La rappeuse française LinLin, révélation de la scène rap francophone et autrice de son premier album Disco Inferno.
© Tom Kleinberg
Musique

LinLin Impératrice

Révélation du rap francophone, LinLin confirme son ascension après une série de singles, le succès de Blicky avec Ino Casablanca et un premier album réalisé avec son fidèle producteur MOB.
Écrit par David Bola
Temps de lecture estimé : 10 minutesUpdated on
Impériale. C'est le mot qui s'impose pour qualifier LinLin, révélation de la scène rap francophone, qui après une année 2025 marquée par une série de singles (« BOOGEYMAN », « 925 », « + » )et une collaboration magistrale avec Ino Casablanca (« BLICKY »), a livré un mois avant l'été son premier long-format, concocté avec son acolyte de toujours, le producteur MOB.

Time For Music

Quand nous rejoignons LinLin dans un café dans Paris Nord, cela fait un mois et un jour que Disco Inferno a vu le jour. Entre-temps, LinLin est montée sur la scène des Francofolies de Montréal, est passée sur France Inter échanger avec Mehdi Maïzi « À La Régulière », et a été – fait rarissime pour une artiste française – chroniquée dans la revue musicale la plus importante au monde, Pitchfork. L'impératrice a entamé sa conquête du globe plus vite qu'elle ne l'imaginait. « C'est vraiment pas quelque chose auquel on s'attendait », nous confie celle qui prend toute la mesure de l'engouement exceptionnel dont son premier album fait l'objet. « En tout cas, nous, quand on a fait l'album, on s'est fait plaisir. On s'est dit : on va être full créatif, on fait vraiment les titres qui nous plaisent. Si les gens kiffent, ils kiffent, si les gens kiffent pas, tant pis. » Bonne nouvelle, les gens kiffent.
Les premiers albums sont une occasion de se présenter à l’auditoire. LinLin et MOB, qui collaborent depuis la fin du lycée, en ont profité pour imprimer dans les oreilles françaises une signature sonore qui leur est propre. Ainsi, le disque a été produit à 100 % par leur tandem, anciennement baptisé Graffiti Boys Radio. « C'était important de faire tous les titres avec MOB pour vraiment avoir cette texture et que les gens me reconnaissent à travers ce son-là », détaille LinLin. Le producteur rebondit : « Pour moi, aujourd'hui, la musique ne se suffit pas à elle-même. Il faut amener un univers avec la musique. Sur ce disque, je suis parti chercher des textures d'époque. Ça sent les années 80 et 90 ». En effet, l'épiderme de Disco Inferno rappelle celui des grands disques de musique électronique des années 80, et du moment où le rap s'est mêlé à l'électronique, avec le « Planet Rock » d'Afrika Bambaata (1982), puis avec la Miami Bass du 2 Live Crew. Pour obtenir cet effet, LinLin et MOB ont travaillé avec des clones de machines d'époque : la TR-808 et la TR-909. Résultat, sur ses douze titres, Disco Inferno brûle pour la house, la Miami bass et le baile funk tout en oscillant entre textes rappés et chantés. Ultra-ambitieuse et quasi-inédite dans le paysage hexagonal, cette proposition ne tiendrait peut-être pas sans une solide introduction.
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Aujourd’hui, la musique ne se suffit pas à elle-même. Il faut amener un univers avec.
LinLin
« Music », piste d'ouverture ajoutée dans les derniers moments de la production de l'album, est un morceau relativement simple. Sur une nappe de synthé délicieusement rétro se pose une voix caverneuse intemporelle, de celles que l'on pourrait entendre sur un disque de Cerrone ou de Giorgio Moroder. Elle nous répète quatorze fois « Time For Music », avant de laisser place à – vous l'avez deviné – la musique. Pour LinLin, cette intro est « un peu comme un mantra. Très simple, mais en même temps, cela permet à l'auditeur de vraiment rentrer dans l'univers de Disco Inferno ». Puis c’est le coup de feu avec « BLACC* », brasero fabriqué à partir de samples et d’un clone de TR-808, la machine qui a donné son grain à la Miami Bass dans les années 80. C’est une séquence en boîte de nuit tirée du jeu Max Payne 3, où l’on entend de la Miami Bass qui a donné envie à MOB de s’y essayer.
Pour les autres morceaux de Disco Inferno, les deux acolytes se sont échangé des références. En tête de liste, les classiques de la house états-unienne, mais aussi des artistes qui ont exploré au 21ᵉ siècle l’interstice entre rap, pop et musiques électroniques comme Azealia Banks et son EP 1991 paru en 2012. L’ombre d'un autre disque du début des années 2010 plane sur Disco Inferno – Yeezus (2013) de Kanye West. LinLin et MOB découvrent tous deux ce disque à l'adolescence. Pour l'impératrice, il a été « sa plus grosse claque ». Pour MOB, c'est l'album qui lui donne envie de produire. « Je me disais : il faut que je fasse de la musique. Juste après, mon cousin du bled' vient en France pour la première fois et me dit : "Tu veux que je te mette FL Studio ?" C'est parti de là. » Révolutionnaire à sa sortie, Yeezus continue d'être influent dix ans plus tard. Certaines de ses bandes démos inutilisées servent même à la conception de Renaissance, l'opus house de Beyoncé, autre influence majeure de Disco Inferno. Pensée comme une lettre d'amour à la culture house dans toute sa diversité (house, ballroom, disco…), Renaissance était aussi une piqûre de rappel : ces musiques sont en premier lieu des musiques noires. Sur Disco Inferno, LinLin fait le même travail politique : « C'était important pour moi de remettre ce sujet au centre et de dire qu'à la base, ces musiques sont noires. » Ou comme elle le dit si bien dans « BLACC* » : « Tout est black ».
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Ils vont devoir trouver un autre symbole pour se réunir.
LinLin

