Varnish la Piscine
© Melonie Lemon
Musique

Best Swiss Albums : Les 20 meilleurs projets suisses de 2023

Le disque filmique de Varnish la Piscine, l’EP néo boom-bap d’Ele A, les deux pépites signées Mairo : focus sur 20 projets suisses qui ont marqué l’année 2023.
Écrit par François Graz
Temps de lecture estimé : 21 minutesPublished on
Premier projet, album de la confirmation, mixtape collaborative, comeback gagnant…2023 s’inscrit comme étant une cuvée d’exception pour rap helvétique. De Genève en passant par Lausanne, Bienne, La Chaux-de-Fonds, Fribourg ou encore Lugano, tour d’horizon des sorties marquantes du hip-hop suisse.
01

Chien Bleu – Jours Sauvages (27 janvier)

Spécimen unique au sein de la scène helvétique, Chien Bleu a pu conforter cette singularité avec son deuxième album, « Jours Sauvages ». Franc du collier lorsqu’il s’agit de narrer son existence, le genevois évoque tantôt ses souvenirs d’enfance (« Cette fois-ci ») tantôt ses questionnements (« Choisis ») avec la même finesse d’écriture qui le caractérise. Un art du storytelling particulièrement mis en évidence via le morceau « Bagarre dans la cour » et ses nombreux textes imagés.
Toujours secondé de son acolyte Lupa à la production, le suisse sort peu à peu du carcan rap afin d’expérimenter de nouvelles sonorités. Ainsi, le disque fait la part belle aux segments chantés, comme c’est le cas sur les titres « Parfois » ou encore « Dans mon sac ». La vingtaine révolue, l’ancien chanteur punk poursuit donc sa mue artistique et nous livre ici un projet infiniment poétique.
02

Lake – Salle d’attente Vol. 1 (27 janvier)

La durée parfois interminable en salle d’attente est souvent propice à l’introspection, et ce n’est pas Lake qui dira le contraire. Ayant déjà quelques projets à son actif, ce dernier droppe « Salle d’attente Vol. 1 » au mois de janvier. En à peine quatre tracks, le lausannois tend à prouver qu’il n’est pas là pour cirer le banc de touche : textes, flow, charisme, sens du placement…une tonne de qualités nécessaires pour accéder au poste tant convoité de titulaire au sein de la scène helvétique.
« On m’a dit laisse béton t’es suisse y’a pas d’avenir dans le rap ici, mais j’ai bien plus d’appétit que les trois-quarts des gars de téci ».
Leçon de hip-hop à l’ancienne en l’espace de cinq minutes, le titre « Dans le miroir » symbolise à lui seul la proposition artistique de Lake, grand fan d’un certain Nekfeu. L’artiste ne se limite cependant pas uniquement au boom-bap, comme sur le morceau « Les larmes coulent » en featuring avec le britannique Faads qui met à l’honneur des sonorités trap.
Suite à « Salle d’attente Vol. 1 » Lake a libéré un second opus tout aussi qualitatif fin 2023.
03

M.A.M – Starter Pack (Side A) (15 février)

Starter Pack : Ensemble d’outils dont dispose une personne pour démarrer et ainsi mener à bien son activité. Depuis ses débuts en 1996, M.A.M est devenu l’un des pontes les plus respectés du hip-hop genevois. Alors forcément, après une décennie sans track à se mettre sous la dent, c’est dire si le comeback du natif des Pâquis allait être scruté de près. Un retour amorcé en juin 2022 avec « Bronco 92 », titre aux multiples références à la culture nineties. Si le morceau laissait présager un EP résolument ego trip, il est en réalité bien plus nuancé dans son contenu, à l’image de l’intimiste « Risques et Périls ».
Enfance, carrière, accomplissements, désillusions aussi, le suisse repart de zéro mais n’en oublie pas pour autant de conter son parcours aux nouveaux venus ainsi qu’aux afficionados de la première heure. « M'en sortir today, c'est comme un constant Flu Game » cite l’helvète dans le morceau du même nom, clin d’œil au match victorieux d’un Jordan pourtant diminué en 1997. Seuls featurings du projet, la chanteuse lausannoise Karolyn et Makala, présent sur le titre métaphorique « La Prise & la Chèvre ». Avec ce « Starter Pack (Side A) », M.A.M réussi le tour de force de revenir avec panache dans un game qu’il a laissé entre parenthèses, à mi-chemin entre introspection et détermination.
04

Varnish La Piscine – THIS LAKE IS SUCCESSFUL (24 mars)

