À Jaws, Hawaï, en 2016, le swell produit par El Niño s’associe au surfeur pro Kai Lenny.
© Fred Pompermayer
Surf

Aux sources du waterman

Avant la sortie de sa série, Life of Kai, l’as des sports d’eau, Kai Lenny, ravive son étincelle créative à domicile, à Hawaï, et redécouvre pourquoi il est tombé amoureux de l’océan en premier lieu.
Écrit par Christine Yu
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Kai Lenny dit qu’il est à la recherche du plaisir à l’état pur. Ne l’a-t-il pas toujours été ? Mais il aura finalement fallu une pandémie mondiale pour parvenir à ralentir l’Américain.
Je ne vous étonnerai pas si je vous dis qu’il n’aura fallu que deux minutes pour que le surfeur professionnel de 28 ans ne commence à s’agiter. Même au télé- phone, son énergie contagieuse se transmet et il ne fait aucun doute qu’il n’aime pas l’immobilité. Après tout, c’est le même gars que ses parents emmenaient tous les jours à la plage quand il était petit afin de l’épuiser pour qu’il dorme toute la nuit. Désormais, il a l’habitude de prendre l’avion toutes les semaines. Ou presque. « C’est probablement la plus longue période passée à la maison depuis mes 12 ans ou quelque chose comme ça », nous dit-il.
C’est ainsi qu’il a fini par traverser le Canal de Kauai sur un catamaran à foils avec le double champion de la World Surf League, John John Florence, à la mi-juillet. « Nous étions au téléphone et nous nous sommes dit : “Hey, on devrait faire quelque chose d’amusant. Et si nous naviguions sur notre catamaran d’Oahu à Kauai ? On le fait !” », rembobine Lenny.
Une semaine plus tard, ils quittaient Oahu à bord du Flying Phantom de Florence. Ce bateau ressemble à un vais- seau spatial. Les foils descendent des coques rouge vif, soulevant le bateau et lui permettant de filer sur l’eau. Lenny et Florence sont suspendus sur le côté, de façon assez précaire. Neuf heures plus tard, ils arrivaient à Hanalei sur l’île de Kauai. Interrogé sur la traversée, Lenny répond, enthousiaste : « C’était super ! »
Mais ce qui a emballé Lenny n’est pas tant le défi de la traversée du Canal que la spontanéité derrière cela. En temps normal, il aurait fallu un an ou plus pour réaliser quelque chose de semblable. Lenny et Florence (et leurs collaborateurs) auraient dû coordonner leurs horaires. Entre les compétitions, les obligations liées au sponsoring et les autres projets, les chances de trouver un jour ou deux de chevauchement où les deux auraient été chez eux à Hawaï auraient été pratiquement nulles.
Cette spontanéité constitue un contraste énorme avec la façon dont Lenny mène généralement sa vie méticuleusement concentrée sur la poursuite de grands projets et d’objectifs importants. « Il est incroyable de candeur – “Je peux le faire, je vais le faire !” – pendant que tout le monde dit : “Tu es complètement fou, mec” », dit Johnny DeCesare, le fondateur de Poor Boyz Productions qui filme Lenny depuis l’âge de 11 ans. « Il voit les choses différemment. Ce qu’il voit vraiment, c’est l’occasion et la possibilité. »
Le waterman Kai Lenny devant les vagues, à domicile, à Paia, Maui, en octobre 2019.

