Musique
ElGrandeToto : toujours plus haut
Rappeur marocain à la renommée internationale, ElGrandeToto ne cesse de passer des caps à chaque sortie de projet. Il avance désormais avec l’obsession d’ouvrir la voie à toute une génération.
En dix ans de carrière et à tout juste 30 ans, Taha Fahssi est devenu le visage et la voix les plus identifiables du rap marocain. Né et élevé dans le quartier de Benjdia à Casablanca, il débute par la danse hip-hop à l’âge de 8 ans avant de se lancer dans la musique sous le blaze d’ElGrandeToto à 20 ans, en 2016. Un an plus tard seulement, le titre Pablo le propulse au premier plan de la scène marocaine.
Depuis, le rappeur enchaîne les hits, mixtapes, albums, collabs et records en tout genre. Artiste marocain le plus streamé au monde ; détenteur de trois Billboard Arabia Awards ; auteur d’un single, Mghayer, figurant dans la liste des cinquante meilleures chansons pop arabes du XXIe siècle établie par Rolling Stone. Celui qui foulera la scène de l’AccorArena à Paris le 27 mars 2027 semble inarrêtable dans son ascension. Son but ultime ? Coachella !
Entre la descente d’un avion et la montée dans un train pour se rendre à Marseille, au festival Marsatac, ElGrandeToto est revenu sur sa façon de travailler, son nouveau rôle de père et ses ambitions pour la jeunesse de son pays.
30 % de talent et 70 % de taff ; le talent, ce n’est jamais assez.
Le travail avant tout
À force de répéter qu’il est le (SAL)GOAT, on pourrait croire qu’ElGrandeToto cherche à convaincre les réticents. Pourtant, clamer être « le meilleur rappeur marocain » est surtout l’affirmation, haut et fort, de l’accomplissement d’un rêve d’adolescent : « Je l’ai voulu, j’ai rêvé de ça, j’ai bossé dur et je le suis devenu », explique le Casaoui.
Bien avant d’avoir des « flows introuvables », « des streams imbattables » et « le meilleur public », partant de rien, Toto met toutes les chances de son côté pour y arriver. Pour se lancer dans les meilleures conditions, il étudie le rap marocain et mène une étude de marché afin de faire l’état des lieux du paysage et de voir ce qui manquait à celui-ci.
Derrière une apparence dilettante et un comportement agité – diagnostiqué assez tôt d’un TDAH –, le rappeur fait preuve d’une rigueur étonnante. Celui qui dit ne pas être assidu dans la vraie vie développe un côté sérieux quand cela touche à la musique. Car la recette du succès de Toto se trouve dans l’ombre : « 30 % de talent et 70 % de taff ; le talent, ce n’est jamais assez », déclare-t-il. Cette lucidité stratégique est l’une des clés de son ascension.
ElGrandeToto choisit de placer la trap au centre de ses sonorités, un genre musical qui lui permet de libérer son énergie brute et instinctive. Cette esthétique américaine éclot au Maroc au milieu des années 2010, menée notamment par le rappeur 7liwa, un ami de Toto, et devient une rampe de lancement pour de nombreux nouveaux rappeurs marocains – majoritairement de Casablanca – qui investissent YouTube et les réseaux sociaux avec leur langue nationale et leur argot local. Car l’autre facteur de singularité tient au rapport à la langue.
Depuis ses débuts, ElGrandeToto navigue entre français, anglais et surtout darija (langue du Maroc mêlant l’arabe, l’amazighe, le français et l’espagnol), un mélange devenu sa signature. « Le fait d’être polyglotte m’a aidé à avoir une certaine ouverture et à toucher un public ici en France », raconte-t-il. L’artiste estime que rapper en darija est à la fois un avantage et un inconvénient, et que « ça restera tous les jours les deux ». Et vu les streams qui se cumulent en millions sur ses différentes plateformes, cela ne semble pas être une barrière pour les auditeurs.
Un jour, on arrivera à une certaine ouverture d’esprit mondiale [...] où le darija voyagera à travers les frontières comme l’espagnol.
Au-delà de la langue, « c’est aussi le flow, la voix, c’est tout un délire qui fait voyager les gens ». Surtout, c’est son authenticité qui fait la différence : « Je ne m’invente pas une vie que je ne vis pas, ni une personne que je ne suis pas. » Le rappeur espère tout de même « qu’un jour, on arrivera à une certaine ouverture d’esprit mondiale, où les gens vont s’en foutre de la langue, de la religion, et où le darija voyagera à travers les frontières comme l’espagnol ».
Pour la jeunesse marocaine
En attendant cette consécration, le rap marocain continue sa progression, se développant davantage chaque année. Toto explique : « Par rapport à mes débuts, ça va mieux. Tu peux sortir des CDs, te faire ta fanbase, tourner au Maroc et vivre de ça. Côté talent, le Maroc a déjà tout ce qu’il faut au niveau rap, image et son. Il faut maintenant plus de fonds et d’expertise. Et plus il y aura d’artistes marocains qui font des concerts à l’étranger, plus on sera pris au sérieux. »
Et l’industrie du disque occidentale a bien saisi l’engouement croissant autour du rap du Royaume chérifien. En 2019, Universal Music s’installe au Maroc ; en 2026, c’est Def Jam Recordings qui ouvre son siège à Casablanca. Quant à Toto, il lance son label et débute les premières signatures, afin de pousser les artistes de son pays. Son conseil : « Il faut connaître ton caractère, savoir ce que tu signes, avec qui et pourquoi. »
Cette envie de gravir plus rapidement les montagnes du succès et de transmettre à la jeune génération n’est pas sans lien avec la nouvelle paternité du rappeur. Âgé de presque deux ans, son fils, qu’il ne voit pas beaucoup, est devenu son moteur principal : « À chaque fois que je le laisse, c’est pire que la fois d’avant. C’est toujours difficile de ne pas le voir grandir, confie le jeune père qui parle désormais de bonnes écoles, de sécurité financière et d’avenir. Je suis en train de travailler pour les dix prochaines années », explique-t-il.
Mais quand je parle de ma liberté, je parle de celle de toute une jeunesse.
Toto aimerait que son fils le voie comme un « rêveur, travailleur, voyageur » ; une liste de qualités à laquelle peut aisément s’ajouter « altruiste », tant Toto œuvre également pour le bien-être des jeunes Marocains. « J’aimerais soit récupérer beaucoup de maisons de jeunes et m’en occuper, soit un orphelinat pour prendre en charge les enfants », dit le rappeur qui détaille sa vision : « Je veux qu’on ne lâche pas un jeune à 18 ans. Après le bac, je veux lui trouver une bourse pour aller dans une grande école, et quand il me ramènera son diplôme de master, je lui donnerai les clés de chez lui. »
Aujourd’hui, la question pour ElGrandeToto n’est plus seulement de réussir, mais de mettre à contribution cette réussite. Après le succès de ses projets en cours et la finalisation d’une exposition dans sa ville natale à l’automne 2026 pour célébrer cette décennie musicale, il lui reste à atteindre un objectif encore plus grand : être totalement libre, sans que ses paroles ne soient marginalisées : « Mais quand je parle de ma liberté, je parle de celle de toute une jeunesse », conclut l’artiste.
TOP 3 D’ELGRANDE TOTO :
- Weld Fatima de 7liwa (2021)
- Mgharba Tal Moute de Don Bigg (2006)
- 3Azzy 3Ando Stylo de Dizzy DROS (2013)
IG : @elgrandetoto
En concert le 27 mars 2027, à l’Accor Arena, Paris, France.