grand.

L’enfance dans la main, l’ambition dans le regard

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Promenade hors du temps

C’est peut-être dans cette idée de ballade que réside la clé de lecture la plus fine de l’album. Non pas seulement au sens musical, une forme accessible, émotionnelle, universelle, mais aussi comme mouvement, trajectoire, tel son homophone balade.
Une ballade, c’est un cheminement. Une répétition de motifs qui rassurent, des variations qui surprennent, une progression qui transforme. C’est aussi un espace où la simplicité apparente dissimule une complexité d’écriture. Sofiane Pamart lui-même s’en empare : « Tous ces artistes ont leur propre balade, leur propre promenade de vie. » Chaque collaboration devient ainsi une bifurcation, une rencontre de trajectoires individuelles. L’album se construit comme un voyage sensible où les parcours se croisent sans jamais se diluer.
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Pour proposer mes propres morceaux en mon nom, il m’a fallu énormément de courage.
Sofiane Pamart
« Parfois, avec certaines personnes que je connais depuis longtemps comme FKJ, il faut simplement attendre le bon moment pour créer. On savait, sans vraiment se le dire, qu’on finirait par faire un morceau ensemble. Et puis ce moment est arrivé. De là est né Cinema, un titre impressionniste, dans lequel on capte des fragments de nature à travers deux pianos, chacun avec sa voix. »
Ce qui frappe, c’est la capacité du projet à maintenir une cohérence malgré la diversité des voix. Wyclef Jean, Nelly Furtado, Christine and the Queens, Sia, Rema : autant d’univers distincts qui, ici, s’alignent sur une vision commune. Cette cohérence n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur une posture claire : celle d’un réalisateur qui assume pleinement son rôle. Le virtuose avouera : « Ma vraie fierté, c’est que tout le monde respecte à ce point une direction artistique qui est celle de Movie. »
À cela s’ajoutera également un featuring captivant, I Am What I Am, avec la chanteuse Loreen, comme le souligne Sofiane : « Exemple de malade ! Loreen est d’origine marocaine, tout comme moi.
On se retrouve tous les deux sur un plateau télé : elle, une Suédoise marocaine, moi un Français marocain, et sur ce plateau télé, ça fait clic en fait. On se rencontre et tout de suite, on s’est donné des mots d’amour, en écho à tout ce que représentaient nos parcours. Nous n’avons pas eu besoin de nous expliquer sur les richesses et les difficultés impliquées par nos histoires respectives. On a eu envie de faire de la musique ensemble dès ce premier jour. C’est parti d’un acte fraternel. »
Le compositeur et pianiste français Sofiane Pamart porte Issey Miyake, Zephyr Studio et Szorro.

Sofiane Pamart porte Issey Miyake, Zephyr Studio et Szorro

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Réaliser un album, diriger un monde

De la composition émerge la mise en scène. Le pianiste devient acteur de son scénario. Il se métamorphose en passerelle vivante, entre sa vision et le son de l’Orchestre philharmonique de Prague qu’on entend sur le titre presque sacré Your Inner World. Une odelette qui vous donne envie de respirer de nouveau. Si l’artiste n’est pas (encore) chef d’orchestre, il a le mérite d’avoir collaboré avec soixante-dix musiciens et un chœur de vingt-quatre personnes, dans le but de nous élever et de nous transporter émotionnellement.
Travailler avec eux relevait d’une expérience profondément stimulante, m’explique Sofiane. « J’arrivais avec une vision très précise de compositeur, mais pour que cette vision prenne corps, pour qu’elle devienne sonore et collective, il fallait un point d’équilibre. D’autant plus que je jouais avec l’orchestre : il devenait indispensable de s’appuyer sur un chef capable de canaliser l’ensemble, de donner une cohérence à l’énergie déployée. » Le chef d’orchestre suivait évidemment les intentions artistiques portées par l’artiste, et au moment de l’enregistrement, cette présence était essentielle pour structurer, recentrer, faire exister la musique pleinement. « Un jour, j’aimerais diriger un orchestre depuis le piano, mais pour ce projet, ce n’était pas encore le moment juste. »
Il dirige des artistes comme des acteurs, orchestre des émotions comme des séquences. Cette posture se matérialise jusque dans la production : un orchestre philharmonique, un chœur, des sessions enregistrées dans plusieurs villes Londres, Los Angeles, Paris, Prague, et une ambition sans compromis.
Dans cette logique de mise en scène, certaines collaborations agissent comme de véritables dispositifs narratifs. Celle avec Sia, icône de la pop et artiste mystérieuse, en est sans doute l’exemple le plus révélateur. Plutôt que de produire un morceau inédit, Pamart choisit de revisiter Gimme Love, déjà existant, en le reconfigurant à travers plusieurs formes, piano, puis orchestral. Un même matériau, déplacé, recontextualisé, rééclairé.
« Une même chanson peut dire des choses radicalement différentes selon la narration musicale qui l’accompagne. » Modifier la texture, c’est transformer le récit. Là où la version originale relevait de l’intime pop, la version orchestrale ouvre un espace dramatique, presque épique. Mais ce qui pourrait n’être qu’un déploiement de moyens trouve sa légitimité dans la précision de la vision. Chaque élément répond à une intention. Rien n’est décoratif. Cette exigence se retrouve également dans le choix du narrateur, incarné par Jimmy Butler. « J’avais l’idée d’un champion, quelqu’un qui vit une vie extraordinaire, alignée avec ce qui va être raconté. Je ne voulais pas un acte de comédie dans mon film, parce que c’est un film réaliste. Et finalement, que rêver de mieux qu’un basketteur, qui plus est l’un des meilleurs au monde ? » Butler raconte alors le décès de son père, puis le fait de devenir père à son tour, en amorçant la réflexion suivante, à propos de l’entre-choc incessant des événements bons et moins bons au cours d’une vie : « Si l’on mérite les choses positives qui nous arrivent, ne mérite-t-on pas aussi les choses négatives ? » Plus qu’un clin d’œil, cette présence donne une voix à une trajectoire de vie qui, elle aussi, relève du récit.
Avec Sofiane Pamart, le classique devient pop universelle

