The Red Bulletin : Comment vas-tu ?
La saison 2026 a attaqué doucement mais sûrement. Et le fait d’avoir une vision sur deux ans avec Honda LCR, ça permet de se dire : « Je prends mon projet sportif de la meilleure manière possible et je ne tire pas la sonnette d’alarme dès le premier GP si les sensations ne sont pas là. Je ne suis pas satisfait pour l’instant des performances que je peux sortir sur la moto, mais je ne suis pas stressé, ni alarmé. Je m’autorise à prendre du temps pour bien gérer. »
Tu parles de l’aspect mécanique, technique. Et ton physique ? La bécane Zarco, comment tu l’entretiens ?
J’essaie de l’entretenir au mieux. Il y a eu de petits doutes en me disant : « Mince, à 35 ans, il y a un déclin ? Comment faire évoluer l’entraînement ? » Je suis content d’avoir un préparateur physique, Olivier Pedron, qui regarde bien dans le détail toutes mes sessions d’entraînement, qui essaie de pouvoir ajuster, mais qui me rassure souvent, et du coup ça, c’est agréable à entendre. Mais c’est clair qu’à 25 ans, si tu as un kilo de sucre à dépenser, tu n’en as potentiellement besoin que de 700 g, donc il te reste 300 g de marge si tout va bien. Alors qu’à 35 ans, tu as besoin du kilo de sucre, tu n’as plus cette marge.
Tu peux briller là où tu ne t’y attends pas et galérer sur un circuit ”facile“.
Une fin de course en 2026 par rapport à une fin de course il y a dix ans… Quelles sont les sensations ?
Sur la moto, en course ou en fin de course, c’est à peu près similaire. Après, ce sera peut-être plus sur le lendemain et le surlendemain qu’on sent qu’il y a eu une dépense d’énergie importante, et que l’énergie ne revient pas si vite. C’est intéressant d’en discuter avec un Marc Márquez, par exemple, qui me demandait : « Tu n’as pas la sensation, parfois, que même le week-end, tu es fatigué, tu sembles usé ? » Et c’est vrai qu’il n’y a pas la même énergie le dimanche que le vendredi, avant les essais libres. Disons qu’il y a des dimanches matins plus difficiles que d’autres. (Sourire)
Et des dimanches matins où l’on ne sait pas encore qu’on va entrer dans l’histoire du sport mécanique français… Cette fameuse course au circuit Bugatti le 11 mai 2025, ta victoire, a déjà été racontée sous tous les angles dans les médias spécialisés, mais nous voulions mesurer son impact sur tes supporteurs. Dans les commentaires d’une vidéo de Canal+ consacrée à ton dernier tour ce jour-là, on découvre le message très poignant d’un fan : « Pendant dix ans, j’ai assisté au Grand Prix du Mans avec mon père. Nous avons soutenu Johann Zarco chaque fois qu’on a pu. Mon père est parti l’année dernière d’une crise cardiaque, et Johann gagne cette année. Je suis à la fois ému et dévasté. J’espère qu’il a pu voir ça de là-haut. » Des mots qui montrent à quel point ta réussite touche les gens intimement : est-ce quelque chose dont tu avais pleinement conscience ?
Les années passant, les fans continuent de m’apporter un support inconditionnel. C’est là que je me rends compte que je peux générer beaucoup d’émotions, aussi bien chez des femmes, que des parents ou des enfants. Comme cette femme, la cinquantaine, qui est venue me parler l’autre fois, et qui m’expliquait : « C’est grâce à vous que je viens de me mettre à la moto. Je ne vous en remercierai jamais assez. » Il y a aussi ces enfants qui ont filmé leurs parents célébrer la victoire au Mans. C’était incroyable de voir comment le public vit le truc.