Apprendre dans l'enfer

Selon MOB, l'un des superpouvoirs de LinLin est son oreille. « Très souvent, ce qui se passe, c'est que je vais lui proposer une idée. Elle va me dire : "Non, ça, il y a un problème sur ça." L'accord, là, il y a un problème. Le snare, il y a un problème." Le lendemain, je réécoute et elle avait raison. » Son autre qualité hors norme, c'est sa plume, qu'elle a su adapter à l'exercice de l'écriture club, qui peut s'avérer casse-gueule en langue française. « C'est ça qui a été vraiment le gros challenge dans l'album : trouver comment poser ma voix en français sans sonner ringard et faire trop d'anglicismes. » Pour se forger un chemin, elle s'est entraînée et a tenté des flows tout le long de sa discographie, jusqu'à aboutir à la cadence idéale. C'est finalement le rap qui lui « a permis de trouver les bonnes cadences et d'avoir une manière de poser qui est agréable à écouter, qui sonne bien et qui ressemble un peu à ce qu'on entend chez les anglophones ».
Sur la seconde moitié de Disco Inferno, LinLin fait parler ses talents de vocaliste et de toplineuse (c'est-à-dire sa capacité à créer des mélodies avec sa voix). Sur « PETIT CHÉRI », « CŒUR DE PIRATE », « ALIVE », elle chante en rappelant par instants son idole (et son featuring rêvé) Mylène Farmer. L'impératrice s'autorise tout justement parce qu'on lui a tout interdit. « Les gens, les proches, ma famille n'acceptaient vraiment pas le fait que je fasse de la musique. Pour eux, c'est pas normal de faire de la musique. » Aller à l'encontre de vents contraires a été douloureux, mais extrêmement instructif. C'est par ailleurs de là que vient le titre du disque – en latin, « Disco Inferno » signifie « j'apprends dans la souffrance / dans l'enfer ». LinLin rembobine : « Au moment où j'ai fait l'album, j'en avais marre. Marre qu'on me dise quoi faire. J'étais en mode : Je n'en ai plus rien à foutre, je dis ce que j'ai envie de dire, que ça plaise ou pas, que ça me mette dans une sauce ou pas ». Ce disque est une prise de guerre dans son combat pour la liberté.
En pirate, elle utilise sa liberté pour s'attaquer à l'extrême droite dans ses textes « J'crois que la France a un dilemme ; C'est nous les vilains, c'est nous le problème » / « Tous les jours, moi j'fuck le FN », mais aussi avec des symboles. Pour le clip de « BOOGEYMAN » (2025), elle se met en scène avec le drapeau français, alors monopolisé par la droite et l'extrême droite. Depuis, le drapeau a été réinvesti par des artistes comme Tiakola et une quantité d'autres rappeurs. LinLin est une pionnière de cette réappropriation. « Quand on le fait, on se met dans une situation un peu dangereuse, parce qu'on ne sait pas comment les gens vont le percevoir. On ne sait si les gens qui m'écoutent de base vont comprendre le message. » MOB, également impliqué dans cette entreprise bleu-blanc-rouge, ajoute : « Les fachos, tu leur fais trop de mal en te réappropriant le drapeau à ta sauce. Ils vont devoir trouver un autre symbole pour se réunir ». S'il est bien question d'opposition face à l'extrême droite, pour LinLin cette démarche s'adresse aussi aux gamins qui ont la même trajectoire qu'elle. « C'est une démarche qui est faite pour faire avancer les choses et que vraiment, que nous, enfants de la diaspora, on puisse un peu plus s'épanouir en France. Espérer avoir un avenir meilleur. »
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Aujourd'hui, la musique ne se suffit pas à elle-même. Il faut amener un univers avec la musique.
MOB