Lorsqu’il accoste sur les plateformes de streaming au printemps dernier, Varnish la Piscine émerge d’une période hyper productive, dont la signature avec le label parisien Ed Banger Records et les sessions stud’ en compagnie de Pharrell Williams ont provoqué un véritable raz-de-marée chez ses afficionados. Surfant sur cet engouement, l’helvète sort « THIS LAKE IS SUCCESSFUL », nouvel EP, après trois ans d’accalmie. Un arc narratif en 7 titres donc, porté par la web série du même nom. La recette du succès ? Prenez une pincée de Jamiroquai, un soupçon de Leslie Baxter, une once de Stereolab, un chouia de The Neptunes, coupez le tout en fines lamelles et servez le hors-d'œuvre façon « Ceviche » aux convives.
Bien entendu, ces quatre ingrédients ne représentent qu’une infime partie des compositions de l’amiral, qui distille néo-funk (« Ring Island »), bossa-nova (Bye-Bye Forever), soulful (« Nubian Farlow ») ou encore minimal trap (« Quartz Freestyle »). Souvent comparé fortuitement à ses idoles, il est bon de rappeler que Varnish est avant tout un artiste aux sonorités uniques ainsi qu’un esthète de la musique, seul suisse à pouvoir contredire le célèbre adage « Y’a pas l’feu au lac ! ».
05

Ace SL, Tru Comers – Piece of Mine (7 avril)

Sperrow & X-Pert ont encore frappé. Pointures de la production, les Tru Comers ont filé direction Brooklyn pour une connexion suisso-américaine dantesque. En résulte « Piece of Mine » joyau de sept titres enregistré avec le rappeur Ace SL. Passé l’intro, le skeud rentre directement dans le vif du sujet via « Broken Land » dont l’instrumental boom-bap sonne comme un revival des grandes heures du rap new-yorkais. Il faut dire que les helvètes sont rapidement devenus des cracks en la matière depuis leur étroite collaboration avec La Base.
Nous voilà donc embarqués au sein du quotidien d’Ace, entre galères et débrouillardise : « I’m from the hood, where bestfriends, easily turn into enemies » dégaine le mc dans le magistral « Lessons ». Une réalité sans filtre et surtout sans artifices, dont beaucoup de rappeurs contemporains devraient prendre note. La symbiose manifeste entre le rappeur et le duo de beatmakers est telle, qu’on en vient presque à regretter le format court de l’EP.
Une pépite underground à découvrir d’urgence. (Master)Piece of Mine.
06

Le Jeune K – Stoopid Pack Vol1 (7 avril)

« Billet de 100 j’en ai plein dans ma besace, j’mange une flammekueche mais je viens pas d’Alsace ». La toute première punchline débitée par Le Jeune K sur « JE ROULE EN BACK » est à l’image de l’entièreté de son projet : se taper des barz. Comme son intitulé l’indique, « Stoopid Pack Vol1 » est ce que l’on pourrait définir comme étant du rap (in)conscient, genre bien particulier qui fusionne ego-trip, anglicismes à foison et second degré. Et bizarrement, ça fonctionne très bien.
Sur « NEW SWAG », le lausannois déclare « T’es dans le Limousin, j’suis dans une limousine », un jeu de mots que n’auraient guère renié Raymond Devos ou Fouiny Babe, c’est selon. L’apothéose de la galette survient avec « SHIT TALKER » lorsque le suisse décide de s’arrêter de rapper en plein milieu du morceau car de toute façon, il est bien trop fort pour la concurrence. Ceci dit, la qualité du projet doit beaucoup à l’aspect instrumental du tout, car si le Jeune K est à l’aise niveau boutades, il l’est encore plus niveau production.
07

Ele A – Globo (14 avril)

Pas vraiment réputé pour sa scène hip-hop, le canton du Tessin a récemment vu débarquer une jeune rookie aux dents longues bien décidée à placer Lugano sur la carte. Âgée de 21 ans, Ele A donne pourtant l’impression d’être née 10 ans plus tôt, tant sa musicalité fait écho aux grandes heures du rap des nineties, le tout remixé à la sauce contemporaine. En avril dernier, la rappeuse a droppé le six titres « Globo », entièrement produit par le beatmaker Disse. Le contenu du skeud frappe d’entrée avec des sonorités boom-bap jazzy, terrain de jeu favori de l’artiste suisso-italienne.
Bien loin d’être dans l’egotrip, Ele A préfère raconter humblement son quotidien qu’elle définit comme étant un globe, d’où l’intitulé du projet. Sur l’intro de « Jeans », cette dernière sample une déclaration du génie genevois Makala, preuve que les grands esprits se rencontrent. Véracité des lyrics, flow smooth et attrait pour le old school, des composants qui ne sont pas sans rappeler les prémices d’un certain Mac Miller. Guère étonnant quand on sait qu’il fait partie des artistes préférés d’Ele A. 02 ‘til Infinity.
08

