21 février 2010
Enak pose ses skis dans l’aire d’arrivée de Vancouver. C’est fini. Le Dark Lord retire son casque Albator-tête de mort. À 33 ans, il redevient Enak Gavaggio, simple mortel qui vient de rater ses JO en skicross. Son rêve de gosse. Finir au pied du podium, 5e, une petite finale en guise de breloque en chocolat, lui qui s’était fantasmé médaille d’or au cou, et qui, de l’avis de tous, coaches inclus, en avait le potentiel. Dans le jargon sportif, on appelle ça « la petite mort du champion ».
Il en a pleuré des heures dans son masque, essuyé des mois de déprime avant de renaître, encore une fois, comme toujours, dans un énième perso, inventant un nouveau format : cette fois, ce sera le GMX ou Gavaggio Monster Cross, un événement qui fera éclore les futurs grands de ce sport de barjot : le skicross. La discipline qu’il a contribué à faire connaître et aimer au grand public, une arène de gladiateurs avec ses implacables bastons et ses chutes stratosphériques. Si la logique du corps brisé avait été respectée, le skieur devrait être dans une chaise roulante, ou pire, tant la correctionnelle a été frôlée maintes fois. N’évoquons que son accident aux X Games en 2008 à Aspen, Colorado, rappelant au passage qu’Enak reste à ce jour le skicrosseur français le plus titré de l’événement (qui fait office de JO des sports extrêmes) avec sept médailles. Cette chute à Aspen, j’ai dû la voir et revoir des dizaines de fois lors des visionnages de rushes pour ce documentaire auquel j’ai participé. Avec, à chaque fois, l’envie de me cacher les yeux, frissons courant sur ma nuque.
Enak, qui vole en l’air, très haut, bien trop, poupée de chiffon désarticulée qui se cratérise au sol. Si on avait été en intersaison, où l’athlète faisait régulièrement du gras à coups de hamburgers, on aurait pu avoir un trou dans la neige béton. Tout était cassé là-dedans, haché menu, pubis compris, sans qu’on sache trop bien comment réparer. S’ensuivirent des mois de rééducation au pire moment d’une carrière : quelques mois avant les JO de Vancouver évoqués plus haut. Le skicross vient d’y être inscrit pour la première fois et ce sera la dernière chance d’Enak. Ironie de l’histoire d’un jeune homme qui a cessé de fêter son anniversaire à 17 ans, cœur de gamin dans un corps d’homme : il sera désormais trop vieux pour songer à participer aux JO suivants.
À l’époque, je le suivais depuis quelques années déjà sur les coupes du monde et autres compétitions. Je l’avais connu à l’été 2001, pour faire un sujet sur l’entraînement estival du skieur. Il s’était montré si appliqué, si investi dans le shooting photo qu’il était tombé. Il s’était écorché. Trop bien faire par peur de faire mal. Je n’avais pas eu conscience de cela dans nos premiers échanges, mais ce sentiment de ne pas être à sa place, illégitime et parfois timide malgré des allures de gros dur, dans un duel permanent confinant à la schizophrénie, allait surgir à plusieurs reprises. À l’image de cette autre session photo, à Tignes en 2004. Pour l’ouverture d’un reportage intitulé Stars du X, nous avions réuni la fine fleur du Xcross. Il y avait là Ophélie David, Xavier et Paul-Henri de Le Rue et, bien sûr Enak Gavaggio.
Le photographe, spécialiste du portrait avait fait jouer les athlètes, les poussant un peu dans leurs retranchements. Au milieu des gesticulations et autres poses forcées, je perçus un Enak mal à l’aise, raide comme un piquet, drôle de symbole pour un skieur qui a très tôt compris qu’il n’allait pas mariner longtemps dans l’alpin. Enak le freerideur trompe-la-mort, pionnier du base-jump début 2000, Enak le free-punk connu pour ne suivre que ses propres règles et qui n’est jamais meilleur que dos au mur, se montrant incapable de faire un peu le clown pour une photo ? Le lendemain, texto : « J’ai été mauvais hier, tu penses que cette photo, on peut la refaire ? » Le photographe parti, c’était impossible. Le Dark Lord s’était montré déçu comme un gamin qui avait manqué l’occasion de montrer la meilleure part de lui-même.
Il y a là une partie des tourments de l’homme, peu importe comment on le surnomme : vouloir montrer aux autres ce qu’il n’est pas ou pas tout à fait. Faire semblant d’être facile alors qu’on s’entraîne comme une brute au point de se construire une porte de skicross dans son jardin pour mieux exploser dans les starts. Se faire passer pour un bad boy alors qu’on a un cœur à donner un rein à ses copains. Ne pas assumer son vitiligo d’ado et ses taches blanches même devant ses meilleurs potes à la piscine et prétendre qu’on s’est brûlé dans un accident de karting.