Il est intéressant de noter que tu es apprécié de toutes les générations…
Souvent, ça démarre avec les parents qui me suivent… et les enfants finissent par devenir fans à leur tour. Un jour, une ado de 17 ans fait la queue sur un GP pour me parler. Elle me dit : « On ne m’a jamais forcée à être fan de toi, mais je te connais depuis que j’ai 6 ans, et je suis trop contente de te rencontrer. » Ça m’a vraiment touché. Je me suis dit : « J’ai fait partie de son enfance, puis de son adolescence. Au début à travers son père, puis elle s’est approprié l’histoire. » Et à cet âge-là, il se passe tellement de choses : on se cherche, on se construit, on essaie de savoir qui on est. C’est là où je me rends compte que j’ai pu, et que je peux toujours, influer sur beaucoup de vies finalement.
La “sensation”, c’est quand tu diriges la moto presque juste avec le regard, que tu peux la mettre où tu veux, à n’importe quelle vitesse.
Tu les sens, ces fans, derrière toi, quand tu es au départ d’une course ou dans un moment de difficulté ? Tu te dis : « Bouge-toi, il y a cette gamine, il y a ce gars qui me soutiennent… » ?
Non. Dans ces moments de course, on n’a pas le temps, et il vaut mieux s’en détacher, parce que ça voudrait dire qu’on n’est pas concentré sur le présent.
Comment décrirais-tu cette victoire au Mans avec tes mots ? On a parlé de succès tactique, de concours de circonstances… Chacun et chacune a pu largement exprimer sa théorie sur cette course d’anthologie.
De l’intérieur, dans ma tête, c’était : « Tiens bon en pluie, la flotte arrive. C’est pas possible qu’en slick, avec toutes ces gouttes, les autres tiennent. » Certains restaient sur leurs roues, d’autres se mettaient par terre. C’était complètement aléatoire. Fabio et Binder tombent juste derrière Marc, alors que lui ouvre la piste, théoriquement sur la partie la plus humide… et pourtant, ce n’est pas lui qui chute, mais les deux derrière.
Ce choix de pneus dès le départ de la course a donc été crucial ?
Je savais que le pneu slick, ça ne pouvait pas aller. Avec la météo annoncée, il fallait partir en pneus pluie : « Ça doit tomber, ça doit tomber, ça va tomber ».
Avec la météo annoncée, il fallait partir en pneus pluie : « Ça doit tomber, ça doit tomber, ça va tomber ».
On s’imagine que d’habitude, tu n’espères pas qu’il pleuve…
La pluie, ça ne me gêne pas. Si elle tombe, je me dis : il y a une opportunité, ça vaut le coup d’aller la chercher. Concernant les pneus pluie, il faut savoir qu’il y a deux choix : le pneu soft et le medium. Par deux fois au Mans j’avais fait un choix de pneu medium arrière, et deux fois j’ai été puni. Cette fois, j’ai pris le soft. Jack Miller et Miguel Oliveira ont choisi le medium, et ils ont chuté dans le dernier virage : pour eux, c’était le « bon », car ils n’imaginaient pas qu’il allait pleuvoir tant que ça.
Ce pneu pluie arrière soft, c’était aussi un choix assumé par ton équipe ?
Dans le box, même si mon ingénieur m’avait demandé : « Medium ou soft ? », j’aurais répondu direct : « On ne se prend pas la tête, on met le soft et on y va. » Sur le papier, avec la météo, le medium semblait plus raisonnable. Mais j’avais déjà été puni deux fois, je ne voulais pas l’être une troisième. Avant même le départ, tu dois trancher, parfois à l’encontre des calculs des ingénieurs… Et au final, la décision, c’est toujours la tienne, même contre des ingénieurs qui calculent tout, voire même contre Michelin qui dira « peut-être que ». Dans mes souvenirs, dans mes sensations, je savais : « Non, ici, le medium, ça ne marchera pas. »
Malgré tout, au-delà de tes choix stratégiques, il y a eu des coups de chaud.