Kai Lenny devant les vagues, à domicile, à Paia, Maui, en octobre 2019

© Jake Marote

Lenny avait des projets pour 2020 : voyager avec ses amis, pourchassant les vagues gigantesques de chacune des grandes houles du monde tout en se donnant à fond sur le circuit de la compétition. « Dès que je me suis vrai- ment engagé, c’est littéralement comme si le monde entier s’était arrêté », dit-il.
Alors que ses objectifs sont pour l’instant en suspens, son dernier projet, Life of Kai, lancé en octobre, offre un aperçu de certains des exploits innovants et époustouflants que l’athlète professionnel a réalisés et dont il est capable. Ses autres séries web, comme Positively Kai et 20@20, qui ont débuté cet été, présentent les aventures amusantes de Lenny et ses performances qui défient la physique, tant au niveau national qu’international. En revanche, Life of Kai suit Lenny dans sa quête et sa réalisation d’importants projets, qu’il s’agisse d’un stage de survie surf ou de compétitions comme le Peahi Challenge ou le Nazaré Tow Surfing Challenge.
« Je pense que la vision générale qu’ont les gens de la plupart des athlètes professionnels, la mienne y compris, est qu’il ne suffit que d’y aller et de le faire, dit-il. Je souhaitais vraiment capturer ce que je dois traverser – les bons et les mauvais moments, les plus difficiles aussi, tout ce qui mène à mes meilleurs moments, que ce soit sur le podium ou sur la plus grosse vague de ma vie. » Il veut aussi inspirer les gens. « Combien de toi es-tu prêt à investir pour accomplir quelque chose... et quelle passion alimente ce feu ? Cette détermination indéfectible est mon secret. J’espère que j’inspirerai les jeunes à suivre leur passion et à se dire que si je peux le faire, ils peuvent le faire aussi », déclare-t-il.
Lenny est un jeune prodige dont les parents ont déménagé à Maui pour faire du windsurf. Il a lui-même été un jeune prodige de cette discipline, un petit garçon qui volait haut au-dessus des vagues au Hookipa Beach Park et qui cousait des mini-voiles et des cerfs-volants alors qu’il était à l’école Montessori. Parmi ses mentors figurent Laird Hamilton, Dave Kalama, Robby Naish et d’autres pionniers célèbres qui inventaient littéralement de nouveaux sports nautiques tout près de chez lui. Cela a déteint sur Lenny. Il est plusieurs fois champion du monde de stand up paddle (il a remporté son premier titre à l’âge de 18 ans), vainqueur des éreintants Molokai 2 Oahu Paddleboard World Championships et l’un des meilleurs wind et kitesurfeurs. Hé oui, il surfe aussi et peut aussi faire des aerials impressionnants sur shortboard.
Lenny n’est pas seulement un excellent athlète. C’est un waterman doué. Il a une vision aiguë de l’océan et l’observe différemment que la plupart des gens. « Il voit la surface de la mer et ce qui se trouve dessous, et utilise cette énergie », dit DeCesare. Dans les grosses vagues, DeCesare dit que l’esprit de Lenny est comme une calculatrice, mettant la peur de côté pour calculer les variables et les facteurs. Cela lui donne la confiance pour performer dans des conditions qui effraieraient des humains normalement constitués. Difficile d’imaginer que le gamin au large sourire espiègle n’ait pas eu automatiquement son ticket d’entrée quand il était plus jeune. En vérité, il n’était pas pris au sérieux car c’était un athlète multisports. Ses premières amours étaient le windsurf, le stand up paddle et le kitesurf alors que tout le monde faisait du surf. Même ses mentors comme Naish ont essayé de le préparer au jour où il devrait ranger une partie de son équipement et se consacrer à un seul sport. Son père Martin se souvient d’avoir vu d’autres jeunes asticoter son fils et lui demander s’il voulait uniquement se concentrer sur le surf. Lenny a regardé son père et lui a dit : « Pourquoi voudrais-je faire ça ? Tout ce que je fais est tellement chouette. »
Kaï Lenny fait avec la pluie pour trouver son climax au bout de l’arc-en-ciel à Jaws en janvier 2015.

Jaws, janvier 2015: Lenny fait avec la pluie pour trouver l’arc-en-ciel.