SUPERSAD TAPE, Vol. 2 (13 mai)

25 artistes, 10 beatmakers, 25 bangers. Mixtape réunissant la double crème de la scène rap franco-anglophone, la SUPERSAD TAPE a effectué son grand retour au printemps dernier. Après un opus paru en septembre 2021, le projet à l’initiative du fribourgeois Xtrm Mood rempile pour une session maîtrisée. Si l’on retrouve quelques têtes bien connues de la première mouture (Le Jeune K, Housmatikee, Djeemy RedUzi…) cette seconde tape fourmille de nouveaux blazes.
Parmi eux, celui du rappeur canadien Obia Le Chef, qui pose son flow nonchalant sur « Dinde Froide ». Le rennais Tommy Isaac quant à lui, régale sur « 0,95 avec le sachet », tout comme le natif de Caroline du Nord Big Wodie via « Big Dawg ». La sélection helvétique n’est pas en reste avec son lot de tracks qualitatives : « J’connais » du fribourgeois Arez, « Batmobile » du membre de la SuperWak Clique VL ou encore le trop rare Marcus Mitch qui signe sans doute la meilleure piste de la mixtape avec « Johnny Bravo ».
09

Mairo – Omar Chappier (19 mai)

« A-a-appelez-moi le cavalier sans tête » proclame Mairo sur la première piste de l’EP « omar chappier », qui revisite pour l’occasion l’antagoniste tiré de la légende de Sleepy Hollow. Véritable démonstration de rap « dégueu-conscient » en huit segments, le skeud met en évidence les skills du surineur genevois : flow aiguisé, références pointues et punchlines d’outre-tombe sont de mise. « M.A.I.R en l'occurrence, Lanceur de pierres sur la concurrence » déblatère le kickeur via l’un des nombreux coups d’éclat du titre aux sonorités Détroit, « crack crack ». Si le rap est avant tout une compétition pour Mairo, celui-ci rend fréquemment hommage à ses pairs, comme c’est le cas avec « nouvelle écriture » et son s/o à Gims : « Ok, bande de cons y a pas d'fierté à faire d'la son-pri, Tous là à imiter lеs skins, les habits d'zombies ».
Crédité sur l’ensemble de « rougemort », le doppelgänger Hôpital cède ici quelques lopins de terre à ses confrères beatmakers tels que $CO, 5bobble Lil Chick, RestonsFlex, Arturo, DJ Stresh ou encore H JeuneCrack, également crédité en qualité de featuring sur « merci bonne journée ». Car si le savoir-faire de l’artiste érythréo-indien est indéniable, il a aussi su s’entourer d’une myriade de tireurs d’élite pour son projet, en témoigne la présence du rappeur Implaccable ainsi que la doublette NeS et Wallace Cleaver avec « larousse », masterclass qui promet d’envoyer bien des mc à l’échafaud. La tête, Mairo l’a toujours eu sur les épaules depuis l’époque R-Karah, guère étonnant pour celui tient désormais tête à l’entièreté du rap francophone.
10

AAMO – LAKEHOUSE SEASON (15 juin)

Après la pluie, le beau temps. Celui dont l’album « Sur Ma Lancée » figurait déjà au sein de notre liste des meilleurs projets suisses édition 2022 rempile avec l’EP « LAKEHOUSE SEASON », la canicule avant l’heure. « Le voisin d'en dessous, il s'plaint même pas du bruit, Il sait qu'c'est trop chaud, il sait qu'j'vais tout niquer » prévient AAMO dans le refrain de la première piste « GO! ». Un ego trip récurrent chez le jeune artiste, conscient de ses capacités à viser les sommets, mais qui n’en occulte pas pour autant de charbonner, dixit cette punchline tirée du morceau « Tragique » : « Sur le terrain, mon négro, j'me donne à fond, j'me sens comme Edgar Davids ».
Pour ce second opus, AAMO convie deux blazes bien connus de la scène new wave, Yvnnis via « No Stress » et son homologue Slimka. En featuring sur « Cold Heart », ce dernier s’exclame « Si j'veux un banger faut que j'appelle $CO, La prod est chimique, c'est pas du Dancehall ». Seul membre du collectif NGC 1976 à figurer sur la tape, $CO monte en puissance au fil de ses apparitions. Changement de registre instrumental avec « Raverotic » sur lequel le genevois s’essaie à des sonorités loin de ses standards habituels. Avec « LAKEHOUSE SEASON », AAMO s’affirme comme étant l’un des helvètes les plus bouillants du moment, et ce quelle que soit la saison.
11