Le Diable dans les détails

Le travail d'image de LinLin se poursuit sur Disco Inferno. Sur ses visuels de presse, LinLin porte un bicorne, couvre-chef typique des pirates et des empereurs. MOB a l'idée de ce look en regardant le Napoléon (2023) de Ridley Scott. Le bicorne est un moyen de faire une double référence. On le trouve sur la tête de Napoléon Bonaparte, figure du pouvoir français par excellence, et aussi sur celle de l'impératrice pirate Charlotte LinLin du manga One Piece, à qui la rappeuse a pioché son pseudo (MOB, quant à lui, tire son nom de l'anime Mob Psycho 100). Les premières versions de la pochette de Disco Inferno incluaient ce fameux chapeau impérial. « Ce qui était bien, c'est que la bicorne était un élément fort et qu'il allait être remarqué. Mais je n'avais pas envie qu'avec le temps on ne se rappelle juste du bicorne, et pas vraiment de l'album en tant que tel. J'avais envie d'avoir quelque chose de plus épuré ». Finalement, le rendu final zoome sur le visage assombri de LinLin. Elle a la bouche béante et un grillz argenté en forme de dent de vampire.
Posée en contraste sur fond blanc, sa silhouette sombre est troublante. On peine à lire les traits de son visage, estompés par l'obscurité. Il y a quelque chose de fascinant et de monstrueux. Difficile de dire si elle est notre alliée. « J'aime bien [la pochette] parce qu'elle est déstabilisante. On ressent peut-être un peu de peur. Et moi, j'aime bien faire peur ». Le clip de « BLACC* », réalisation dystopique de Tom Kleinberg, joue sur les mêmes tons de couleurs que la cover. On y retrouve LinLin seule dans un immeuble bétonné, terne et vide. Elle est filmée par un drone brillant comme une boule à facettes disco qu’elle finit par empoigner pour reprendre le contrôle sur son image. D’une certaine manière, elle se libère. Sur scène, même ambiance. Aperçue au Sucre lors du festival Nuits sonores, elle portait des vêtements sombres à géométrie anguleuse, comme une silhouette d’un défilé Rick Owens. Avec Disco Inferno, MOB et LinLin, on réussit dès leur premier long-format ce que certains peinent à faire même après quelques essais : être cohérents de bout en bout.
Disco Inferno, paru le 29 mai 2026
LinLin sera en concert les 13 & 14 janvier 2027 à la Gaîté Lyrique