Oui, comme ce moment de panique dès le premier virage, parce que je me fais taper dedans : j’ai dû lâcher la main du guidon pour reprendre mon équilibre. C’était un truc de fou !
Que s’est-il passé ?
Une chute d’Enea Bastianini, qui entraîne Pecco Bagnaia avec lui. Pecco, en tombant, percute Joan Mir aussi, et Mir me prend. J’étais le dernier de la chaîne. J’ai réussi à redresser la moto, mais on s’est tapés super fort, et du coup je suis parti dans les graviers.
Qui était le plus gros adversaire pour Johann Zarco ce jour-là ?
Mon plus gros souci, c’était Jack Miller. Dans ces conditions, il est toujours dangereux, il gagne souvent. Quand je l’ai vu tomber, je me suis dit : « Okay, là il y a un coup à jouer. » Une fois en tête avec de l’avance, plus l’écart grandit, plus je me calme : « Pas de stress, fais juste ton boulot, tu continues à creuser et tout va bien. »
Et le facteur chance ?
De loin, forcément, on a une drôle d’impression, on se dit : « Il y a vraiment beaucoup de choses qui se sont alignées. » Si je regarde la course avec un œil extérieur et un peu critique – pas négatif, mais un peu détaché – je me dis : « Avec toutes les planètes qui se sont alignées, quelle chatte… » Oui, il y a une part de chance, mais j’étais en tête, j’aurais pu me crisper et me faire remonter. Ce qui n’est pas arrivé, j’ai même pris de l’avance, alors que dans des conditions comme ça, il y avait plus de raisons de se chier dessus que de continuer à creuser l’écart. C’est une bonne manière de rappeler que ce jour-là, au Mans, il y a une vraie gestion de pilote, de l’expérience : je suis concentré et je fais mon job.
Et il s’agissait de ta première course en MotoGP où tes deux parents avaient fait le déplacement !
Mon père était déjà venu sur plusieurs courses, et sur ce coup, j’avais aussi proposé à ma mère de venir : « Le Mans, ça va être cool, tu verras les fans, c’est taré, ça galvanise. Au pire, si tu as envie de t’aérer, il y a toutes les loges, où tu seras reçue comme la mère du roi. » Voilà, c’était un peu ça la démarche : s’il y a un GP à faire, c’est Le Mans !
Johann, quelle est ou a été l’activité de tes parents ?
Mon père est chiropracteur, et ma mère a été prof de sport. Ensuite, sa vie, ce furent ses enfants. Elle a arrêté de travailler très tôt et est restée auprès de nous pendant que nous grandissions. Par choix. Je suis le troisième, le petit dernier, bien choyé. Elle avait 38 ans quand elle m’a eu, alors elle s’est dit : « Ce sera le bon petit dernier. » Mon meilleur souvenir d’enfance, c’est avec ma mère et ma sœur, parce que mon frère a quatorze ans de plus que moi. Du coup, lui, il faisait déjà autre chose. Mon enfance, c’était avec ma sœur et ma mère, parce que mon père bossait souvent. Il partait de nuit.
Pourquoi ?
Il a eu son diplôme de chiropracteur aux États-Unis, et à l’époque, ça n’était pas reconnu partout en Europe, alors il a dû se créer une patientèle en Italie. La semaine, il faisait ses trajets en Italie, et le week-end on allait faire du sport.
Quels seront, pour toi, les gros moments de la saison ? Les courses où tu te dis à l’avance : « Là, je vais vraiment m’éclater, tester des trucs, me lâcher », pas forcément pour gagner, mais parce que le circuit te parle ?
Avec l’expérience, je sais que je ne peux rien prévoir : je peux briller là où je ne m’y attends pas et galérer sur un circuit « facile ». Il faut rester méthodique pour retrouver la bonne sensation sur la moto, même si elle n’est pas là dès le FP1 (les Free Practice 1, les essais libres du vendredi, ndlr). Austin sera exigeant, et la Hongrie un vrai défi après l’an dernier : j’aimerais y rouler avant pour faire un reset. D’habitude, je m’entraîne sur des circuits pas loin de la maison. Là, ce serait comme organiser un entraînement à 1 600 km de la maison.