Ike Ortiz – Maudit Beau (23 juin)

Après avoir longtemps impressionné en qualité de featuring pour le compte de divers artistes genevois (Makala, Slimka, Gaspard Sommer…), Ike Ortiz a décidé de faire cavalier seul en 2023. Ainsi est né « Maudit Beau », étrange artefact façonné à l’image de son créateur : ténébreux. Dès l’intro, toute notion temporelle nous échappe, tant l’EP et ses multiples influences se savourent d’une traite sans sourciller. Timbre profond et mélodie suave se confondent au fil des six titres, difficile de rester de marbre face à pareille maîtrise.
« Elle craint de rentrer ce soir, belle et seule après l’homicide », conte la voix rauque du suisse, sur le titre poético-macabre « Homicide ». Lorsqu’il ne groove pas seul, ce dernier fait appel à un panel d’artistes éclectiques pour l’accompagner, en témoigne la présence de la chanteuse Mennel Salaam sur le subtil « Il est tard » ou encore Mofak et sa talkbox sur « Immature ». Entité démoniaque ou ensorceleur divin ? Vous l’aurez compris, avec « Maudit Beau » Ike Ortiz brouille les pistes et casse les codes. Néo-soul, blues lo-fi, nu jazz…le membre de la SuperWak Clique varie les sonorités et livre un objet hybride à la croisée des genres.
12

Badnaiy – With Love (30 juin)

Depuis la sortie de son EP « Venus Beach » en 2020, Badnaiy s’est fait relativement discrète niveau sorties, avec seulement quelques appariations en featuring. Lorsque celle-ci annonce un comeback imminent l’été dernier, la curiosité fut de mise, trois ans après. Force est de constater que l’artiste lausannoise s’est en quelque sorte retrouvée artistiquement avec son album « With Love », dont les quinze titres font figure de renaissance. Paru quelques jours auparavant, le single « ENCORE UN VERRE » et son refrain entêtant laissaient présager un renouveau rafraichissant pour la rappeuse.
Toujours aussi douée lorsqu’elle kicke (« CECI N’EST PAS UN SPOILER » en est un parfait exemple), Badnaiy révèle de nouvelles facettes de sa personnalité créative avec ce projet, dont elle a entièrement produit 10 tracks. En effet, l’une des forces de l’album réside dans la versatilité de ses instrumentales, tantôt électro-pop (« DONTMAKESENSE »), trap (« MINIMUM ») ou encore acid arab (« TUDUM ») que la suissesse découpe avec facilité.
L’indépendance lui va si bien.
13

Oslow – Narita Station (30 août)

Chaque année, il arrive que certains projets passent injustement sous le radar des sorties, malgré un contenu qualitatif. Le disque « Narita Station » d’Oslow fait partie des perles méconnues de 2023, et cette chronique va corriger le tir. Après plusieurs années de conception, le lausannois a fini par délivrer un premier album retro synthwave assez unique au sein du panorama helvétique. Dès l’ébauche, l’auditeur se retrouve immergé dans l’agitation des nuitées tokyoïtes, les stratosphériques « Narita » et « Radio Glamour » donnant directement le ton quant au fil conducteur.
Si « Tokyo Narita » comprend essentiellement des morceaux aériens, son créateur ne délaisse pas pour autant les parties rappées, comme en solo sur « Belethor » ou avec ses compères Lirickal, Kweezy et eavy sur « PDG » et « Faux Numéro ». Un panel de guests éclectique complété par les apparitions de la chanteuse Nayana, le saxophoniste Adavity, l’artiste Sholo Senseï ainsi que les musiciens HeartQuake et Unholy Pagoda.
Avec ce trajet auditif en seize escales, Oslow a certainement pris le bon wagon sur la route du succès.
14

Beka – AWAY FROM ME (1er septembre)