Avec Pamart, le classique devient pop universelle

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Ce qui me prend ­vraiment des heures et des heures, c’est le travail de l’artisan.
Sofiane Pamart

L’artisan

Et pourtant, derrière cette architecture complexe, persiste une réalité silencieuse : celle du travail minutieux, voire obsessionnel, de la matière sonore. « Moi, ce qui me prend vraiment des heures et des heures, c’est le travail de l’artisan. »
Cette phrase, presque modeste, vient fissurer l’image spectaculaire du projet. Elle rappelle que la création ne se joue pas uniquement dans les concepts ou les dispositifs, mais dans le temps long, dans la répétition, dans l’écoute. C’est là que se loge une tension primordiale : entre la nécessité de produire des images fortes – pour exister dans l’espace médiatique – et celle de préserver un rapport intime au son.
Au cœur de Movie, il y a une obsession pour le beau. Non pas comme catégorie esthétique figée, mais comme expérience fugace. « Ce qu’il y a de plus beau, c’est ce qui disparaît. » Cette définition éclaire l’ensemble du projet. Elle relie la musique au cinéma, non pas seulement par ses codes narratifs, mais par sa capacité à capturer l’éphémère.
La musique devient alors une archive sensible. Elle fixe des instants, des émotions, des états de vie. Mais elle en révèle aussi la fragilité. L’exemple de Sunrise In Your Eyes est symbolique : un morceau né d’un instant d’intensité pure, celle d’un coup de foudre entre deux êtres, impossible à reproduire.
Une gestation de plusieurs mois, pour seulement quelques minutes d’écriture sur quatre-vingt-huit touches. Sofiane Pamart précise que, lors de son premier jet hors studio, « l’émotion de [s]on enregistrement téléphone était tellement pure [qu’il a] failli sortir cet enregistrement-là ; tout était dedans et [il n’arrivait] pas à le reproduire en studio ». Dans cette impossibilité de recréer l’instant se joue une vérité fondamentale : l’art ne capture jamais totalement ce qu’il cherche à retenir.

Condition de la liberté

Si Movie impressionne par son ambition, c’est aussi parce qu’il repose sur une maîtrise économique rare. Sofiane Pamart revendique une posture d’entrepreneur, non pas comme une concession, mais comme une condition de possibilité. « L’argent est un sujet qu’il ne faut pas fuir, il faut l’affronter. » Cette lucidité tranche avec une certaine mythologie de l’artiste détaché des réalités matérielles. Ici, l’économie devient un levier, un moyen de réaliser une vision. « Le résultat financier, c’est un moyen pour moi, ce n’est pas un but. » Cette approche permet à Pamart de construire un écosystème autonome, de décider de ses collaborations, de ses formats, de ses investissements. Elle lui offre surtout la possibilité de penser des projets à grande échelle sans renoncer à leur cohérence artistique.
Dans un paysage saturé d’images, où les formats courts dominent, Movie propose un geste presque à contre-courant. Il ne refuse pas les codes contemporains, au contraire, il les intègre, mais il les détourne. Il utilise le cinéma pour ralentir, le storytelling pour approfondir, la visibilité pour redonner du poids au temps long. C’est là que se situe peut-être sa véritable singularité : dans cette capacité à habiter les contradictions de son époque sans les subir.

Tensions

Movie est-il l’aboutissement d’un nouveau modèle artistique ? Celui d’un piano devenu médium global, capable de dialoguer avec les industries de l’image et du spectacle ? Sûrement. Mais il révèle aussi les tensions inhérentes à cette ambition. Car plus l’œuvre s’étend, plus elle doit négocier avec les logiques de visibilité. Plus elle se structure comme un récit global, plus elle risque de devenir une image d’elle-même.
C’est dans cet équilibre fragile que réside la force de ce grand pianiste. Dans sa capacité à maintenir, au cœur du dispositif, une exigence presque ascétique. Celle de la note juste, de l’émotion sincère, du moment capturé.
Au fond, Movie n’est peut-être pas un film. Ni même un album. C’est une tentative, celle de faire tenir ensemble des contraires : l’intime et le spectaculaire, l’artisanat et l’industrie, la poésie et la stratégie. Une balade, au sens le plus complet du terme.
Une traversée où l’on avance sans toujours savoir ce que l’on cherche, mais avec la certitude que quelque chose, en chemin, mérite d’être retenu.
En concert le 17 avril 2027, au Stade de France.