À la base – et ce n’est certainement pas une explication, mais cela peut donner des pistes – Enak ne fait pas partie du sérail. Son père Christophe, paysan saisonnier enchaîne les chantiers, sa mère Chantal a travaillé un temps à l’usine, la première baignoire apparaît à 5 ans entre deux soirées hippies. Pas de quoi pleurer dans les chaumières, mais le petit Gavaggio qui se prend à imiter un certain Marcel, voisin de la famille, jusqu’à se rebaptiser sans que personne n’ait jamais trouvé de raison à ce surnom, Enak Marcel Chaussure, a eu un début de vie à la dure, le genre d’existence où l’on ne perd pas trop de temps à se poser de questions, mais où l’on se forge une certaine idée de la liberté.
Bref, il lui arrive de manger dans la gamelle du chien et de ne rentrer de ses virées en montagne que lorsque sa mère sonne la cloche. Un peu livré à lui-même, il n’est pas un enfant facile. Ses courses ratées alors qu’il est au ski-club de Valmorel se concluent parfois par des doigts d’honneur aux coaches, il conteste, provoque et manifeste, et quand il ne skie pas, ligote sa sœur China (elle est l’indienne, lui forcément le cow-boy), qui s’estime heureuse quand elle n’est pas oubliée des heures dans les bois. Plus tard, au lycée, ses proches évoquent un gars très populaire, qui traîne avec une autre star du ski Julien Régnier, en impose avec sa ceinture à clous, ses Dr. Martens aux pieds, ses cheveux teints de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ou sa coupe mulet (déjà). C’est avec une partie de ceux-là (Laurent Niol, Vivien Dotti, Romain Raisson, Xavier Troubat) qu’il se liera d’amitié à la vie à la mort, au sein de la bande «Ça envoie du gros », concentré de tout ce que la station des Arcs compte de furieux en termes de sports extrêmes.
L’époque est aux sensations fortes et aux idées déjantées : ça tombe bien, Enak, par ailleurs king de la blague potache doublé d’un hyperactif, en a 25 à la minute et cette logorrhée créatrice peut prendre diverses formes. Sauts illégaux en base-jump depuis des télécabines savoyardes pour se faire cueillir par les gendarmes à la réception, une série d’animation Trip-box mettant en scène des base-jumpers dans un scénario d’anticipation avant-gardiste – on est alors en 2000 – des trips lointains dont un au Lofoten (Norvège) où Enak réalise deux carnets de voyage avec des dessins... Là encore, à leur lecture, on voit bien qu’il ne lâche rien ou si peu sur ce qu’il est au fond. Pour le journal intime, il faudra repasser.
En dévoiler le moins possible sur soi tout en faisant mine de se livrer au maximum : c’est tout l’art d’Il Maestro Gavaggio. La suite des évolutions du personnage a confirmé ce penchant. Évidemment, on pense à Rancho. Huit longues années à jouer à cache-cache sur YouTube derrière une grande et sympathique moustache. À faire diversion en jouant les candides rigolos, à tester toutes les disciplines du ski en faisant semblant de s’y être mollement préparé. Vrai en partie. Je sais désormais grâce à ce documentaire où il est dit et répété que le garçon, né sans aucun don est un laborieux, qu’il a le perfectionnisme des braves. Mais au lieu de parler de courage qui semble, je dis bien semble, flirter parfois avec l’inconscience, je préfère parler d’engagement, de liberté et de curiosité. Durant sa carrière, le skieur des Arcs a sauté des barres rocheuses que personne n’aurait osé même regarder, descendu la piste de bobsleigh olympique en skeleton avec une gastro, affronté des vagues de trois mètres en skiboots remplies d’eau salée menaçant de le faire couler... Le tout sans jamais dire vraiment ce qui le motivait à pousser, non, à exploser ses limites, à aller provoquer ses peurs. Après toutes ces années à le fréquenter, j’avais donc le sentiment de rester à la porte du côté obscur de l’individu. Je m’étais fait une raison. Gavaggio resterait une demi-énigme, même si j’avais eu droit à un peu plus qu’à la partie éclairée.
Puis un beau jour, après détours, atermoiements et refus, Enak accepta le deal : se raconter dans un documentaire.
Vingt ans après notre première rencontre aux Arcs, nous voici réunis chez le producteur du film dans une maison de la région parisienne, en juin 2021. Enak est allongé sur le canapé que j’aimerais tellement voir se transformer en divan. Car je sens déjà qu’il va me faire une Gavaggio (traduction : le mec cool qui boit du soda dans une canette de bière et qui va se coucher alors que la fête commence à peine), continuer à faire diversion, répondant à ce qui l’arrange, anticipant déjà sur ce que les témoins du film vont dire de lui. Lui, restant en surface en livrant ce qu’il veut bien alors que j’entends bien creuser profond : si j’ai une seule raison de collaborer à ce documentaire, c’est que je veux qu’à la fin, on sache qui est ce gars Vaggio.