Cette nouvelle édition du Mans, comment l’appréhendes-tu ?
En temps normal, la ferveur du public est déjà incroyable, mais là, ça va être encore plus. Ils vont vouloir me toucher, pour avoir un bout de Jojo. Il faudra que je me détache de ça.
Quelle va être ton approche ?
Je vais y arriver sans pression particulière, avec l’envie de profiter. Gagner au Mans, finalement, c’est passé. Dans l’idéal, j’aimerais l’emporter à nouveau, mais vu ce qu’on a vécu l’an dernier, c’est déjà tout bénef. Et puis, ressasser le passé, même si c’est un moment exceptionnel, c’est pas bon.
Ce jour-là, au Mans, il y a une vraie gestion de pilote, de l’expérience : je suis concentré et je fais mon job.
Quand tu parles de « la bonne sensation », on se doute qu’il s’agit de bien plus qu’une histoire de sensation... Qu’est-ce que ça veut dire en langage Zarco ?
C’est quand tu diriges la moto presque juste avec le regard, que tu peux la mettre où tu veux, à n’importe quelle vitesse. Je l’ai surtout ressentie à l’époque Yamaha. Je la cherche toujours, car la retrouver, c’est la clé pour réussir une saison entière.
Cette quête de LA sensation, que tu avais déjà évoquée dans un entretien précédent avec The Red Bulletin, est-elle un bon moteur ?
Oui, parce que je pense vraiment que je peux avoir très confiance en ce que je vois et ce que je ressens. La vitesse, c’est vraiment mon élément et je m’en rends de plus en plus compte.
Lors de notre première rencontre chez toi, en 2019, ta tante, qui vivait juste à côté de ton domicile, te préparait des Tupperwares impeccablement calibrés, adaptés à tes besoins d’athlète. Quelle est l’approche nutrition aujourd’hui ?
J’ai un suivi avec un micro-diététicien, surtout pour les apports, les compléments, etc. Avec de bonnes prises de sang aussi, niveau neurotransmetteurs : c’est très intéressant. Là, il me fait des menus. Surtout, il me fait une liste d’ingrédients à davantage choisir ou pas. Quand tu commences à savoir ça, rien que quand tu te retrouves devant un buffet, tu choisis beaucoup mieux. Là-dessus je vais pouvoir gagner un peu plus dans le détail.
Et côté fitness, forme physique, qu’est-ce que tu pratiques pour rester fit ?
Davantage de vélo. Je prends goût aussi à la natation. L’hiver, le ski de rando m’a bien plu, je me suis pris un split pour redescendre en snow. S’entraîner en altitude et dans le froid, c’est bénéfique : je ne suis pas tombé malade cet hiver.
On sait qu’en plus de la vitesse, il y a d’autres choses qui te motivent dans la vie, comme la musique, le piano… tu joues toujours ?
Du fait de vivre en Andorre, j’ai pu bien me mettre au snowboard. Mes cousins m’ont fait découvrir la poudreuse, un peu en mode aventure, entre les arbres… Je m’intéresse aussi de plus en plus à la basse. Plus je regarde des bassistes, notamment celui du groupe Vulfpeck, ou plus j’entends des chansons, plus j’aimerais apprendre la basse. Le bassiste, je le vois comme le bon soldat : « Je suis là, je suis derrière, tu peux compter sur moi. » Quand j’arrêterai la moto, j’ai envie de faire de la basse dans un bar à Paris. (Rires)
La Zarco bio… à toute vitesse !
Le Mans en furie
Johann Zarco célèbre sur le podium du Grand Prix de France Moto 2025
© Gold & Goose/Red Bull Content Pool