« C'est la première fois qu'on ne s'impose rien dans la création et qu'on essaie pas de s'inscrire dans un style en particulier : RnB, Trap, Jersey, il y aura de tout dans ce projet, et j'en suis très fier » annonçait Beka, alors présent dans notre sélection des newcomers à suivre. Le lausannois a de quoi être fier justement, tant « AWAY FROM ME » est ce qu’on appelle dans le jargon, un no skip album, récit en douze actes du deuil amoureux. L’artiste délivre un cheminement mélancolique aux sonorités éclectiques, comme en atteste le double clip « FOREST + WES » et son beat switch.
Il faut dire que le membre du collectif 247 a su s’entourer de producteurs chevronnés pour la partie instrumentale, Yakary, Kuunga, Ouael et Gizmo7k. Rayon featuring, le suisse s’est allié à trois rappeurs aux propositions artistiques différentes : ses homologues Jeune Hustler (« LA BELLE VIE ») et Empty7 (« PAS ROSE ») ainsi que Deemax BRD (« CHATEAU DANS LE SABLE »). Douleur, incompréhension, nostalgie sont les maitres mots de « AWAY FROM ME », rarement une rupture n’aura été aussi justement retranscrite musicalement.
15

Mairo, JeanJass – Déjeuner en paix (22 septembre)

Règle numéro 1 du classement de fin d’année : ne pas citer deux fois le même artiste. Oui mais seulement voilà, en 2023 Mairo n’a fait qu’une bouchée du rap à chaque sortie de projet. Secondé par ce bon vieux JeanJass en cuisine, le genevois convie les auditeurs à passer un « Déjeuner en paix » en sa compagnie. Ce dernier met directement les pieds dans le plat avec « Belly Ratchet », mise en bouche rapologique sur fond d’instru minimaliste. Il en va de même avec « Obsèques », désireux de mettre du beurre dans les épinards avant l’ultime souper : « C'est à deux qu'on fait les combos, c'est des connes trop, Bientôt, ça porte ses fruits comme Andros, le fric comme en gros ».
Le milieu du repas survient avec « Cléopâtre » track douce-amère qui évoque une rupture amoureuse tout en métaphores et punchlines imagées : « J'erre la nuit dans un désert, stoppé par le froid S'il faut, je remonte par le Nil mais s'te plait, parle-moi ». Avec l’avant dernière piste, « Coiffure Afro » Mairo tend à rappeler qu’il a de la bouteille en matière de technicité : « C'est Genève évidemment, c'pas la relève des G d'avant J'voulais les biz' de Giga Man mais j'me suis fait les ligaments ». En guise de digestif, la brigade belge Caba & JJ reprennent du service pour clore le banquet en mode passe-passe sur « Déjeuner en guerre ». Rassasier les puristes tout comme les nouveaux venus, c’était pas de la tarte sur le papier, pari réussi pour le chef étoilé Mairo.
16

Moms – LVQV1 (27 octobre)

Quasiment deux ans depuis son dernier projet en date « CODE 252 », Moms a effectué son grand retour à l’automne dernier via la mixtape « LVQV1 ». Le boss de la drill à la sauce helvétique régale avec 14 titres aux sonorités calibrées, S/O Flem S/O Congo Bill S/O Tha Trickaz. Outre les beatmakers, deux invités de marque sont présents sur le skeud : Ashe22 et DOC OVG, preuve en est que l’alliance CDF x 667 provoque toujours autant de dégâts.
« Les flingues, la villa à Tony, la vie qu’on veut » embraye Moms au début de « Tony », morceau en référence à l’iconique mafieux du film Scarface de Brian De Palma. Si le fondateur de BIZZBIFF aspire à un mode de vie débridé, il n’en oublie pas pour autant d’où il vient. Une introspection qui permet au rappeur de proposer des ambiances moins bresson qu’à l’accoutumé, comme en atteste les titres « Malheureux » « South Bitch » ou encore « Sombre ». Souvent imité, jamais égalé, Moms continue plus que jamais sur sa lancée.
17

Luzi & Dar – GrandBazaar (01) (27 octobre)

