Bike
Alors que les nouvelles pistes de ski créées chaque année en France se comptent sur les doigts d’une main, celles de VTT sont toujours plus nombreuses. Que ce soit avec des prestataires externes ou via leur propre équipe de shapers (ceux qui construisent les pistes), les bike parks étendent leur domaine de ride pour attirer le public vers cette discipline afin de faire tourner les remontées mécaniques en été. Mais avant de pouvoir poser vos roues sur les trails, la création d’une piste de descente est un long processus, dans lequel le shapage n’est finalement que la partie émergée de l'iceberg.
On a donc sollicité un directeur de pistes, un responsable de bike park et le cogérant d’une boite de création de pistes de VTT pour savoir ce qui se cache derrière vos parcours préférés.
"Shaper n’est plus un travail d’amateurs"
"Au début des années 2000, la création d’une piste de VTT dans une station était encore réalisée de façon assez amateure" explique Maxime Higel, directeur technique de Bike Solutions, un bureau d’étude et de conseils spécialisé dans l’aménagement de pistes de VTT et pumptrack et considéré comme une référence en France et à l’étranger. "Contrairement au ski où les stations ont une grande expertise pour créer et entretenir les pistes, ça n’a longtemps pas été le cas dans le VTT. C’est ce constat qui nous a poussé à créer Bike Solutions. La taille que l’on a atteint aujourd’hui prouve qu'on avait raison. Nous sommes 13 dans la boite et on approche des 500 km de pistes créées".
Considérée au début des années 1990 comme l’une des stations étendards du VTT en France (avec notamment l’organisation des mondiaux en 1993), Métabief fait partie de ces domaines qui ont dû faire appel à des prestataires extérieurs pour renouveler une offre VTT en perte de vitesse. "On a sollicité Bike Solutions car ils pouvaient nous apporter une expertise que l’on n’avait pas en interne" indique Sylvain Authier, responsable des pistes de la station de moyenne montagne du Jura. "C’était nécessaire pour remettre à jour le bike park et pour acquérir des compétences spécifiques au shapage. C’est un énorme travail qui nous a permis depuis 2013 de tripler la fréquentation en été."
"Jusqu'à neuf ans pour créer une piste"
Avant de commencer à creuser à la pelleteuse, le parcours est long pour valider le tracé d’une piste. "Quand une station décide de créer une piste, il peut y avoir un marché public avec appel d’offres quand elle sollicite un prestataire extérieur" précise Maxime Higel qui travaille notamment avec Tignes, Val d’Isère, La Plagne et La Rosière. "De notre côté, on peut aussi se contenter d’un travail de maîtres d’œuvres. On sélectionne pour la station la meilleure entreprise qui fera les travaux que l’on va dessiner sur le terrain."
"Quand une station veut repenser son offre VTT, on commence à faire un diagnostic et une étude de potentialité. On dit ce qui va et ce qui ne va pas, ce qu’il faudrait améliorer. C’est un travail qui dure un an. Ensuite, on définit l’itinéraire des futures pistes et on étudie leur faisabilité technique, administrative et environnementale." Un processus méticuleux qui peut se prolonger si les procédures se rallongent. De l’autre côté des Alpes en Suisse, n’importe qui peut porter plainte concernant le projet d’une future descente VTT. "Ça ralentit évidemment notre travail, mais c’est nécessaire pour valider un dossier" confirme Fabrice Tirrefort (dit Trifon), créateur et directeur du bikepark de Verbier. "Pour une piste classique, on va mettre quatre ans entre le moment où on a l’idée de la créer et où on la roule. Et ça peut aller jusqu’à neuf ans pour les dossiers les plus difficiles…"
"Plus la piste est facile, plus elle est compliquée à tracer"
"Pour imaginer le tracé d’une descente, je prends la carte avec toutes les contraintes : les zones de protection, de faune, de flore, les sources d’eau, les pistes de ski et les alpages" poursuit Trifon qui dirige une équipe qui réalise tout en interne. "Pour une piste verte, on doit trouver un dénivelé doux mais ça nécessite de faire des traverses énormes donc de toucher davantage à l’espace dans lequel on se situe. Finalement, une piste noire est plus facile à faire car les autorisations viennent plus facilement, étant donné que l’on va droit dans la pente. Mathématiquement, on touche donc moins de zones délicates."
"Une plante de quelques centimètres peut nous faire changer nos plans"
Tracée dans un domaine riche en faune et flore, une piste VTT bute parfois sur une espèce animale menacée ou une plante rare. Et dans ce cas-là, la priorité n’est pas aux deux roues. "Avant d’attaquer le terrain à la pelleteuse, un environnementaliste répertorie toutes les espèces animales et végétales impactées par le tracé de la future piste" précise Sylvain Authier. "À Métabief, on a par exemple eu le cas d’une mousse appelée la buxbaumie verte qui mesure quelques centimètres de haut. C’est très petit, ça pousse sur les arbres morts et c’est une plante protégée. Après que l’environnementaliste nous l’ait indiqué, on a donc dû adapter le tracé de la piste pour ne pas la détruire."
Même principe sur la piste Atlas, pour laquelle la station a dû éviter des zones favorables à la reproduction de la gélinotte (un oiseau que l’on retrouve dans les sous-bois de certaines régions). "Sur cette piste, on a mis un an et demi avant de valider toutes les procédures avec la DREAL (Directions Régionales de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement). À Verbier, "le moindre arbuste enlevé doit être remis sur le côté. Le plus contraignant en matière d’environnement, ce sont les zones de sources. Sur certains secteurs elles s’agrandissent et on ne peut pas y toucher ce qui limite les passages des vététistes."