Mais au fil de nos rencontres, je vois bien qu’il élude, esquive quand je le cherche sur des terrains minés : la mort, l’amitié, ce besoin de se cacher... Lui préfère me parler de ses colères liées au sentiment d’injustice, quand, exemple parmi d’autres, un Joe Fitzgerald (directeur technique freestyle international de l’époque) fait partir la finale de la coupe du monde aux Contamines en 2001, alors qu’Enak lui avait demandé d’attendre pour strapper une blessure. Envolé le globe de cristal. Oui, Gavaggio préfère s’appesantir sur ce sentiment d’usurpation quasi-permanent, ce décalage entre ce à quoi il aspire : être un snowboardeur quand il n’est – selon lui – qu’un skieur alpin raté.
Durant tous ces échanges nombreux, pas un mot sur ce qu’il a ressenti à la mort de son meilleur ami, son frangin, son alter ego de conneries : Sébastien Coquillard, dit Coy, décédé en 2015 dans un accident de base-jump en Corse. Il faudra que j’insiste à la toute fin pour avoir un : « J’ai jamais pleuré personne après lui. Je ne sais pas pourquoi ce jour-là, j’ai pris un très long bain, moi qui n’en prends jamais. » Il faudra attendre la parole de ses amis et amies, de sa famille pour savoir qu’un bout de lui est parti ce jour-là. Que ce fut le drame de sa vie qui couronna l’un de ses statuts : celui d’écorché.
Si j’ai une seule raison de collaborer à ce documentaire, c’est que je veux qu’à la fin, on sache qui est ce gars Vaggio.
Au printemps 2022, alors que nous débutions le tournage entre Annecy et Bourg-Saint-Maurice, et que j’interrogeais la petite trentaine de témoins, j’ai senti qu’il rôdait dans les parages, en control freak, cherchant à capter quelques bribes de conversation. Nous avions rédigé ensemble un déroulé a priori de ce que son entourage allait dire, je pressentais qu’il attendait qu’il soit conforme à ses intuitions. Mais, comme dirait Lionel Favret, son coach qui l’a amené au skicross, et qui établit dans le film un parallèle avec le destin de Stallone dans Rocky, « ça ne s’est pas passé comme ça »...
Ils ont dit ce qu’ils avaient à dire. Sans censure ni tabou. Ont évoqué ses défauts aussi disproportionnés que ses qualités. En bon phobique de la brosse à reluire, Enak avait donné des instructions : « Il faut qu’ils parlent de tous mes défauts, surtout, insiste bien-là-dessus ! » J’ai dit oui, bien sûr, sans aucune intention de diriger les entretiens dans ce sens. Même si je voyais bien qu’il ne voulait pas jouer les premiers rôles, toujours empoisonné par cette idée qu’il ne méritait pas autant d’attention. Car oui, précisons que l’idée de lui consacrer une sorte de biopic ne vient pas de lui, mais de l’un de ses soutiens et sponsors de longue date, Alpina Watches. Pourtant, il aura fallu dix ans d’attente à Enak avant devenir ambassadeur de la marque de montre, tellement son profil d’athlète était « impossible à caser » !
Les entretiens furent fructueux au-delà de toute attente. Premiers coaches, amis et amies d’enfance, famille... Ils et elles ont dressé les contours de ce drôle d’oiseau qui sait faire à ses plus cuisants échecs les plus fabuleux rebonds. Personnage complexe avec ses ombres, ses doutes, ses blessures, ses paradoxes, ses métamorphoses, ses renaissances. Bernés, ils le furent lors de la première rencontre, comme nous tous, au départ, croyant avoir affaire à « un type un peu fou » (dixit Julien Lizeroux), « qui a l’air méchant » (Martin Fourcade), et se retrouvant face à « un des rares sportifs à avoir su transmettre et partager sa passion » (Tessa Worley) à travers vidéos et événements. Au point d’être aujourd’hui team captain auprès des jeunes chez Rossignol en plus d’être toujours, à 46 ans, pro-rider. Et qui a su enfin mettre ses tripes sur la table à force d’être allongé sur un divan. Car j’ai fini par l’avoir mon quart d’heure d’explication sur la peur. Mais, chut, je n’ai pas l’intention de spoiler.
Au fur et à mesure que le portrait du vrai Gavaggio se dessinait devant mes yeux, débarrassé de ses pseudos et de ses multiples identités, je voyais apparaître Enak. Peut-être cet Enak Marcel Chaussure évoqué maintes fois par ses parents et sa sœur. Cet enfant qui n’a jamais cessé de croire que toute la vie était un jeu en forme de montagne et qu’il ne faudrait jamais cesser de la gravir pour mieux la redescendre. Et ainsi de suite.
Punk, Marcel Enak Chaussure, La véritable histoire, sera projeté au Ciné Malraux à Chambéry le 6 décembre et disponible sur la chaîne Rancho Web dès le 14 décembre.