Vendredi 27 octobre, un commerce d’exception a ouvert ses portes à Genève. Accoudés aux comptoir, deux producteurs helvétiques passent en revue l’arrivage du jour. Il faut dire qu’à force d’écumer les studio d’enregistrement, Luzi et Dar en connaissent un rayon en matière d’import-export. Sur les étals, quelques denrées rares que sont Zek, Veust, Grödash, OG BraX, Zesau, Ice Crimi et Black P (du crew M City). Une fois l’entrée du spot entrouverte, ça canarde sans discontinuer façon épicerie coréenne.
Zek, tout d’abord, jette de l’huile sur le feu avec « Brûle », diss tack à l’encontre d’à peu près tout ce qui l’agace, tandis que le taulier Veust délivre une « Eau de Parfum » à la structure textuelle redoutable. Le combo franco-suisse Grödash / OG BraX s’affaire à découper minutieusement la prod avant d’emballer le tout dans du « Cellophane ». Avant dernière piste du projet, « Le flow en jette » met à l’honneur Keyzer Zesau et ses punchlines émérites : « La vie c’est comme 12 rounds pour un boxeur avec l’épaule en miettes, joue l’américain, j’transforme le flow en viet’ ». Sur « Switzerland Shit, Ice Crimi et Black P clôturent comme il se doit le skeud, qui a foutu un sacré « GrandBazaar » au sein du rap francophone.
18

Dalienski – Dali (27 novembre)

« Si tout se déroule bien, je sors mon premier projet fin 2023. Actuellement je suis en totale indépendance donc chaque étape prend du temps, parfois plus que prévu, mais ça en vaudra la peine. J'ai hâte de pouvoir partager ça. » nous confiait Dalienski au printemps dernier. Place à l’automne et surtout, place à « Dali », EP fondé via le besoin impérieux du genevois de repousser les limites de la création artistique. Entièrement produit par le beatmaker lyonnais Amne, le quatre titres se veut avant-gardiste, tout comme les peintures surréalistes du célèbre hispanique.
« Tu peux m’appeler Dali comme celui qui dessinait » s’exclame le rappeur avec « SAVADOR ». Un climat assez chimérique se dégage au fil de la (double) lecture des morceaux, bien que courts, ceux-ci immergent l’auditeur au sein de l’univers onirique de son interprète. D’une durée de vie éphémère, « STRUGGLE » s’avère être la piste la plus marquante du projet, en raison d’une instrumentale singulière couplée au timbre de voix du membre de Rive Magenta.
19

Cinnay, Joel Demora – DiamondMind (1er décembre)

Depuis ses débuts en 2018, Cinnay multiplie les créations, parfois à raison de plusieurs sorties par an. Après « Digital Moshpit » paru juin, le natif de Morat remet ça avec « DiamondMind » en collaboration avec le beatmaker aux nombreuses certifications, Joel Demora. Souvent catégorisé comme étant un artiste cloud rap, Cinnay s’évertue cependant à expérimenter de nouvelles sonorités lors de chaque projet. Avec pour thématique la liberté artistique, cet album constitue un bon équilibre entre phases rappées et chantées, deux médiums que semble maîtriser à la perfection l’helvète.
Contrairement à son précédent long format « Nucleus » qui ne contenait aucun featuring, celui-ci compte quatre invités : les suisse-allemands JUNG ÄM, Z The Freshman et REA, ainsi que la lausannoise Badnaiy sur l’excellent « Go Krazy, Go Stupid ». La qualité des productions est également à souligner, Joel Demora optant pour un mélange des genres trap, hyperpop, cloud détonnant, à l’image des bangers que sont « CameraLights », « DiamondMind » ou encore « FreeMyDawgs ».
20

GRËJ & Djeemy RedUzi – Take Away For Two (3 décembre)

Fin 2022, GRËJ inaugurait la cuisine de son restaurant gastronomique : sur place ou à emporter ? La qualité des mets proposés a permis au cuistot de figurer dans notre sélection des meilleurs projets de l’année, l’équivalent du guide Michelin version rap. Une épopée gustative qui s’est finalement étirée en cinq projets, avec pour chapitre final « Take Away For Two ». Afin de concocter cet EP, le zurichois a convié son homologue genevois Djeemy RedUzi, un peu comme si Philippe Etchebest et Gordon Ramsay décidaient de s’enfermer dans la salle (à manger) du temps.
En résulte une tambouille qui fleure bon le hip-hop de l’entrée au dessert, nos deux mc s’affutant les chicots sur le hors-d’œuvre boom-bap « Noche », avant de poursuivre leur épopée carnassière avec « Kiss & Tell », dont l’instru n’est pas sans rappeler les compositions de The Alchemist. « Maybach Disquette » et son ambiance bresson font la part belle aux punchlines référencées : « J’suis Benzema sous Ramadan, Maradona sous zipette » assène GRËJ. Ultime piste de la série culinaire entièrement autoproduite par ce dernier, « Blackberry & Gameboyadvance », clôt le festin, avec une addition plus que salée pour la concurrence.