© Fred Pompermayer

Au fond de lui-même, Lenny savait qu’il pouvait être un waterman complet. Il aimait l’océan et ne voulait pas se laisser cataloguer. Il voulait profiter de toutes les conditions offertes et utiliser tout l’équipement dont il avait besoin pour sortir et s’amuser. Mais même quand Lenny est devenu un athlète doué et un champion de stand up paddle, il n’avait toujours pas vraiment acquis de crédibilité. Les autres surfeurs étaient du genre : « Stand up paddle kid, windsurfeur, weirdo. Ils ne lui ont pas vrai- ment accordé beaucoup de crédit en tant que surfeur », raconte DeCesare.
Il a fallu un certain temps à Lenny pour gagner le respect de ses pairs et c’est son surfing sur les grosses vagues qui l’a aidé à faire ses preuves. Lenny a surfé sur les énormes vagues de Peahi, le célèbre break de Maui, également connu sous le nom de Jaws, sur tous les types de planches depuis l’âge de 16 ans. Il est capable de réaliser de bonnes performances justement grâce à son expérience en windsurf et en kitesurf. On a commencé à parler de lui, d’autant plus lorsqu’il s’est mis à se concentrer davantage sur le surf.
« On a réalisé que Lenny n’était pas un surfeur unidimensionnel, mais un surfeur complet, des grosses vagues à celles de Sunset, du Pipeline aux figures aériennes de shortboard et aux vagues géantes de tow-in surfing. C’est maintenant un champion dans le monde des grosses vagues », explique DeCesare. En 2019, Lenny a remporté deux Big Wave Awards : XXL Biggest Wave et performance globale chez les hommes. Pour les Red Bull Big Wave Awards 2020, il a été nominé à cinq reprises dans trois catégories.
Un tournant majeur s’est produit lorsque Lenny a commencé à performer sur le circuit des grosses vagues. Il a remporté la compétition de Puerto Escondido en 2017. Il a répété l’exploit en remportant le Nazare Tow Surfing Challenge avec son coéquipier Lucas « Chumbo » Chianca en février 2020. Lenny et Chianca sont à la fois bons amis et adversaires. Ils étaient ensemble au camp de survie surf, ce qui a renforcé leur amitié et leur confiance aveugle : en tant que partenaires, ils savaient que l’un irait chercher l’autre sur un jet-ski si des vagues de vingt mètres menaçaient de les engloutir. Cette solide camarade- rie a permis à Lenny de participer à la compétition en étant calme, concentré et serein.
Une fois hors de l’eau, Lenny a regardé les images sur un portable. Il a gloussé et a dit : « J’adore le surf sur les grosses vagues. »
Pourtant, malgré son succès et la reconnaissance qu’il a acquise au sein de la communauté du surf, on s’attendrait à ce que Lenny ait conservé une certaine rancœur. Mais il se concentre plutôt sur la performance au plus haut niveau et sur l’élimination du plus grand nombre possible de zones d’ombre.
« Pour moi, il n’a jamais été question de battre quelqu’un d’autre, mais plutôt de me battre moi-même », concède-t-il. Il aime se montrer à la hauteur dans les compétitions où il affronte les meilleurs du monde. Cela l’oblige à se surpasser, à aller là où il n’irait pas s’il n’y avait pas de pression – ou ce qu’il appelle l’encouragement – de quelqu’un qui surfe mieux que lui. « La raison pour laquelle j’ai été si constant et que je me suis amélioré dans tous mes sports vient de ma passion profonde pour ce que je fais. J’aime le sport jusqu’à ses aspects techniques, comme mon équipement. J’aime le fait que, en fin de compte, je peux réaliser quelque chose que je ne pouvais pas faire avant. En plus, j’aime l’aspect artistique de tout cela », développe-t-il.
À Jaws, Hawaï, en 2016, le swell produit par El Niño s’associe au surfeur pro Kai Lenny.

Le swell produit par El Niño s’associe au surfeur pro Kai Lenny.