Quant aux arbres, la station suisse assure ne pas en couper pour créer des pistes alors que Bike Solutions travaille sur ce sujet avec l’ONF (Office National des Forêts). "Les enjeux ne sont pas forcément les mêmes quand on se situe dans les Vosges et le Jura où les arbres sont abondants" précise Maxime Higel". À l’inverse, dans une forêt déjà très impactée par le domaine skiable comme c’est le cas à Val d’Isère, c’est plus sensible. Là, il faut éviter d’en couper. On le fait uniquement pour les arbres malades ou ceux qui ont déjà été touchés par une avalanche. On réutilise ensuite les troncs pour s’en servir comme soubassement pour soutenir la piste."
"Un shaper professionnel ne roule que très rarement"
Sur le terrain, les shapers utilisent pour la plupart une petite pelleteuse pour faire un minimum d’impact au niveau du terrain."On crée un parcours à 95% avec la pelle mécanique, notamment sur les parcours les plus faciles" confirme Maxime Higel. "Pour ce genre de pistes vertes ou bleues, on achemine des matériaux sur place pour offrir une plus grande durabilité aux pistes. On dépose du concassé (un tout-venant récupéré dans les carrières) avec une plaque vibrante. C’est un procédé que certains ayatollahs du VTT n’aiment pas trop car ils estiment qu’il faut en baver pour faire du VTT. Mais ils oublient qu’ils ont aussi été débutants et que la porte d’entrée, c’est la piste facile et aseptisée. Ensuite, on fignole à la main les jumps et certains virages relevés. Sur des pistes enduro ou de DH, on n’est pas toujours obligé d’avoir un engin car les pratiquants vont chercher quelque chose de plus naturel et moins aseptisé."
Quant à savoir si tout le monde peut postuler pour devenir shaper après avoir tâté du râteau sur sa piste locale, Trifon indique qu’il faut avant tout "avoir la forme et bien prendre conscience qu’on est loin de rouler toute la journée avec les outils dans le sac. Ce n’est même absolument pas le cas. On n’est jamais sur le vélo mais toujours à pied. Le week-end, on a bien un de nos gars qui roule sur les pistes, mais c’est uniquement pour assurer une permanence et vérifier notamment que le balisage est toujours en place." Un shaper doit aussi savoir endurer une météo pas toujours facile. "L’été, ça peut en faire rêver certains de passer son temps sur les pistes, mais quand il pleut, qu’il y a du brouillard et qu’il fait froid, tu rigoles beaucoup moins" souligne Maxime Higel.
10 000 euros le km
"Une piste de descente sur laquelle il y a quasiment tout à créer, c’est 10 000 euros le kilomètre" précise Sylvain Authier. En Suisse, Trifon estime le prix au mètre linéaire "entre 23 et 50 euros" selon la piste. "On met une semaine pour construire un kilomètre de piste quand tout roule et qu’on est face à de la bonne terre. Mais tu peux parfois passer une demi-journée sur un virage. Ça arrive qu’on se prenne la tête sur une petite section qui ne passe pas comme on veut. Il faut aussi garder en tête qu’une piste, surtout facile, doit plaire au plus grand nombre. C’est une science inexacte, quelque chose qui se fait au feeling."
"On a mis cinq mois pour créer notre dernier tracé (Atlas) à Métabief" complète Sylvain Authier. "Sachant qu’il y a eu 72 000 passages en 2019 sur notre unique télésiège, les pistes doivent forcément être entretenues pendant toute la saison pour ne pas trop se détériorer. On a une équipe de cinq bike patrols dont deux au minimum qui sont sur le bike park au quotidien pour prendre soin des descentes." À Verbier où le dénivelé est plus important, l’équipe de la station est particulièrement vigilante quand la pluie est annoncée. "On contrôle les rigoles et les tuyaux pour être sûr que ça ne va pas se boucher et faire trop de dégâts. Tous les vendredis, on fait une descente de chaque piste et on l’affine au râteau. Une DH de Coupe du Monde va se détériorer plus facilement. Sur un flow trail, il y a moins de travail car la terre est meilleure et les riders freinent moins fort car c’est moins pentu. Mais la piste bleue (photo ci-dessous), c’est tout de même 500 heures de travail par an."
La montée, le futur de la descente ?
"Je pense que l’on devrait voir de plus en plus ce que l’on a pu faire sur le Trysil Bike Arena en Norvège" imagine Maxime Higel quand il se projette sur l’avenir du shape. "On y a construit des parcours cross-country ludiques que l’on peut utiliser toute l’année tant qu’il n’y pas de neige. C’est une vitrine de ce que devrait être le VTT moderne. Mais ce n’est pas forcément orienté uniquement descente. Les montées se font à la pédale mais de façon ludique et agréable. Et à la descente, il y a du flow, du jump, des modules, des options…. Ça reprend les modèles de trail centers anglo-saxons."
"Ce n’est pas un hasard si on l’a fait à l’étranger. On aurait aimé créer ça en France mais ça a encore du mal à prendre chez nous. Dans les Alpes, on reste dans un schéma très axé autour des remontées mécaniques empruntées pour le ski. Les stations les font fonctionner l’été, donc il faut qu’elles soient utilisées et que les gens descendent. La tendance actuelle va pourtant vers l’accessibilité en descente et en montée grâce aux VTT électriques. Il y un boom sur ces parcours spécifiques aujourd’hui. Toutes les stations avec qui l’on bosse nous demandent ça. D’ailleurs, ce que l’on est en train de faire actuellement à Val d’Isère, ce n’est pas une piste de descente, c’est une montée e-bike."
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