© Fred Pompermayer

Cette poussée inlassable vers le progrès et l’innovation est inscrite dans l’ADN de Lenny. Dès son plus jeune âge, ses parents l’ont aidé à se fixer des objectifs, des petits pas qui lui ont permis de se frayer peu à peu un chemin jusqu’à chevaucher des vagues de la taille d’une montagne. Par exemple, lorsqu’il avait environ neuf ans, son père Martin lui a montré le spot de Hookipa où tous les windsurfeurs finissent par se retrouver.
Martin lui a appris par où arriver afin de pouvoir monter au milieu des rochers. « Quand il y allait et qu’il poussait ses limites, il prenait des coups. Mais on le voyait négocier autour des rochers. Il savait ce qu’il faisait et ça allait », se remémore Martin.
Ado, Lenny s’asseyait avec son père pour établir la feuille de route des objectifs qu’il voulait atteindre. Ils la revoyaient ensemble chaque année, la peaufinaient ici et là et ajoutaient d’autres buts. Aujourd’hui, au lieu de déterminer la date à laquelle il deviendra champion du monde, son père dit que Lenny pense à des objectifs plus ambitieux et trace sa voie vers une carrière d’athlète professionnel qui durera toute sa vie.
Quand vous donnez à Lenny un peu de corde et de liberté, il est difficile de le suivre. En fait, la contrainte de rester à la maison a permis à Lenny de devenir encore plus créatif et de s’amuser davantage. Au lieu de s’entraîner pour sa prochaine compéti- tion, de vérifier méticuleusement son matériel pour son prochain voyage ou de s’inquiéter de ses obligations liées au sponsoring, il se reconnecte avec ce qu’il veut faire.
« J’ai maintenant la possibilité de me concentrer sur ce qui a attiré mon attention quand j’étais petit, lorsque je suis tombé amoureux de ce sport, c’est-à-dire le sport lui-même au lieu de ce qui l’entoure, vous comprenez ? » Il est plus soucieux de perfectionner les subtilités de diverses manœuvres comme la sensation de regarder par-dessus son épaule gauche quand il fait un flip en windsurf ou de bien négocier l’amerrissage quand il fait un 360 ° dans les airs lorsqu’il surfe. Il a aussi développé de nouvelles figures.
Après des mois de cocooning à la maison, de reconstruction, d’entraînement et de préparation sans distractions ni obligations externes, il ne serait pas surprenant que Lenny explose à nouveau sur la scène une fois que les compétitions reprendront et que les restrictions de voyage seront levées. Il dit que cela lui a donné une nouvelle perspective, plus introspective et plus analytique. Au cours des derniers mois, Lenny a essayé de décomposer les situations pour comprendre ce qui lui permet d’être qui il est et de vivre ses meilleurs moments. « Est-ce quand mon équipement est ajusté d’une telle manière ? Est-ce la façon dont je me réveille ou celle dont je l’aborde ? Est-ce que j’aime être un peu plus détendu ou plutôt concentré ? Ce genre de choses me permettra d’être encore plus performant quand tout reviendra à la normale ».
Et Lenny est impatient de retrouver tout cela car il a encore beaucoup d’objectifs. « Avec le foiling, je veux chevaucher une énorme houle au milieu de l’océan et voyager d’une masse terrestre à l’autre. Avec le big wave riding, je veux surfer sur les plus grandes vagues du monde et sur des parties de la vague que personne ou presque n’a jamais faites. » Il y aura peut-être aussi une deuxième partie de Life of Kai dans le futur. Et encore, ce n’est que ce qui lui vient à l’esprit pour le moment. Il y a beaucoup de missions qu’il n’a même pas encore imaginées.
Quotation
Ce que je veux, c’est tout faire. Tant que j’aurai des objectifs, j’aurai du plaisir.
« Ce que je veux, c’est tout faire. Je vois quelqu’un à l’autre bout du monde réaliser quelque chose d’incroyable et il faut ensuite que je m’y essaie. L’approche de ces personnes m’inspire tellement. En ce qui me concerne, bien plus que d’arriver à ce point, c’est son accomplissement qui m’intéresse. Pour le reste de ma vie, tant que j’aurai des objectifs devant moi, j’aurai toujours du plaisir et je m’éclaterai », assure Kai Lenny dans un sourire.